WikiLeaks et les mails de Stratfor: Un acte d’accusation secret contre Assange

Article paru le 28 Février 2012 dans Rolling Stone, écrit par Michael Hastings.

Le 26 janvier 2011, Fred Burton, vice-président de Stratfor, une société privée de renseignement de premier plan qui se présente elle-même comme une sorte de CIA de l’ombre, a envoyé un mail tout excité à ses collègues. « Texte non destiné à être publié », écrit-il. «Nous» – c’est à dire le gouvernement des États-Unis – «avons un acte d’accusation secret contre Assange. SVP confidentiel.».

La nouvelle, si elle est vraie,fait l’effet d’une bombe. À l’époque, le Ministère de la Justice amplifiait son enquête sur Julian Assange, le fondateur de WikiLeaks, l’organisation pour la transparence de la vie publique, qui au cours des dernières années a publié des centaines de milliers de documents confidentiels du gouvernement. Un acte d’accusation en vertu de l’ Espionage Act de 1917 (Note 1) serait l’action la plus grave engagée à ce jour contre Assange, et pourrait ouvrir la voie à son extradition vers les Etats-Unis (Assange est actuellement en résidence surveillée en Grande-Bretagne où il lutte contre son extradition vers la Suède sur des accusations d’agression sexuelle.)

Burton, un ancien agent fédéral des Services de Sécurité Diplomatiques américains, (Note 2) avait des raisons de faire confiance à son information. Il se vantait souvent de ses brillantes sources gouvernementales («mes copains de la CIA», les appelle-t-il, dans un autre e-mail), et dans son rôle en tant qu’agent anti-terroriste du gouvernement, il avait travaillé sur quelques-uns des cas majeurs de terrorisme de grande envergure ces dernières années, y compris l’arrestation du terroriste principal de l’affaire du World Trade Center, Ramzi Yousef. Comme vice-président de Stratfor, cela faisait partie de son travail de garder ces contacts actifs et de partager ces informations privilégiées avec les analystes de sa société. (Les e-mails cités dans cet article – inclus dans une fuite de 5 millions de messages internes de Stratfor – ont été examinés par le magazine Rolling Stone dans le cadre de son partenariat avec WikiLeaks pour leur exploitation.)

L’information de Burton avait un accent de vérité… Comme Glenn Greenwald l’a signalé en mai dernier sur son site Salon ( Note 3), un grand jury composé en secret avait commencé à recueillir des témoignages de partisans de WikiLeaks lors d’une audience à Alexandria, Virginie. En Décembre, lors des audiences préparatoires au procès de Bradley Manning, le militaire qui aurait transmis à WikiLeaks une énorme mine d’informations classées confidentielles en 2009, les procureurs ont à plusieurs reprises essayé de convaincre le juge qu’Assange avait conspiré avec Manning pour dévoiler ces données. Les avocats d’Assange eux-mêmes avaient averti de la possibilité d’une  mise en accusation un mois avant que Burton ait dit qu’elle existe.

Un porte-parole du Ministère de la Justice a refusé de commenter s’il y avait ou non un acte d’accusation contre Assange; un porte-parole de Stratfor a également refusé tout commentaire, me renvoyant à  la déclaration et à la vidéo YouTube que la société avait publiées suite à la décision de WikiLeaks de divulguer 5 millions de mails internes de la compagnie. « C’est une déplorable, regrettable – et illégale – violation de la vie privée», a déclaré le PDG de Stratfor George Friedman dans un communiqué, avertissant en outre que quelques-uns des e-mails pouvaient avoir été «fabriqués»… Quant à en être sûrs, nous sommes en terrain inconnu. Cette dernière divulgation a donné lieu à des débats sur le caractère éthique de la publication d’une information prétendument volée : des membres du collectif de hackers Anonymous soutiennent avoir donné les e-mails à WikiLeaks ; WikiLeaks affirme ne pas connaître l’identité du responsable de la fuite et s’en tient à sa politique de ne pas dévoiler ses sources.

Assange, qui a réagi à ces révélations dans un communiqué  ici (voir le lien à la fin de l’article) , est devenu une obsession pour  les responsables du gouvernement et du renseignement des Etats-Unis, et le personnel de Stratfor ne fait pas exception. Le nom du fondateur de WikiLeaks apparaît 2102 fois dans leurs mails au cours des deux dernières années. Le ton réservé à Assange (et Bradley Manning, aussi) dans l’échange de mails interne est venimeux: «Connerie époustouflante», dit un analyste au sujet d’ Assange. Un autre, se référant aux allégations d’inconduite sexuelle à l’encontre d’Assange, ainsi qu’à ses antécédents familiaux, écrit: «retirer un violeur de la circulation, c’est retirer un violeur de la circulation. En plus, sa mère possède un théâtre de marionnettes.». Le même analyste continue dans un autre e-mail: « Je suis impatient de voir Manning et Assange affronter des milliers de chefs d’accusation pour espionnage. » Une note finale d’encore un autre analyste Stratfor, envoyé après l’arrestation de 16 hacktivistes Anonymous en juillet dernier: «Ces enfoirés devraient encourir la peine de mort, ainsi que leur héros Julian Assange ».

Comme on pouvait s’y attendre, ce ne sont pas seulement des responsables des renseignements et du gouvernement (à la fois actuels et anciens) qui ont affiché leur aversion pour Assange. Après que WikiLeaks ait annoncé dimanche qu’ils commenceraient à publier les mails Stratfor, les moqueries ont commencé à pleuvoir en provenance des cercles médiatiques officiels. Une réaction typique: un rédacteur en chef de The Atlantic a qualifié WikiLeaks de « blague », écartant les mails Stratfor d’un revers de  main.

Cela me laisse perplexe : Revendiquer une absence totale d’intérêt pour les rouages d’une entreprise  privée de renseignement de premier plan, dont les clients (qui paient jusqu’à 40.000 $ pour les services de Stratfor) comprennent des sociétés comme Lockheed Martin, Goldman Sachs, et Bank of America semble ,tout au moins, assez non-journalistique. Si Stratfor est une blague, qu’est-ce que cela nous dit à propos des agences gouvernementales comme la CIA et d’autres officines de renseignement qui fournissent Stratfor en employés ? Et si WikiLeaks – une organisation qui a fait quelques-uns des plus grands coups médiatiques de l’histoire du journalisme – est une blague, de qui doit-on rire, au juste?

Déjà, par l’intermédiaire de ces mails, nous avons vu une société, Stratfor, se faire payer par de grandes entreprises pour espionner des militants partout dans le monde, avoir des projets avec Goldman Sachs, et pontifier sur le blanchiment d’argent dans les équipes de football. Quel que soit l’angle sous lequel vous regardez, c’est de l’information. Bien qu’il soit peu probable que les mails Stratfor aient l’impact du Cablegate, des Irak Diaries ou des Afghan War Logs (Note 4), ils présentent  un fascinant exposé d’un type d’organisations qui devient de plus en plus rentable et puissant: les entreprises privées de renseignement, qui brouillent les frontières entre la sphère privée et l’action du gouvernement. N’oubliez pas, lorsque Burton a dit « Nous avons un acte d’accusation contre Assange », par « nous », il ne veut pas dire Stratfor – il parlait du gouvernement des États-Unis…notre gouvernement.

Michael Hastings est l’auteur de « Les opérateurs : La sauvage et terrifiante petite histoire de la guerre américaine en Afghanistan

Lire l’article de Rolling Stone: http://www.rollingstone.com/politics/blogs/national-affairs/wikileaks-stratfor-emails-a-secret-indictment-against-assange-20120228#ixzz1ni41YWfz

Lire l’article sur ce forum: http://www.wikileaks-forum.com/index.php/topic,10479.0.html

Communiqué de J. Assange: http://wikileaks.org/Stratfor-Emails-US-Has-Issued.html

NdT:

Note 1 : L’Espionage Act est une loi des Etats-Unis passée en juin 1917 au moment de l’entrée des US dans la première Guerre mondiale. Cette loi interdit tout comportement de nature à gêner les opérations militaires, tout soutien des ennemis des US en temps de guerre, ou la promotion de l’insubordination. La constitutionnalité de cette loi, et ses relations en particulier avec le principe de liberté d’expression sont contestés depuis toujours, y compris par la voie judiciaire.

Note 2 : Le Diplomatic Security Service (DSS) est le service de sécurité du département d’État des États-Unis. Il est chargé de la protection des sites du département d’État à l’étranger (ambassades, consulats, etc.) et sur le sol américain. Il s’occupe également de la protection des diplomates américains à l’étranger et de celle des dignitaires étrangers en visite aux États-Unis. Ses agents peuvent participer à des arrestations à l’étranger tel celle de Ramzi Yousef, dont l’article parle, et des extraditions d’individus résidant aux États-Unis et recherchés à l’étranger.

Note 3: Lien vers le site de Glenn Greenwald: http://www.salon.com/writer/glenn_greenwald/

Note 4 :
Cablegate : Révélations de télégrammes de la diplomatie américaine par WikiLeaks
Irak diaries : Révélation de documents secrets sur la guerre en Irak
Afghan War Logs : Révélation de documents militaires américains secrets sur la guerre en Afghanistan.

Source: http://www.wikileaks-forum.com/index.php/topic,10479.0.html

Traduit sur WikiLeaks par Green

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