« The World Tomorrow », épisode 6 – Julian Assange interviewe le Président équatorien, Rafael Correa

Publié le 22 mai 2012 par Russia Today


Même au point le plus bas de sa cote de popularité, selon un câble diplomatique US de Quito, Rafael Correa détenait « le… record de popularité de tous les présidents en Équateur depuis 1979 ». Correa est un président transformateur pour l’Équateur. Depuis sa prise de fonction en 2007, il a pris des mesures sans précédent pour révolutionner le petit pays latino-américain. En 2008, il a déclaré la dette nationale équatorienne illégitime. Son attitude de défi amena à une renégociation favorable de l’échéancier équatorien.
Alors qu’une nouvelle Constitution introduite pendant son mandat garantit les droits environnementaux, Correa a aussi ouvert l’Équateur à l’industrie minière chinoise. Son attitude envers les USA a été controversée : il a fermé une base militaire US à Manta, et a expulsé l’ambassadeur US après que, via WikiLeaks, des câbles du Département d’État aient révélé que l’ambassade exerçait une influence sur des membres de la police équatorienne.
Survivant à une tentative de coup d’état par la police en 2010, Correa fut critiqué par des médias privés en Équateur et contre-attaqua avec une suite d’actions en diffamation controversées dans les Cours équatoriennes – un geste pour lequel il a été internationalement brocardé par des groupements pour la liberté de la presse.
Populiste charismatique de gauche avec un doctorat en économie de l’Université de l’Illinois, Correa s’avère un personnage central de l’histoire équatorienne récente, et un porte-parole engagé de l’Amérique Latine du XXIè siècle.

Transcription
[00:07:41.12] JA:
Je suis en Angleterre en résidence surveillée depuis 500 jours, à la campagne

[00:07:48.05] RC:
500 jours? OK

[00:07:49.14] JA:
Oui, sans avoir été mis en examen

[00:08:02.13] JA:
Président Correa, je voudrais…Je souhaite que cette interview…vous savez, elle sera diffusée principalement en Anglais, et j’ai fait une interview avant avec des traducteurs, et ce n’est pas si…

[préoccupation audio de JA]

[00:09:24.16] JA:
Vous pouvez m’entendre en Anglais, n’est ce pas?

[00:09:28.22] RC:
Oui, monsieur, oui, oui, je vous entends, oui, en Anglais.

[Discussion au sujet de la traduction]

[00:12:22.07] JA:
Président Correa, si vous êtes prêt, nous pouvons commencer

[00:12:27.05] RC:
OK

[00:13:03.09] JA:
Président Correa, merci d’être là, d’abord, vous voyez, l’Équateur est un pays très intéressant. J’ai lu beaucoup de choses à son propos récemment, mais ce n’est pas le cas des autres gens….hors de l’Amérique Latine, les gens ne savent pas grand chose de l’Équateur, aussi, je me demandais si vous pourriez très rapidement nous présenter le contexte. Quels sont les aspects positifs et négatifs de l’Équateur?

[00:13:30.21] RC:
Hé bien, d’abord, cela me fait plaisir de vous voir, enfin de vous voir à l’écran, et je vous salue bien. Bon, l’Équateur est un pays merveilleux, vous savez. C’est le pays dans le monde qui concentre la plus grande diversité dans un petit espace. Vous pouvez trouver ici toutes sortes de climat, toutes sortes de régions. On peut trouver en Équateur, un très petit pays, toute l’Amérique Latine concentrée. Il y a des choses qui ressemblent au reste de l’Amérique Latine… c’est un pays inégalitaire, avec beaucoup de pauvreté, avec quelques personnes qui historiquement contrôlent le pays, et nous sommes en train d’essayer de le changer.

[00:14:13.21] JA:
Et donc, il se trouve que vous avez été élu en 2007, mais je veux sauter directement à…

RC:
Oui, monsieur…

JA:
Je veux me pencher sur un événement dramatique qui a eu lieu en septembre 2010, quand il y a eu un coup d’état policier. Vous aviez essayé de passer une loi qui modifiait les primes de la police, et d’autres fonctionnaires. Ils essayaient de changer leurs salaires, leurs primes…

[00:14:48.19] RC:
C’était… c’était… pardon, continuez, s’il vous plaît.

[00:14:52.10] JA:
Pouvez-vous nous en parler, parce que cela… cela s’inscrit dans une histoire plus large, liée à ce qui se passe avec les médias en Équateur, l’histoire des coups d’état en Équateur, et la nouvelle manière d’interagir entre le gouvernement, le peuple, les médias, le pétrole?

[00:15:13.13] RC:
Bien, tout le monde ici sait ce qui c’est passé, mais certains médias ont essayé de… tromper le peuple afin de… mettre le gouvernement dans la position qu’ils souhaitaient, mais pour tout le monde, c’est clair que c’était un coup d’état. L’instrument était… c’étaient certains officiers de police avec une très mauvaise information sur une nouvelle loi que maintenant tout le monde reconnaît comme étant une bonne loi. De toutes façons, ce n’était pas juste. Si vous voulez….les perturbations faites par la police, avaient le soutien de certains secteurs de l’armée, certaines parties de la société civile, quelques journaux, quelques partis d’opposition. Bon, ils ont essayé de déstabiliser le gouvernement, le gouvernement démocratiquement élu, mais ils ont échoué, à cause… grâce au soutien du peuple, du peuple équatorien.

[00:16:18.11] JA:
Que s’est-il passé ce jour là (si on regarde juste ce jour-là, en particulier) où il y avait une caserne de policiers en rébellion, et où vous êtes allé leur parler?

[00:16:30.12] RC:
Oui, en début de journée, de cette journée, … j’ai eu l’information qu’il y avait une… manifestation, une manifestation de policiers à cause de la nouvelle loi, alors, comme il y avait une grosse désinformation de certains médias, et de l’opposition, l’opposition politique à notre gouvernement, bon, j’étais là, je suis allé… au quartier général de la police pour expliquer à la police que cette loi était bonne pour eux et pour le pays. Mais je ne m’attendais pas… à ce qui se passait là-bas. C »était un autre genre de manifestation. Si vous voulez, une autre sorte de situation. C’était un mouvement politique dans le but de nuire au gouvernement. Ils ont commencé à crier… à soutenir d’autres partis politiques, d’autres leaders politiques, ils nous ont insultés, et donc, ils ne voulaient pas écouter nos
explications. Bien, après tout cela, quand nous avons voulu retourner au palais présidentiel, nous avons été retenus par des officiers de police et nous avons… nous avons… été agressés, ok ? On nous a tiré dessus, et pour cette raison, et plus encore, j’étais…

[00:18:21.19] JA:
Vous avez alors été emmené à l’hôpital ?

[00:18:24.22] RC:
J’ai eu… j’avais eu une importante opération chirurgicale à mon genou, dix jours avant, dix jours avant, donc, j’étais mal, si vous voulez, Je devais… il fallait me conduire à l’hôpital, l’hôpital le plus proche, (c’était l’hôpital de la police) mais là nous étions encerclés par ces forces policières rebelles et nous étions… nous avons été retenus toute la journée, plus ou moins douze heures, et les militaires ont réussi à organiser une mission pour nous sauver.

[Le traducteur corrige la prononciation de « sauver »] : sauver pardon, nous, de l’hôpital…

[00:19:12.00] JA:
Comment vous… comment vous sentiez-vous à ce moment? Il y a cette célèbre image de vous parlant depuis un balcon à ces forces de police qui étaient en train de se révolter, disant « Si vous voulez tuer le Président et que vous osez le faire, je suis là ». Vous avez dû vous sentir après cela, quand vous avez été emmené à l’hôpital, très effrayé par la situation dans laquelle vous étiez? Je veux dire vous étiez sous le contrôle, physiquement d’une force hostile, vous ne saviez pas… vous aviez une connaissance limitée de ce qui se passait. Qu’avez-vous pensé au moment où c’est arrivé, avez-vous pensé que vous vous en sortiriez vivant? Avez-vous pensé qu’il y avait un vrai risque pour votre vie?

[00:20:00.18] RC:
Bon, pour nous, le vrai risque, c’était de faire du mal au pays, vous voyez, parce que nous avons eu connaissance de nombreux problèmes, des violences dans plusieurs villes du pays, par exemple à Guayaquil, à cause de l’absence de forces de police dans les rues. Alors je leur ai dit « Bon, si vous voulez, vous pouvez tuer le Président mais ne faites pas cela au pays, s’il vous plaît » et plus tard, quand la situation s’est aggravée, pendant toutes ces violences contre nous, réellement, nous… sincèrement, nous n’avions pas peur. Nous étions très inquiets de ce qui arrivait dans les villes et dans le pays, et nous voulions réussir à y mettre fin.

[00:20:53.09] JA:
C’est… c’est très bien, et pensez-vous que vous avez fait une erreur, vous savez, descendre à la station de police ce jour-là… de ne pas comprendre le danger de la situation?

[00:21:15.20] RC:
On n’avait aucune manière de le savoir… aucun moyen de connaître le danger parce que nous pensions qu’il n’y avait qu’une protestation contre… contre une loi parce qu’ils n’avaient pas eu la bonne information sur cette loi, mais il y avait – en espagnol un « Truco », c’était une ruse. Il y avait quelque chose d’autre qui se passait, vous savez. En fait, plus tard, nous avons su que ceux du secteur de la police – parce qu’il y avait d’autres parties impliquées dans ce coup d’état – mais du secteur de la police, les principaux organisateurs des protestations, si vous voulez… étaient des officiers de police accusés d’… d’autres choses contre les droits de l’Homme et ils étaient en prison, à ce moment là, donc c’était une ruse. Nous ne le savions pas. Nous avons cru qu’il y avait juste une
protestation en raison de certains malentendus.

[00:22:32.12] JA:
Bon, maintenant, je veux parler des répercussions de tout cela, de ce qui est arrivé après. Évidemment, c’est une très… très sérieuse situation si la police peut se rebeller et se retourner contre… contre un gouvernement démocratiquement élu. Et votre gouvernement était, selon les États-Unis… selon les télégrammes diplomatiques depuis 2008: « Correa est le premier président depuis 1979 à bénéficier d’une popularité durable dans toutes les régions du pays, parmi le large éventail de classes et de groupes démographiques. À ce jour, Correa a su maintenir un soutien populaire en utilisant une combinaison de tactiques de confrontation, d’accords amiables pragmatiques, et de programmes d’aides aux pauvres ». Bon, c’est ce que même l’ambassade des États-Unis dit de vous, donc une rébellion de la police contre un gouvernement qui a un soutien populaire est évidemment une affaire sérieuse. Que fait votre gouvernement pour s’assurer qu’un coup d’état du même genre ne peut pas se reproduire contre lui?

[00:23:56.03] RC:
Bien avant tout, sur la confrontation, si vous voulez changer notre pays, si vous voulez changer l’Amérique Latine, vous devez aller à la confrontation. Vous même, vous êtes dans la confrontation [les deux rient] contre le pouvoir, le pouvoir des médias pour changer les choses, pour atteindre….

JA:
Oui, oui…

RC:
… la vraie liberté de parole, la vraie liberté, et tout simplement, nous faisons la même chose ici. En tout cas…

[00:24:21.11] JA:
Donc vous n’êtes pas timide avec cette description de la confrontation? Vous n’avez pas peur de… d’être décrit comme une personne qui pousse et qui se confronte à ces gens qui… qui ne veulent pas du changement que vous apportez à l’Équateur?

[00:24:42.22] RC:
Vous savez, pour changer notre Amérique, vous devez changer la relation au pouvoir parce que notre Amérique a été contrôlée historiquement par un petit nombre de gens, des élites, et ils ont discriminé la plupart du pouvoir de la population. Changer cette situation est très difficile, et vous devez vous y confronter. Nous ne cherchons pas la confrontation juste pour elle-même. Nous devons assumer la confrontation pour changer la relation au pouvoir et commencer un processus de développement équitable, juste, bon, pour la police, je dois préciser quelque chose. Nous avons plus ou moins 4000 officiers de police. Dans ce problème, étaient impliqués seulement environ 1000 policiers. Je suis sûr que la majorité des forces de police soutiennent le gouvernement, comme la plupart de la population équatorienne. Nous avons beaucoup, grâce à Dieu, beaucoup de soutien populaire, pour la raison qu’ils veulent que l’histoire de l’Équateur change. Avant cela, avec un autre gouvernement, les gens seraient descendus dans la rue pour soutenir le coup d’état. Ce jour là, les gens ont pris la rue, risquant beaucoup pour leur sécurité, pour leurs propres vies, pour soutenir le gouvernement, et le coup d’état a complètement échoué. Et, après cela, après cela, le soutien au gouvernement s’est accru et la démocratie s’est renforcée. Donc, je crois que c’était une expérience très, très difficile, une journée terrible pour le pays, mais au final, la démocratie s’est renforcée dans notre pays.

[00:26:53.08] JA:
Président Correa, voulez-vous passer à l’espagnol maintenant?

[00:27:00.14] RC:
Est-ce que vous voulez bien? Ce serait mieux pour moi. Je ne sais pas pour vous. [rires]

[00:27:03.16] JA:
Eh bien, j’aime l’anglais, mais… mais certaines personnes disent que vous aimez aussi l’espagnol, alors peut-être que ce serait bien pour le monde hispanophone.

[00:27:12.18] RC:
Ouais, j’aime un peu plus l’espagnol, vous savez.

[00:27:16.19] JA:
Ok. Donc, nous allons essayer… Voyons si nous pouvons le faire. Êtes-vous prêt?

[00:27:32.00] JA:
Président Correa, vous dites que la raison fondamentale pour laquelle cette tentative de coup d’état par la police, a eu lieu, est qu’il y avait de la désinformation qui était diffusée, et alors maintenant vous avez entrepris un projet de loi de réforme des médias, qui est très controversé.

[00:28:29.19] RC:
Il est clair que certaines des personnes de la police sont… ils font ces choix politiques afin de déstabiliser le gouvernement, et ce… la politique… donc… chaque fois avec ce genre de loi il semblera… Cela donnera l’impression que la loi est quelque chose de très mal, et ensuite ces gens sont mal informés, l’information est manipulée. Ils taisent des aspects de l’ information, et caetera. Et de cette manière ils ont généré ce contexte au sein de la police et de l’armée. Maintenant, tout le monde reconnaît que cette loi, non seulement est bonne, mais est une des meilleures en Amérique Latine, oui des meilleures d’Amérique Latine. Mais ils ont dit pis-que-pendre de cette loi, et ainsi ils ont manipulé certains secteurs de la police, mais c’étaient juste des instruments pour porter leurs plaintes. Au sujet de notre conflit avec les médias, depuis les tous débuts du gouvernement, le monde entier doit le savoir, ou au moins en Amérique Latine… Les médias privés sont de grandes entreprises avec des buts lucratifs. Ils ont toujours attaqué les gouvernements qui voulaient changer les choses. Ils défendent ouvertement des intérêts clairement privés. Pour le bien de notre démocratie, une réelle liberté d’expression, il est nécessaire de réguler et de contrôler cela. Un des moyens d’y arriver est de créer des médias publics, un service public des médias. En Équateur, la télévision existe depuis 50 ans… mais il y a seulement trois ou quatre ans que nous avons un service public de télévision. Et maintenant que nous l’avons, ils disent que nous sommes contre la liberté d’expression.

[00:30:27.03] JA:
Mais, président Correa, comme vous le savez WikiLeaks lutte depuis des années pour la liberté d’express…

[discussion hors caméra en espagnol]

[00:30:52.21] JA:
Président Correa, comme vous le savez, depuis des années je mène un combat pour la liberté d’expression, pour le droit des gens à communiquer, pour le droit de publier la vraie information. Nous ne sommes pas une organisation qui publie des opinions, aussi notre combat, n’est pas de savoir si nos opinions sont vraies, mais nous nous battons pour le droit de publier des documents qui eux sont vrais, provenant des gouvernements et des grandes entreprises. Et nous nous sommes battus contre des lois sur la presse qui sont de mauvaises lois, comme en Angleterre, où de gros hommes d’affaires peuvent empêcher la vérité d’être publiée. Il y a beaucoup d’ordres secrets, dans beaucoup de publications en Angleterre et ailleurs, comme aux États-Unis et en Suède, il y a beaucoup d’auto-censure, les journalistes ont peur de publier… publier au sujet des puissants, parce qu’ils seront attaqués. Donc, mon instinct a première vue sur ces changements dans les médias en Équateur est d’y être opposé, parce qu’à la base je vois des gouvernements qui tentent de nous empêcher de nous exprimer.
Mais alors j’ai… alors j’ai parlé à la SIP [1] – cette alliance des médias et on m’a dit à l’avance: « Oh, ces gens de SIP, ils sont vraiment… ils sont terribles, des gens terribles », et je me suis dit « Eh bien, je peux parler avec n’importe qui, vous savez, je peux trouver quelque… quelque point sur lequel nous serons d’accord – peut-être sommes-nous en désaccord sur dix points, mais nous pourrions nous entendre sur un seul, donc je dois parler avec eux », mais j’ai été horrifié de voir que SIP était une sorte de caricature. C’était… vous savez, comme le Washington Post qui était évidemment très proche du Département d’État, et cela a ensuite ouvert mon esprit à la compréhension qu’en fait les médias en Amérique latine, ou certains des médias en Amérique latine, sont vraiment un problème pour des réformes démocratiques en Amérique latine, et que… que c’est vrai, que c’est un fait, qu’il y a ces problèmes. Je voudrais donc vous entendre davantage à propos de cette tension… vous savez, tout le temps, nous voyons des gouvernements qui abusent de la censure – comment ferez-vous pour que vos réformes ne mènent pas à la suppression de la vraie information ?

[00:34:09.08] RC:
Bien, vous-même êtes un très bon exemple de ce qu’est la presse, Julian, et ces associations, comme la SIP, qui n’est rien d’autre qu’un club des propriétaires de journaux en Amérique Latine. Sur votre WikiLeaks, on a publié beaucoup de livres, le dernier est de deux auteurs argentins qui analysent pays par pays, et dans le cas de l’Équateur, ils montrent comment, ouvertement, les médias n’ont pas publié les télégrammes diplomatiques qui leur étaient nuisibles, par exemple ils font état des discussions entre des groupes de presse, et comment finalement ils ont décidé de ne pas laver leur linge sale en public pour ne pas nuire à leurs intérêts. Je lis la traduction en espagnol d’un des télégrammes WikiLeaks que la presse équatorienne n’a jamais publié. Plus important que les menaces et les procès contre des journalistes qui inquiétaient à l’époque le président Gutierrez, le président antérieur, est l’inquiétant effet des intérêts privés sur les médias, démontré dans le conflit entre la télévision TC qui appartenait à un groupe de banquiers , les Isaias, avec Teleamazonas, qui appartenait à un autre groupe de banquiers, les Eglas.
Et l’ambassade conclut, de par votre message WikiLeaks, sur le fait que la presse se sent libre de critiquer le gouvernement, mais pas un banquier fugitif et les affaires de sa famille, et c’est très révélateur d’où le pouvoir se trouve en Équateur. Ce sont les informations que WikiLeaks a publiées et que les médias équatoriens ont tus. Ainsi, vous pouvez voir à quel genre de choses nous sommes confrontés en Équateur, et en Amérique Latine en général. Nous croyons, mon cher Julian, que la seule limite à l’information et à la liberté d’expression est celle qui existe dans les traités internationaux, dans la convention internationale des droits de l’Homme, ou l’honneur et la réputation des gens, et la sécurité du Peuple et de l’État.
Tout le reste, plus de gens en sont informés, mieux c’est. Vous avez fait état de votre crainte, récurrente chez les journalistes de bonne foi, mais qui est dans ce cas un stéréotype, de la crainte que le pouvoir d’état limite la liberté d’expression. Cela n’existe quasiment plus en Amérique Latine. Ce sont des idéalisations, des mythes. S’il vous plaît, comprenez que le pouvoir médiatique, ici, était, et reste probablement, bien plus grand que le pouvoir politique, en fait normalement, il possède le pouvoir politique, en fonction de ses intérêts, et le pouvoir économique, et le pouvoir social, et par-dessus tout, le pouvoir de l’information. Et ce sont les grands électeurs qui….

[00:37:12.02] RC:
Et ce sont les grands législateurs, les gens qui maintenant nous jugent, qui ont créé l’agenda médiatique, ils ont soumis les gouvernements, les tribunaux. Il faut s’enlever de la tête cette idée des pauvres et courageux journalistes, des médias angéliques essayant de dire la vérité ; et des tyrans, des autocrates, des dictateurs essayant d’éviter cela. Non, ce n’est pas la vérité. C’est le contraire. Les gouvernements qui essayons de faire quelque chose pour le plus grand nombre, nous sommes poursuivis par les journalistes qui croient que, du fait qu’ils ont un encrier et un micro, ils peuvent transformer en événement même leur indifférence à votre sujet. Parce que, très souvent, c’est juste par antipathie qu’ils passent leur temps à injurier calomnier, etc… et ce sont des médias destinés à défendre des intérêts privés.
S’il vous plaît, je voudrais que le monde entier le comprenne : ce qui se passe en Amérique Latine. Quand je suis arrivé au gouvernement il y avait sept chaînes de télévision nationales, toutes privées. Cinq appartenaient à des banquiers. Vous vous imaginez, si je voulais prendre une mesure contre le monde bancaire pour éviter, par exemple, la crise et les abus qui se produisent en Europe, particulièrement en Espagne, j’avais une campagne de dénigrement à la télévision, pour défendre les intérêts de leurs patrons, des propriétaires de ces chaînes de télévision, qui étaient les banquiers. Qu’on ne se trompe pas. Qu’on s’enlève de la tête ces stéréotypes et ces idées fausses de gouvernements malveillants qui poursuivent des courageux et angéliques journalistes et des médias. Souvent, c’est la situation contraire, Julian. Ces gens déguisés en journalistes tentent de faire de la politique, de déstabiliser nos gouvernements pour éviter tout changement dans notre région, et éviter de perdre le pouvoir qu’ils ont toujours manifesté.

Finalement, vous me dites: pourquoi ce conflit ? Pour moi, le problème de fond, Julian est que… regardez, je suis économiste. Je suis un mec bien, mais je suis économiste. Si, en économie, demandez à l’économiste le plus orthodoxe… si vous voyez un marché avec cinq ou six entreprises qui le dominent, qui peuvent se mettre d’accord pour telle classe de produit… des cravates… envoyer sur ce marché ; et ce produit a souvent de grosses imperfections, des dysfonctionnements, des défauts, des cravates coupées, de mauvaise qualité, même l’économiste le plus orthodoxe vous dira tout de suite : il faut réguler ce marché par tous les moyens pour protéger le consommateur. Hé bien il se trouve que c’est le marché, entre guillemets des médias de communication, avec un élément aggravant, en plus d’être peu d’entreprises qui donnent une très mauvaise information, qui taisent ce qui ne leur convient pas et manipulent ce qui leur convient. En plus de ça, elles ne fournissent pas que des cravates. Elles fournissent un droit : le droit à l’information. C’est comme si le droit à la justice était fourni par des agents privés. Imaginez des juges privés, animés par des finalités financières, rendant la justice, dans un droit comme l’est l’administration de la justice….Ce serait une énormité, mais c’est parfaitement similaire à des officines privées fournissant un droit fondamental pour nos sociétés, qui est le droit à l’information. Dans le cas de cravates, si je dis il faut réguler ce marché, on me dira quel bon économiste. Si je dis, il faut réguler ce marché hégémonique des médias, on me dit atteinte à la liberté d’expression, çà, ce sont les contradictions que personne ne comprend.

[00:41:21.14] JA:
Président Correa, Je… je suis d’accord avec votre description capitaliste des médias. Nous l’avons vu encore et encore, ces gros organes de presse avec qui nous avons travaillé, comme le Guardian, El Pais, New York Times et Der Spiegel ont censuré nos informations, contrairement à nos accords, quand ils les ont publiées, pour des raisons politiques ou pour protéger des oligarques, comme Tymoshenko d’Ukraine, qui cachait ses richesses à Londres, ou de grosses compagnies pétrolières italiennes corrompues opérant au Kazakhstan. Nous en avons la preuve, parce que nous savons ce que les documents originaux contiennent et nous pouvons voir ce qu’ils ont imprimé, et ce qu’ils ont retiré du document. Mais il me semble que l’approche pertinente pour lutter contre les monopoles et les duopoles et les cartels sur un marché est de les casser, ou de faire que ce soit facile pour de nouveaux médias d’entrer sur ce marché. Ne pourriez-vous pas créer un système qui facilite l’entrée sur le marché de la presse, de façon à ce que les petits éditeurs ou les particuliers soient protégés et n’aient pas de régulation, alors que les gros soient cassés ou réglementés?

[00:43:04.11] RC:
C’est exactement ce que nous essayons de faire, Julian. Et vous avez mis en lumière quelque chose qu’il est important de se rappeler et que j’oubliais. S’il vous plaît, à l’attention des spectateurs européens et des États-Unis, ici les médias ne sont pas la propriété de milliers d’actionnaires comme en Europe, aux États-Unis, dans le monde développé, où au moins, la propriété est ainsi un peu démocratisée, au moins dans les moyens de communication. Ici, que l’on ne se trompe pas, les médias nationaux sont la propriété de sept familles. Ils les transmettent par héritage à leurs enfants, le fils arrive, et même s’il est complètement ignorant, il devient le directeur du journal.
Alors, cette dichotomie entre des sociétés privées à but lucratif et le fait qu’elles fournissent un droit fondamental de la société qui est l’information, pourrait être contrebalancée par une démocratisation de la propriété des médias avec beaucoup d’éthique et de professionnalisme, mais malheureusement ces valeurs sont ce qui manquent le plus en Amérique Latine et en Équateur ; et nous sommes en train d’essayer de changer cela. Cela fait plus de deux ans que nous discutons d’une nouvelle loi sur les communications, pour répartir les fréquences radioélectriques, c’est à dire les fréquences pour la radio et la télévision, afin que seulement un tiers soit privé à but lucratif, un autre tiers soit propriété associative ou sans but lucratif, et le troisième soit public, pas seulement aux mains du gouvernement central, mais aussi des autorités  locales, des mairies, des paroisses. Cela dure depuis deux ans, bien que ce soit uns disposition constitutionnelle approuvée dans les urnes en 2008, et ratifiée par le peuple équatorien lors de la consultation populaire de l’an dernier, mais malgré tout cela, cette nouvelle loi a été systématiquement bloquée par les grands médias. Ils l’appellent la « loi.gag », ils sont relayés par ces législateurs vendus qui tiennent l’assemblée nationale, qui servent ces intérêts privés. C’est cela que nous essayons de faire : démocratiser l’information, la communication sociale, la propriété des moyens de communication, mais évidemment nous avons la virulente opposition des propriétaires de ces médias, et de leurs serviteurs dans le paysage politique équatorien… mais, bon, celui qui ne doit rien ne craint rien, dit-on.

[00:45:32.08] JA:
Président Correa, quand Wikileaks a été… a commencé à publier des câbles sur l’Équateur nous l’avons fait à travers deux sociétés de médias équatoriennes pour commencer – El Universo et El Comercio. Le gouvernement équatorien s’est ensuite approché de nous et dit: « S’il vous plaît WikiLeaks, nous voulons que vous publiiez tous les câbles sur l’Équateur, tous les câbles ». Le gouvernement jamaïcain a également fait cela. Pourquoi est-ce que vous avez voulu que nous publiions tous les câbles?

[00:46:15.19] RC:
Parce que nous n’avons rien à craindre, nous n’avons rien à cacher. WikiLeaks nous a renforcé, en fait, parce que les grands reproches de l’ambassade étaient le nationalisme excessif et la défense de la souveraineté du gouvernement équatorien – et, bien sûr, nous sommes nationalistes et, bien sûr, nous défendons notre nat… la souveraineté nationale de notre pays. Au contraire, comme je l’ai démontré il y a une minute, beaucoup [sic] WikiLeaks ont parlé de… de tous les intérêts qu’il y a dans les médias en Équateur, des groupes puissants qui vont demander du soutien dans les ambassades étrangères, des contacts que l’ambassade possède. Ici, par exemple, l’un des contacts est Fundamedios, soi-disant une ONG, qui s’oppose au gouvernement et qui tout le temps nous défère à
la Commission inter-américaine des droits de l’Homme. Nous n’avons rien à craindre. Ils peuvent publier tout ce qu’ils veulent au sujet du gouvernement équatorien, mais vous verrez, il y aura beaucoup de choses qui sortiront sur des gens qui ont trahi et les intérêts acquis de nombreux partisans des adversaires de la révolution équatorienne.

[00:47:29.24] JA:
Vous… par la suite, vous avez expulsé l’ambassadrice américaine en Équateur à la suite de la publication des câbles par WikiLeaks. Pourquoi l’avez-vous expulsée? Il me semble qu’il serait plus facile de la jouer « Eh bien, j’ai des câbles de cette ambassadrice, je sais maintenant comment elle pense ». N’est-il pas préférable de garder le diable que vous connaissez?

[00:47:54.22] RC:
C’est ce que je lui ai dit, et elle a répondu avec arrogance qu’elle n’avait rien à répondre. C’était une femme totalement opposée à notre gouvernement, une femme d’extrême-droite qui était restée collée à un schéma de Guerre Froide des années 60; et la goutte qui a fait déborder le vase, fut WikiLeaks, d’après qui elle déclarait ce que ses contacts équatoriens lui avaient rapporté, que le chef de la police était corrompu, et que moi, je l’avais sûrement mis à ce poste en sachant qu’il était corrompu, pour le contrôler. On a appelé la Dame pour demander des explications, et avec superbe, arrogance, des grands airs, une attitude impériale, elle a dit qu’elle n’avait rien à expliquer, et comme ici on respecte le pays, nous l’avons expulsée.
Je veux vous dire qu’il y a un mois, ou quelques mois, le commandant Hurtado, faussement accusé dans ce télégramme WikiLeaks par l’ambassadrice, a été reconnu totalement innocent de toutes les accusations, totalement lavé de tous soupçons suite aux investigations qui ont été faites, mais cela démontre encore plus à quel point de mauvais fonctionnaires Nord-Américains, à cause de leur animosité envers les gouvernements progressistes racontent n’importe quoi sans preuves, se basant sur des rumeurs, des colportages de leurs informateurs, qui en principe sont des opposants des dits gouvernements.

[00:49:28.08] JA:
Un de mes amis qui est le directeur de la publication du Journal El Faro au Salvador, dit que quand quelqu’un dit « Je vais… au Salvador, quand ils disent je vais à l’ambassade, cela ne peut vouloir dire qu’une ambassade. L’ambassade des États-Unis au Salvador est tellement importante, tellement influente, et dominante, que quand les gens disent je vais à l’ambassade, tout le monde comprend naturellement qu’il s’agit de l’ambassade des États-Unis. Quelle est la position équatorienne sur les États-Unis, sur leur implication? Je ne vous demande pas une caricature des États-Unis, mais qu’est-ce que le peuple équatorien pense des États-Unis et de leur implication en Amérique Latine et en Équateur?

[00:50:31.01] RC:
Comme dit Evo Morales, le seul pays dont on peut être certain qu’il n’aura jamais de coup d’états, ce sont les États-Unis, parce qu’il n’y a pas d’ambassade états-unienne.

[JA rit]

[00:50:43.04] RC:
En tous cas, je voulais aussi que vous sachiez qu’une des causes du mécontentement de la police fut que nous avons cessé tout financement de nos forces de police par l’ambassade US. Avant notre gouvernement, et même un an et demi après l’arrivée de notre gouvernement, nous avons essayé d’y remédier, des unités entières, des unités-clés de la police, complètement financées par l’ambassade des États-Unis, les directeurs étaient choisis par les États-Unis, et payés par eux. A ce point, nous avons beaucoup augmenté les salaires des policiers, mais ces gens ne se sont même pas rendus compte que leurs traitements provenaient d’un autre endroit. Nous avons tout arrêté, et certains sont encore nostalgiques de cette époque, qu’ils ne reverront pas.
Au sujet des États-Unis, les relations ont toujours été de bonne amitié, mais avec un arrière-plan de respect mutuel et de souveraineté. Personnellement, j’ai vécu 4 ans aux États-Unis, j’ai deux titres universitaires de ce pays, j’aime et j’admire le peuple de ce pays. Croyez-moi, la dernière chose que je voudrais est d’être qualifié d’anti-américain, mais j’aime appeler les choses par leur nom, et, s’il y a une ingérence politique, mauvaise, pour notre pays comme pour l’Amérique Latine en général, je la dénoncerai ouvertement, et ne laisserai pas porter atteinte à la souveraineté de mon pays.

[00:52:20.17] JA:
Président Correa, votre gouvernement a fermé une base US récemment
Traducteur: Manta

[00:52:29.04] JA:
Malta? Manta. Votre gouvernement a fermé la base Américaine de Manta. Pouvez-vous me dire pourquoi vous avez décidé de fermer cette base?

[00:52:42.21] RC:
Accepteriez-vous une base militaire étrangère sur votre sol, Julian? Si la chose est si simple… si elle est si simple, comme j’ai dit une fois, il n’y a aucun problème à accepter une base militaire états-unienne en Équateur, mais alors, ok, parfait, nous l’autoriserons, s’ils nous permettent d’avoir aussi une base militaire équatorienne aux États-Unis. C’est comme ça, pas plus, pas moins.

|JA rit]

[00:53:22.09] RC:
Vous aimez bien mon interview.

[00:53:24.00] JA:
J’aime bien vos plaisanteries, oui. Hum, Président Correa, [rires] Pardon. Président Correa, vous… Président Correa, dans le développement de l’économie de l’Équateur, vous avez eu certaines batailles intéressantes. Vous avez du pétrole en Équateur, et du cuivre et d’autres ressources, et vous avez été critiqué par la gauche en Équateur pour avoir permis aux Chinois de construire une importante mine de cuivre. Vous avez dit au sujet de garder le pétrole dans le pays « Nous ne pouvons pas être des mendiants assis sur un sac d’or ». Que vouliez-vous dire?

[00:54:27.06] RC:
Pour nous développer, nous avons besoin de profiter, et d’utiliser, de manière responsable certes, mais nous avons besoin d’utiliser nos ressources naturelles qui sont non-renouvelables. Et voilà qu’arrivent des mouvements fondamentalistes. Cela n’a rien a voir avec les Chinois, laissons venir les Chinois, les États-Uniens, les Australiens, les Martiens… Ils veulent s’opposer à tout et pour tout, même à utiliser nos ressources naturelles non-renouvelables. Ce qui est une stupidité. Je veux vous dire que nous ne trompons personne. Lors de la dernière campagne électorale de 2009, nous avons dit clairement que nous voulions développer le potentiel minier du pays, et nous avons gagné au premier tour, ce qui est inédit dans l’histoire contemporaine de l’Équateur.
Il y a certains groupes, malheureusement souvent associés avec des ONG étrangères, de pays qui eux, tirent profit de leurs ressources naturelles, et ont de l’argent pour financer ces ONG, qui ont déjà le ventre bien rempli, et viennent nous dire à nous « N’exploitez pas, n’extrayez pas, ne produisez pas ». Et de quoi allons-nous vivre alors ? Nous savons que nous ne pouvons pas nous consacrer à une économie de l’extraction de richesses, mais précisément pour sortir de l’économie de l’extraction, nous devons profiter de ces ressources naturelles, mobiliser ces ressources pour générer de l ‘énergie propre, avec des centrales hydroélectriques, développer les secteurs du savoir, des services, du tourisme, etc, parce que il y a besoin de ces ressources pour ça. Dès lors, je maintiens : nous ne pouvons pas être des mendiants assis sur un sac d’or.

[00:56:13.23] JA:
Président Correa, comment avez-vous trouvé les Chinois dans la négociation? C’est un grand et puissant pays. Avez-vous échangé un diable contre un autre, en négociant avec les Chinois?

[00:56:36.05] RC:
D ‘abord, nous ne voulons pas… nous ne travaillons pas avec le diable. Si quelqu’un se présente, et que c’est le diable, nous disons simplement non, merci. Deuxièmement, vous voyez ici un peu le snobisme, la traîtrise, et même le néocolonialisme de nos élites et de certains médias. Quand 60 pour cent de notre commerce et une grande partie de nos investissements étaient concentrés aux États-Unis, et ils ne nous donnaient même pas 20 centimes pour le financement du développement, il n’y avait pas de problème. Maintenant, quand nous sommes le pays qui reçoit le plus d’investissements de la Chine, comme évidemment les Chinois ne sont pas des grands gars blancs aux yeux clairs, alors ce sont des démons, il y a des problèmes etc… Enfin, il faut arrêter un peu…! La Chine finance même les États-Unis! C’est très bien qu’elle finance aussi l’Équateur. C’est très bien qu’elle finance une extraction de pétrole responsable… des mines, de l’hydroélectricité… mais nous n’avons pas seulement un financement chinois, nous avons des capitaux russes, brésiliens, nous avons diversifié nos marchés et nos sources de financement, mais il y a des gens qui sont nés avec des œillères et qui veulent continuer avec la dépendance que nous subissions autrefois. C’est tout.

[00:58:00.18] JA:
Merci. Pouvez-vous m’en dire plus sur le cas étonnant Texaco/ Chevron ? C’est une histoire qui dure depuis 15 ans, qui représente des milliards de dollars et un problème écologique énorme. La pression sur l’Équateur et sur votre gouvernement a dû être… il y a dû y avoir des pressions? C’est une très très grosse entreprise…

[00:58:37.14] RC:
Oui, ce qui se passe, c’est que c’est une affaire privée, et Chevron détourne toutes les déclarations que je fais, pour tenter de dé-légitimer ce dossier et dire qu’il y a une influence du gouvernement sur la justice, mais c’est une affaire strictement privée, dans laquelle le gouvernement s’est abstenu d’intervenir, parce qu’il ne le peut pas, mais évidemment notre soutien va aux communautés indigènes d’Amazonie. Il est évident que quand l’exploitation pétrolière a commencé, et bien avant notre gouvernement, ici, les compagnies pétrolières faisaient ce qu’elles voulaient, y compris la compagnie publique. Mais certaines compagnies internationales, comme Texaco, à cette époque, avant qu’elle n’ait été rachetée par Chevron, ont fait des choses qu’elles n’auraient jamais fait dans leur propre pays, parce que, elles se seraient retrouvées directement en prison. Il n’y avait pas de technologie, elles décidaient des droits sur les rivières, etc. Alors, à juste titre, les communautés indigènes affectées ont entamé ce procès qui dure depuis non pas 50 ans, mais 20 ans. C’est un procès avec un enjeu de moult millions de dollars et il devra se régler en droit. Il est aux mains de la justice, c’est une affaire privée dans laquelle le gouvernement équatorien n’a rien à voir.

[00:59:57.04] JA:
Président Correa, hier l’Argentine a déclaré qu’elle allait nationaliser 51 pour cent de ses plus grosses compagnies pétrolières. Qu’en pensez-vous? Est-ce que vous soutenez cette mesure?

[01:00:16.12] RC:
Je n’ai pas assez d’informations sur cette affaire. Je ne veux pas en dire plus avant d’être plus amplement informé.

[01:00:27.09] JA:
Ok, Président Correa, vous avez parlé… Je voudrais parler un peu de leadership. Donc, j’ai une relation publique avec… le public, et je dois aussi diriger dans des domaines qui sont privés, et j’ai vécu cette tension entre ce que quelqu’un doit faire en public et ce que quelqu’un doit faire en privé. C’est assez intéressant. Je me demandais si vous pourriez parler un peu de votre philosophie du leadership. J’ai parlé au président tunisien récemment, et je lui ai demandé s’il était surpris du peu de pouvoir qu’a un président pour changer les choses. Avez-vous ressenti cela?

[01:01:19.14] RC:
Vous voyez, on a voulu diaboliser le leadership, mais une des grandes crises qu’a subie l’Amérique Latine dans les années ’90 pendant la longue et triste nuit néolibérale, était une crise du leadership. Qu’est ce que le leadership ? La capacité à avoir une influence sur les autres. Alors, il peut y avoir de bons leaderships, en utilisant cette capacité pour servir les autres et il peut y en avoir de mauvais, et hélas il y en a eu beaucoup en Amérique Latine quand on utilise cette capacité pour se servir des autres. Je ne peux pas nier que j’aie le leadership, mais vous pouvez avoir la certitude absolue que ce leadership-là est pour servir. Je veux faire tout ce que je peux pour servir mon peuple, pour en finir avec la pauvreté, conquérir l’égalité, accéder au développement pour mon pays. Et je pense que les
leaderships sont toujours importants, spécialement pendant les processus de changement. Imaginez l’indépendance des États-Unis sans les grands leaders qu’ils ont eu. Pouvez-vous imaginer la reconstruction de l’Europe après la seconde guerre mondiale sans les grands leaders qu’ils avaient? Mais pour s’opposer à ces processus de changement, il y a aussi des mauvais leaderships, cela devient alors du « caudillisme » [2], du populisme, c’est mauvais… et puis le leadership est encore plus que cela…
[01:02:46.09] JA:
Président Correa…

[01:02:47.14] RC:
Laissez-moi finir, euh, Julian. Quand… quand… bien, nous n’administrons pas un système, nous changeons un système, parce que le système que nous avons eu pendant des siècles est un échec complet. Il a fait de nous la région la plus inégalitaire du monde, pleine de pauvreté et de misère, alors que nous avons tout pour…nous aurions pu être la région la plus prospère du monde. Ce n’est pas comme aux États-Unis. Quelle est la différence entre un Républicain et un Démocrate? Je pense, je pense qu’il y a plus de différence entre comment je suis moi-même le matin et comment je suis le soir, qu’il y en a entre eux.

[01:03:31.00] JA:
[Il rit] Vous pourriez avoir raison.

[01:03:31.11] RC:
Ici, nous changeons les choses et nous avons besoin de leadership, nous avons besoin d’un pouvoir démocratique légitime pour changer les structures et les institutions qui existent dans notre pays pour servir les grandes majorités de nos nations.

[01:03:49.02] JA:
Pensez-vous que Barack Obama soit un bon leader?

[01:03:57.22] RC:
Je pense qu’il est une bonne personne. Mais, bien sûr, nous nous attendions à beaucoup plus, un peu plus, en ce qui concerne les changements qu’il aurait pu faire. Nous comprenons qu’Obama est quelqu’un… il n’est pas aimé par les élites des États-Unis et les grandes puissances qui existent en eux. Je pense qu’Obama est une personne formidable, un être humain exceptionnel, mais je pense qu’il n’a malheureusement pas été capable d’introduire les changements qu’il espérait.

[01:04:24.18] JA:
Mails il me semble que le président Obama n’est pas capable de contrôler ces forces immenses qui sont autour de lui, et il représente vraiment ces forces. C’est – comme quelqu’un qui est intéressé par un compromis, qui croit que le compromis est une vertu, qui croit que… peut-être même que le compromis est l’objectif – qu’il représente simplement ce qui se passe aux États-Unis, comme un bouchon sur l’océan représente la hauteur de l’eau. N’est-ce pas vrai pour tous les leaderships, et comment est-ce que vous avez pu changer tellement de choses en Équateur? Est-ce un signe des temps? Est-ce votre leadership personnel? Est-ce votre parti? Quelle est la… quelle est la force vous permettant de faire quelque chose que Barack Obama n’est pas capable de faire?

[01:05:33.03] RC:
Permettez-moi de commencer par la fin – que l’engagement, le compromis, le consensus est souhaitable, mais ce n’est pas une fin en soi. Pour moi, ce serait la chose la plus simple du monde d’atteindre ce compromis, ce consensus. Faire des concessions, capituler… ferait beaucoup de gens heureux, mais cela ne changerait rien. Il rendrait heureux les pouvoirs des factions de ce pays, mais tout resterait tel quel. Parfois, il est impossible de parvenir à un consensus. Parfois c’est nécessaire de lutter contre la corruption, vous devez vous y confronter. Quand on abuse du public, vous devez vous y confronter. Les mensonges, vous devez vous y confronter. Vous ne pouvez pas faire des concessions à ces vices sociaux qui sont si graves pour nos pays.
Donc, il ne s’agit pas d’avoir un dialogue pour avoir un dialogue, mais attention… nos sondages… même l’opposition dit que nous avons entre 70 et 80 pour cent du soutien populaire. Nous n’avons jamais atteint un tel consensus dans ce pays, mais nous n’allons pas faire l’unanimité. Et je serais inquiet si, grâce à cela, nous allions parvenir à l’unanimité – cela signifierait que nous faisons quelque chose de mal, et de rendre heureux ces sortes de gens, cela signifierait que nous allons capituler. Ce que nous avons fait en Équateur ce n’est pas à cause de moi – ça, c’est une erreur. Les gens ont changé. Les pays changent, pas à cause d’un leader – peut-être qu’un chef coordonne – c’est à cause de la volonté de l’ensemble de la population et ce qui nous a porté au pouvoir était l’indignation du peuple équatorien après tant d’échecs, après tant de trahisons et tant de traîtres. Des années avant l’indignation dans le, vous savez, les pays développés, qui est un grand espoir, … parce que je pense que le système mondial – nous n’allons pas pouvoir le changer à partir du Tiers-Monde, les citoyens du monde développé vont le changer lorsqu’ils se rendront compte de tous les types de systèmes qui oppriment en faveur du capital qui leur ont été imposés. Le changement des gens n’est pas à cause de quelqu’un qui est éclairé, pas à cause d’un leader, c’est à cause de la volonté de tous, tout le monde.

C’est ce qui se passe en Équateur. Voilà pourquoi nous avons réussi tant de changements – en raison de la volonté de tant de gens, tout le peuple. Et aussi il y a un plus: nous connaissons aussi un peu d’économie, nous avons un grand nombre de personnes, nous avons beaucoup de politiques correctes. Nous avons, bien sûr, fait quelques erreurs, mais beaucoup plus importantes ont été les bonnes politiques que nous avons mises en œuvre. Je pense que c’est ce qui manque dans le… parmi les gens des États-Unis. Le président Obama aurait la capacité d’apporter des changements réels dans le pays. L’indignation et cette indignation, cet Occupy Wall Street, cette protestation des citoyens qui se lèvent contre le système, de sorte qu’ils deviennent plus forts, mieux organisés plus permanents, donne de la force, dans ce cas au président Obama, de sorte qu’il serait capable d’introduire les changements que le système américain nécessite.

[01:08:49.10] JA:
Président Correa, vous faites partie de quelque chose qui est appelé ALBA, qui est une union d’états en Amérique du Sud, qui comprend la Bolivie, Cuba, le Vénézuela. Pouvez-vous me dire, comment pensez-vous que l’ALBA va évoluer, et est-ce que l’ALBA peut se transformer en [RC parle par dessus JA: Quelques méchants de plus en Amérique]… en Amérique? [il rit]

[01:09:19.13] RC:
Des méchants garçons.

[01:09:20.23] Traducteur:
Nous sommes les méchants…

[01:09:29.07] JA:
Les méchants. Ouais, vous êtes les méchants. [Il rit] Où cela va-t-il, cela va-t-il se renforcer? Est-ce que ce sera un rival pour Mercosur? Comment voyez-vous… comment voyez-vous ce groupement régional? Vous savez, nous avons tous besoin d’amis pour survivre, nous avons tous besoin d’alliés pour survivre. Est-ce que l’ALBA fait partie de votre vision stratégique pour l’Équateur?

[01:09:53.12] RC:
Dites, j’insiste, au moins personnellement, je ne suis pas anti-quelque chose. Je suis une personne de gauche, de gauche moderne, pour moi ce serait la pire frustration de vivre seulement en opposition… Je vis pour emmener mon pays en avant, pour me battre pour une nouvelle manière de vivre pour mes concitoyens etc. En aucune manière, je ne suis anti-américain, mais c’est une erreur de penser que la proximité régionale est aussi une proximité d’intérêts, de valeurs, et tout ça. Avec, la Sibérie et l’Alaska s’uniraient parce qu’elles sont proches l’une de l’autre. Donc, c’est une erreur. Naturellement l’Amérique Latine est différente de l’Amérique anglo-saxonne, l’Amérique du Nord. Bien sûr, il est clair que ce pays a une certaine hégémonie, et ses politiques ont été souvent, vous voyez, nuisibles pour l’Amérique Latine. Nous avons eu des invasions, des ingérences,. Il est très clair que l’Amérique Latine a été la victime, sans cette idée que nous soyons moralement supérieurs aux États-Unis. Ceci est une erreur. Vu que nous sommes les victimes, alors nous sommes meilleurs que n’importe qui.
Parfois, nous avons été vaincus à cause de nos propres erreurs ; c’est à dire, nous sommes aussi responsables. Nous n’avons de suprématie morale sur personne, nous ne sommes pas plus éclairés que n’importe qui, mais il est évident qu’il y a eu des abus et que nous devons nous unir pour rassembler nos forces et résoudre nos problèmes. Dans l’unité, il y a une force. Il y a les leaders ou les fondateurs de nos nations, San Martin, Bolivar, Artigas, et plus récemment Alfaro, Jose Marti, tous les leaders de nos nations. C’est ce que nous cherchons à faire, une Alliance Bolivarienne des Amériques, dans l’esprit de Bolivar, qui rêvait d’un grand pays qui unirait tous les peuples d’Amérique Latine. Imaginez l’Union Européenne, 27 pays avec des histoires différentes, des religions différentes, des langues différentes, des cultures différentes des systèmes politiques différents, et ils sont parvenus à s’unir. Nous sommes… nous avons tout en commun, histoire, culture, systèmes politiques, tout en commun, une langue commune… nous avons fait le plus difficile, et nous ne sommes pas unis. Aussi, l’Équateur va soutenir tout processus d’intégration en Amérique Latine, en particulier quand il coïncide avec nos valeurs et nos missions. Avec les autres pays nous avons beaucoup de convergences sur les sujets de l’intégration, la vision de la souveraineté, la dignité dans les politiques économiques, la politique internationale etc,

[01:12:57.13] JA:
Président Correa, si on regarde vers l’avant…vous avez une… Est-ce l’année prochaine, les élections?

RC:
A peu près [le traducteur clarifie]… L’année prochaine, les élections sont l’année prochaine.

JA:
Vous avez des élections l’année prochaine, mais je ne veux pas parler de ce que vous attendez immédiatement après, je voudrais parler de votre vision de l’Équateur à long terme, et de l’Amérique Latine à long terme. Il semble, jusqu’à un certain point que… il y a beaucoup d’éléments positifs, vous voyez, cette plus grande intégration, le niveau de vie qui a augmenté, l’influence que les États-Unis et d’autres pays ont sur l’Amérique Latine baisse également, mais comment croyez-vous que les choses vont évoluer d’ici dix ans, vingt ans?

[01:13:52.19] RC:
Vous avez dit que nous réduisons l’influence des États-Unis. C’est un point positif. C’est pourquoi j’ai eu l’occasion de dire que l’Amérique Latine passe du consensus de Washington à un consensus sans Washington.

[01:14:11.03] JA:
Peut-être que ce sera le consensus de Sao Paulo.

[01:14:14.24] RC:
Un consensus sans Washington, exactement, ok? Un consensus sans Washington.

[01:14:19.05] RC:
Et c’est une bonne chose, parce que ces politiques qui émanaient du Nord ne fonctionnent pas, ne sont pas adaptées à… à nos besoins en Amérique Latine, mais servent leurs intérêts, et particulièrement le Capital, qui domine dans ce pays. Si vous examinez leurs politiques économiques, (et j’en sais quelque chose) il y a pu y avoir du bon ou du mauvais, mais elles ont un dénominateur commun: leur seule fonction est de défendre les intérêts du grand capital, en particulier le capital financier, et heureusement, c’est en train de changer ici, j’ai un grand espoir, je suis réaliste, je sais que nous avons fait un énorme progrès mais il reste beaucoup à faire. Je sais que ce changement n’est pas encore irréversible, tout peut être remis en question si les mêmes que d’habitude, vous voyez, reviennent diriger notre pays à nouveau. Mais nous sommes très optimistes. Nous croyons que l’Amérique Latine est en train de changer, et si cela continue dans cette voie, le changement sera définitif. Ce n’est pas une époque de changements, c’est un changement d’époque qui a lieu en Amérique Latine. Et, si on continue avec cette politique de souveraineté, avec des politiques économiques où le social domine le marché, et pas le marché qui domine la société et transforme tout en marchandise, la personne, les gens, même la vie….si on continue avec ces politiques de justice, équité sociale, en supplantant les énormes injustices vieilles de plusieurs siècles, en particulier pour nos groupes indigènes, nos descendants d’Africains etc, l’Amérique Latine aura un grand avenir, et c’est une belle vision d’avenir. Nous avons tout. Nous pourrions être la région la plus prospère du monde, si nous ne… le gâchons pas avec de mauvais leaders, de mauvaises politiques et de mauvais leaders, … et voilà, c’est cela qui est en train de changer en Amérique Latine aujourd’hui.

[01:16:24.20] JA:
Merci Président Correa.

[01:16:30.00] RC:
Je crois que ça a été un grand… c’était un grand plaisir de vous rencontrer Julian… et puis cette interview, vous voyez… Courage, bienvenue au club de ceux qui sont persécutés…

[01:16:46.09] JA:
Merci. C’est un…

[01:16:51.18] RC:
Et, prenez bien soin de vous… Et bonne chance !

[01:16:55.04] JA:
Merci Président Correa. Et bon… au revoir, faites attention. Ne vous faites pas assassiner!

RC:
Oui. Merci

[1]: SIP : Société Interaméricaine de Presse (esp. : Societad Interamericana de Prensa ; eng. IAPA: Inter American Press Association): Association regroupant les propriétaires de médias en Amérique Latine, fondée en 1926, effective en 1942.Ses objectifs sont de militer pour la liberté de la presse. On lui reproche de ne représenter les intérêts que des grands propriétaires de médias, et d’être orientée à droite :
https://en.wikipedia.org/wiki/Sociedad_Interamericana_de_Prensa (en)
http://www.sipiapa.org/v4/que_es_la_SIP.php?idioma=sp (esp)
[2]: Caudillismo (esp) traduit ici par « caudillisme », fait référence au titre de dictateur « Caudillo » tel que le portait le général Franco en Espagne. Ce mot a le même sens que « Duce » en italien par exemple.

Source : http://www.wikileaks-forum.com/index.php/topic,12154.0.html et
http://worldtomorrow.wikileaks.org/episode-6.html

Traduit sur WikiLeaks par Irien et Arduenna Silva

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