1ère journée à Londres avec les supporters de Julian Assange, le 19 août 2012

Je suis restée 4 jours à Londres, du 19 au 23 août, avec les supporters de Julian Assange, avec l’envie de découvrir ce qui se passait devant cette mystérieuse ambassade d’Equateur et la curiosité de découvrir les londoniens qui le soutiennent. Anthony Timmons a passé un appel par mail le vendredi soir, en expliquant que cette journée serait décisive et que tous les supporters étaient invités à venir à Londres pour ce jour important. C’est donc dans la spontanéité la plus totale que je suis arrivée à Londres, avec très peu d’affaires et sans savoir ce qui allait exactement se passer.

Le matin du 19 août, j’arrive sur place, très tôt, dans Hans Crescent Street, près du célèbre magasin Harrods, comparable à nos Galeries Lafayette. On reconnaît le lieu grâce à la présence des policiers et de quelques fourgons, qui sont ceux de la police ou ceux des médias venus pour le discours de Julian Assange. Face à l’ambassade d’Equateur, des grilles et un modeste camp de supporters, 10 à 20 personnes, dont certains sont membres du mouvement Occupy London. Ambiance paisible, avec le soleil qui réchauffe l’atmosphère. Beaucoup de pancartes et d’indignation exprimée dans les messages.

Les premiers supporters avec lesquels je discute sont Elvis, Arthur et Josh, tous militants et appartenant à Occupy London. C’est là qu’on comprend que Julian Assange n’est pas vraiment soutenu par les riches, comme veulent le faire croire les médias. Non, Julian Assange est soutenu par des gens simples, des jeunes et des moins jeunes qui ont des idéaux révolutionnaires et qui veulent renoncer au monde capitaliste. Il y a peu d’espoir pour eux, pour nous, dans ce monde capitaliste qui ne laisse plus de place à l’humain. Ici, j’ai trouvé cette chaleur humaine, ces rêves de liberté inscrits sur de simples morceaux de cartons « Free Assange ». Se peut-il que le rêve d’une société meilleure soit si simple à exprimer qu’il suffise, en effet, d’écrire ces simples mots et de les partager avec les autres ? La société matérialiste et productiviste est si loin de nous à cet endroit, et nous sommes pourtant si proches de l’humain, à nous parler, à nous écouter, à partager.

Arthur a 28 ans, Elvis en a 24. Et Josh à peine 18 ans. A 18 ans, j’avais aussi des idéaux révolutionnaires, mais je ne campais pas encore devant une ambassade pour soutenir une cause. Je me dis qu’il y a déjà une différence de génération, même si je suis à peine plus âgée qu’eux, à 28 ans.

Arthur est ici depuis 3 jours, depuis la tentative des policiers d’envahir l’ambassade. Tout cela est très récent. Il n’a dormi qu’une nuit sur place. Il soutient Julian Assange car, comme il dit, « c’est une bonne chose pour la transparence, et si on veut voir un changement c’est une chose importante ». Il n’a aucune confiance dans le système juridique de son pays et dans la corruption qui y règne. Il a rejoint le mouvement Occupy depuis le 15 octobre 2011. Les médias sont toujours là, mais comme en France, les images sont peu nombreuses et il y a peu d’informations au sujet de Julian Assange (du moins, avant le discours de l’après-midi qui va refaire parler de lui). L’ambassade est un grand bâtiment en brique, de 5 ou 6 étages, mais seuls les 2 premiers correspondent aux locaux de l’ambassade. Arthur m’explique où dort Julian Assange : il dort du côté gauche de l’ambassade, dans l’impasse, où des policiers surveillent une possible tentative de fuite. Il va parler au balcon cet après-midi, à la fenêtre du rez-de-chaussée.

Elvis et Josh, eux, sont là depuis 4 jours pour les mêmes raisons qu’Arthur. La veille, sur Twitter, j’avais lu une anecdote au sujet d’une pizza qui n’avait pas pu être livrée à l’ambassade à cause des policiers. On m’explique l’histoire : les millitants qui dorment sur place ont commandé une pizza pour Julian Assange, mais comme tout est filtré, les policiers ont tout simplement jeté la pizza à la poubelle. Ainsi, ce qui venait du cœur de ces gens, a fini à la poubelle : triste reflet de notre société moderne ! Ce qui vient du cœur n’a pas le droit d’exister. Voici ce que nous offre comme avenir cette société qui se veut démocratique.

Je reste marquée par ces jeunes qui tout comme moi semblent abandonnés de la société, sans travail et parfois sans logement. Ceux qui nous ont élevés ne nous ont pas offert d’avenir et ils nous ont juste laissés avec nos rêves de liberté à bâtir. Et nous sommes tous là à soutenir Julian Assange, parce qu’il représente ce rêve de liberté et d’un monde meilleur que nous sommes venus réclamer aux gouvernements, puisque leurs promesses étaient vides. Mais maintenant nous sommes là, et nous savons que nous avons le droit de clamer cette liberté et ces rêves, afin qu’ils se réalisent.

D’autres jeunes sont là aussi : Lee, Gena, Anthony, et tant d’autres. La place se remplit au fur et à mesure des heures, et vers midi des discours commencent, notamment ceux de Craig Murray et de Tariq Ali, qui ce dernier explique que la majorité des pays d’Amérique Latine soutiennent l’asile politique de Julian Assange. Ensuite, vers 14h, ce fut le discours de Julian Assange, très applaudi et admiré, par une foule de 200 ou 300 personnes. Difficile de dire exactement. Les médias ont rabaissé le chiffre à 100 personnes, mais c’est peu crédible. En tout cas, le nombre de policiers était impressionnant, mais tout autant impressionnantes leur froideur et leur indifférence à ce discours mémorable et porteur d’un immense espoir. Après ce discours, la majorité des gens ont compris que le Royaume-Uni ne pouvait pas envahir l’ambassade. C’est illégal et, en plus, les policiers pourraient être poursuivis par la loi de l’Equateur et y être extradés. Ce dernier argument a été très applaudi : les gens étaient fous de joie à l’idée d’entendre cela, que les policiers soient extradés en Equateur ! Je pense que certains d’entre eux ont dû effectivement prendre peur et que cela a marqué un point non-négligeable dans le conflit entre le Royaume-Uni et la République de l’Equateur.

Le soir, dormi avec les supporters sur des cartons, face à l’ambassade. Mais impossible de s’endormir avec le bruit régulier des camions de police et les voitures qui circulent à longueur de temps. Il faut vraiment être courageux pour passer tout ce temps pour la protection et le bien-être de Julian Assange. Il est quelque part ici, derrière des rideaux. Nous sommes de l’autre côté de la rue, et pourtant c’est comme si un monde entier s’interposait entre lui et nous, les supporters. Ce sont ces hommes, des policiers, qui empêchent ceux qui rêvent ensemble de se rencontrer, ceux que des rêves communs unissent, ceux qui luttent pour la démocratie et la vérité : comment est-ce possible que des lois nous empêchent de communiquer et de construire ces rêves de liberté, pourquoi ces lois existent-elles, ces lois qui interdisent aux peuples de réaliser leurs rêves de justice et de paix? C’est un mur irréel qui nous sépare de Julian Assange : le mur de l’absurdité, le mur de l’incompréhension et le mur du silence, qui sont le symbole même de l’absurdité, de l’incompréhension et du silence de nos gouvernements.

Ecrit par kimono

kimono

Texte et images CC BY-SA

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