« Le Confident Privé de Manning », par Bill Keller (New York Times)

Bill Keller, Le Confident privé de Manning

Par Bill Keller, 10 mars 2013

Au début de 2010, le PFC. Bradley Manning a méthodiquement envoyé un filon numérique principal de documents classifiés, militaires et diplomatiques américains aux insurgés Internet de WikiLeaks. Comme chacun le sait, WikiLeaks a rendu ces archives secrètes disponibles à quelques publications majeures de l’actualité, dont celle-ci. Beaucoup d’histoires troubles et éclairantes ont été publiées, et Washington a depuis grincé des dents.

Le fondateur de WikiLeaks, Julian Assange, d’aussi loin que nous pouvons le savoir, est toujours réfugié à l’ambassade d’Equateur à Londres, effrayé qu’il puisse être extradé pour son rôle dans cette hémorragie de secrets, bien que les seules allégations en suspens contre lui n’impliquent que des allégations de crimes sexuels en Suède. Pendant ce temps, Manning, un geek de faible intelligence, âgé de 25 ans, est en audiences préliminaires à Fort Meade, dans le Maryland. Il a plaidé coupable pour des crimes pouvant conduire jusqu’à 20 ans d’emprisonnement, et le gouvernement mise sur des accusations supplémentaires, incluant l’Article 104 du code militaire, « l’aide à l’ennemi », ce qui pourrait le mener à perpétuité sans libération conditionnelle.

Dans sa déclaration devant le tribunal militaire, Manning a dit qu’avant de tomber dans les guérillas anti-secrets chez WikiLeaks, il a essayé de livrer son trésor de documents dérobés au Washington Post et au New York Times. Au Post [Washington Post], il a été découragé par une journaliste qui lui a dit qu’avant de pouvoir s’engager dans quoi que ce soit, elle devait d’abord obtenir la décision d’un rédacteur en chef senior. Au Times [New York Times], Manning dit avoir laissé un message sur la boîte vocale, mais il n’a jamais été rappelé. C’est surprenant pour moi de voir qu’un expert doué en technologie, capable de gérer l’une des fuites les plus monumentales qui aient existé, n’ait pas réussi à résoudre comment envoyer un e-mail ou un message téléphonique au Times, un exploit réussi par des dizaines de lecteurs chaque jour.

Mais qu’en serait-il s’il l’avait fait? Qu’en serait-il s’il avait réussi à livrer ses documents dérobés au Times? Qu’est-ce qui aurait changé pour Manning et pour le reste d’entre nous?

Tout d’abord, je peux dire avec une certaine assurance que le Times aurait fait exactement ce qu’il a fait avec l’archive, quand celle-ci a été fournie par l’intermédiaire de WikiLeaks: affecter des journalistes à la recherche de matériel d’intérêt public véritable, prendre soin d’omettre les informations qui auraient pu faire tuer les troupes sur le terrain ou des informateurs innocents, et publier nos rapports avec grand geste. Les documents auraient fait l’actualité — la une de l’actualité.

Mais un peu moins que ça, en quelque sorte. Alors qu’en réalité le Times et le public ont bénéficié d’un partenariat collégial avec le Guardian de Londres et d’autres journaux qui ont pris part à la fête de WikiLeaks, je suis quasiment sûr que si nous avions été le seul destinataire, nous n’aurions pas partagé le cadeau de Manning avec d’autres organismes d’actualités. C’est en partie pour des raisons de concurrence, mais aussi parce que le partage d’un trésor de renseignement brut, en particulier avec des médias étrangers, aurait augmenté le risque juridique pour le New York Times et pour notre source. Ainsi, notre exclusivité aurait été un joli coup pour le Times, mais quelque chose aurait été perdu. En partageant les données de manière très large — y compris avec toute une gamme de médias locaux qui ont exploité le matériau sur des histoires qui avaient peu d’intérêt pour une opération globale d’informations — WikiLeaks a obtenu une répercussion kilométrique beaucoup plus grande de ses câbles secrets que nous ne l’aurions fait.

Si Manning était entré en contact avec le Times, nous nous serions retrouvés dans une relation, face à un jeune soldat de l’armée, inquiet, nerveux et en colère, qui n’offrait pas tellement de documentation sur les délits d’un gouvernement particulier, comme étant une chance de pouvoir pêcher dans une mer de secrets. N’ayant jamais rencontré Manning (il était en détention au moment où nous avons reçu les documents de WikiLeaks), je peux seulement deviner à quoi aurait pu ressembler cette relation. Compliquée. Probablement tendue. Nous aurions, bien sûr, respecté tout accord pour protéger son identité, même si Manning n’était pas si bon pour couvrir ses propres pistes. (Il a déversé l’histoire de sa fuite dans de longues conversations de messagerie instantanée, avec un ex-hacker qui l’a dénoncé.) Après qu’il ait été arrêté, nous aurions sûrement écrit un éditorial contre la brutalité de sa détention à l’isolement — comme le Times l’a déjà fait — et peut-être aurions-nous protesté contre l’excès inquiétant de l’accusation d’« aide à l’ennemi ». (Si la fuite de Manning a apporté un point de réconfort à l’ennemi, alors il en est de même pour toute histoire d’actualité sur les coupes dans les budgets de la défense, l’opposition aux attaques de drones, ou les revers en Afghanistan.) Au-delà de ça, nous nous serions assurés que Manning savait dès le départ qu’il était seul, comme nous l’avons fait pour le dernier lanceur de fuites de cette ampleur, Daniel Ellsberg, rendu célèbre avec les Pentagon Papers.

« Quand le gouvernement a décidé de poursuivre Ellsberg, nous ne nous sommes pas sentis obligés de l’assister », a rappelé l’autre jour Max Frankel, qui était à l’époque chef de bureau au Times à Washington. « Il était en train de commettre un acte de désobéissance civile et il savait sans doute que cela demandait d’accepter la punition. Nous étions heureux intérieurement de voir que les poursuites ont échoué en voulant aller trop loin, mais nous ne nous considérions en aucune manière comme son partenaire. »

La chose la plus importante qui n’aurait pas été trop différente si le Times avait été son journal, aurait été la responsabilité civile de Manning. La loi prévoit la protection du Premier Amendement pour une presse libre, mais pas pour ceux qui ont prêté serment à protéger les secrets des gouvernements. Cette administration a une intolérance particulière qui donne le frisson à l’égard des lanceurs de fuites — et les empreintes digitales les rendent plus faciles à attraper de nos jours — mais je ne peux pas imaginer qu’une autre administration aurait hésité à poursuivre Manning.

Mais si Manning avait été notre source directe, les conséquences auraient pu être légèrement atténuées. Bien que, du point de vue du droit, je sois certain que WikiLeaks et le New York Times sont protégés de manière égale par le Premier Amendement, il est possible que le jugement du tribunal envers le lanceur de fuites ait une couleur qui prenne compte du fait qu’il a livré les données à un groupe d’anciens hackers avec une sensibilité de hors-la-loi et une antipathie à l’égard des intérêts américains. Est-ce que cela va coûter à Manning au moment de la sentence? Je me le demande. Et cela pourrait expliquer l’accumulation de charges maximum. Pendant le pré-procès, la juge, Col. Denise Lind, a demandé si les poursuites se seraient appuyées sur les mêmes accusations, si Manning avait transmis les documents au Times. « Oui, M’dame », fut la réponse. Peut-être en aurait-il été ainsi. Mais je soupçonne le fait de Manning d’avoir choisi l’anti-système WikiLeaks en tant que collaborateur, comme ce qui a rendu le gouvernement encore plus avide à vouloir ajouter cette accusation douteuse d’« aide à l’ennemi ».

Si Manning avait livré son matériel au Times, WikiLeaks n’aurait pas été en mesure de publier les câbles inédits, comme il l’a fait au final, sans se soucier du risque pour les défenseurs des droits de l’homme, les dissidents et les informateurs qui y sont nommés. En fait, vous n’auriez peut-être pas entendu parler de WikiLeaks. Le groupe avait eu d’autres scoops médiocres, mais Manning les a rendus célèbres.

Et, en fin de compte, s’il avait traité avec le Times, nous aurions peut-être mieux compris Bradley Manning. Adulé par WikiLeaks et sa base de fans comme un lanceur d’alerte et un martyr, considéré comme un traître infâme par ses procureurs, il est devenu un duel de caricatures. Jusqu’aux procédures de la cour, la seule fenêtre donnant à voir la psyché de Manning était la transcription volumineuse de ses discussions en ligne avec l’ex-hacker Adrian Lamo, publiées par le magazine Wired. Cela dresse le portrait d’un jeune homme, selon ses propres mots, « émotionnellement fracturé » — un homme gay dans une institution où les gays ne sont pas les bienvenus, un homme fragile, solitaire, un peu satisfait de sa propre intelligence, un peu vague au sujet de ses motivations. Ses opinions politiques apparaissent comme inachevées. Quand on lui a posé la question, il avait des difficultés à se rappeler aucun des délits spécifiques qui devaient être exposés. Son motif était la « diplomatie ouverte », ou bien — peut-être, juste pour plaisanter — « l’anarchie mondiale ».

A Fort Meade, Manning a livré une explication plus cohérente de ce qui l’a motivé. Consterné par les dommages humains collatéraux du contreterrorisme et de la contre-insurrection, dit-il, il avait l’intention de « documenter le vrai coût des guerres en Irak et en Afghanistan. » Intrigué en lisant les câbles du Département d’Etat, il a senti le besoin de laisser entrer les contribuables dans « les négociations d’arrière-porte et de toute évidence l’activité criminelle » qui sont la face sombre de la diplomatie. Est-ce que ce sens de la mission était là depuis le début, ou est-ce que cela a été déterminé par la suite par les attentes des partisans de Free Bradley Manning? La réponse ne ferait probablement pas de différence pour la cour. Mais il se peut que cela aide à définir le verdict de l’histoire.

Source: http://www.nytimes.com/2013/03/11/opinion/keller-private-mannings-confidant.html?smid=tw-share

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