WikiLeaks et les Jeux Olympiques de Sotchi de 2014

Un bobsleigh portant le logo de Dow Chemical pour les JO d’hiver de Sotchi – Photo secretlondon123, 2012, Wikimedia Commons

Par Jules Boykoff, le 7 avril 2013

Dans exactement 10 mois aujourd’hui, les Jeux Olympiques d’hiver ouvriront à Sotchi, en Russie. Ce week-end marque également le troisième anniversaire de l’une des interventions les plus controversées de WikiLeaks: la publication d’une vidéo démontrant des soldats US à l’intérieur d’hélicoptères Apache abattant douze personnes – dont deux employés de Reuters – à Baghdad.

Il s’avère que les histoires de WikiLeaks et des Jeux Olympiques s’entremêlent de manière révélatrice. Et les révélations de WikiLeaks sur les olympiades passées nous aident à mieux comprendre ce qui se passe en ce moment en Russie, alors que le président Vladimir Poutine &co. se préparent à accueillir les Jeux.

Fin février 2011, WikiLeaks commença à publier les « Global Intelligence Files« , un butin de plus de cinq millions de mails internes de Stratfor Global Intelligence, une entreprise privée d’espionnage dont le siège est au Texas. Les documents contenaient des informations politiquement explosives, y compris des spéculations sur une mise en accusation imminente de Julian Assange par le Department of Justice US. Les Stratfor Files ont aussi mis à jour l’obsession des sponsors olympiques vis-à-vis des activistes politiques.

Coca-Cola – un client Stratfor et « Sponsor Officiel Mondial » – s’inquiétait que le groupe activiste People for the Ethical Treament of Animals (PETA) puisse interférer avec le bon déroulement des Jeux d’hiver de 2010 à Vancouver. Dans un email de juin 2009, un employé de Stratfor discutait « d’une lngue liste de questions en rapport avec PETA/l’activisme pro-animaux et les JO de Vancouver qui s’approchent. » Parmi les questions de Coca-Cola, il y avait « Combien de supporters de PETA y a-t-il au Canada? »; « Combien d’entre eux sont enclins à l’activisme? »; et « A quel point des contestataires non-PETA (tels des anarchistes ou des supporters de l’ALF (Animal Liberation Front, ndt) pourraient-ils s’impliquer dans une activité de manifestation? » PETA était à peine sur le radar de la résistance parmi les activistes anti-olympiades à Vancouver, mais Coke ne prenait aucun risque. Comme tous les sponsors corporatistes des Jeux Olympiques, Coca-Cola voulait maximiser les profits et minimiser les retombées politiques.

Alors que les Jeux d’été de 2012 à Londres approchaient, Dow Chemical – un autre client Stratfor – a chargé la firme de pister l’activisme en rapport au désastre au gaz d’Union Carbide à Bhopal en Inde, en 1984. Après avoir acquis Union Carbide en 1999, Dow insista qu’ils n’étaient pas responsables de la débâcle toxique qui en tua des milliers et en rendit bien plus malades. En tant qu’autre « Sponsor Officiel Mondial », Dow – comme Coca-Cola – a fourgué plus de 100 millions de dollars US au Comité International Olympique. Il a aussi fourni un emballage décoratif à 11 millions de dollars pour le stade olympique.

Stratfor a gardé un dossier « activisme Bhopal » pour Dow, qui comprenait des entrées sur le militant Colin Toogood du Bhopal Medical Appeal (BMA). Stratfor notait que Toogood s’était servi de Facebook et de Twitter pour faire circuler des informations critiques de la participation de Dow aux Jeux Olympiques. Julien Cheyne du groupe anti-olympiades en ligne Games Monitor avait également été pris dans le filet de surveillance de Stratfor après avoir reçu un tweet de la BMA. WikiLeaks a permis de prendre la mesure du fossé financier qui permettait à Dow et à d’autres sponsors olympiques d’avoir toujours un coup d’avance dans la bataille entre les corporations et les militants à Londres.

Grâce à WikiLeaks nous avons aussi la preuve que des agents du gouvernement US considèrent les JO comme un moyen de négocier une coopération sécuritaire avec les villes accueillant les olympiades. Quand le Brésil a connu des coupures de courant en 2009, les USA ont flairé l’opportunité. Un câble de l’ambassade US à Brasilia disait:

Les inquiétudes sur les infrastructures du Brésil, à nouveau augmentées suite à cette coupure de courant, jointes à la nécessité de réussir les défis d’infrastructure à l’approche de la Coupe du Monde 2014 et des JO 2016, offrent aux USA des opportunités d’engagements sur le développement d’infrastructures ainsi que la protection d’infrastructures en état de crise, et peut-être en cyber-sécurité.

De telles « opportunités »  déblaient le chemin pour que des entreprises privées de sécurité se remplissent les poches, se servant de méga-événements comme leurs propres DABs privés (distributeurs automatiques de billets, ndt).

La cache de plus de 250.000 câbles diplomatiques que WikiLeaks publia fin 2010 font un sombre portrait de la Russie, le prochain hôte olympique, en accord avec beaucoup de critiques du gouvernement Poutine. Un document confidentiel citait un Procureur de la Cour nationale espagnole qui décrivait la Russie, la Tchétchénie, et le Belarus comme des « états mafieux » de facto, où la différence entre les activités des entités gouvernementales et celles de groupes criminels organisés était quasiment indiscernable. Dans un câble de 2008, le Foreign Office britannique (Affaires Etrangères, ndt) allait dans ce sens, disant qu’en Russie « le système politique est le mieux décrit comme étant une autocratie corrompue. » Des câbles confidentiels dépeignaient la Russie d’aujourd’hui comme un chaudron de corruption kleptocratique, et pas comme un hôte olympique à venir fréquentable.

Les JO de Sotchi en 2014 sont l’un des projets chouchous de Poutine. Poutine voit la sélection de Sotchi par le Comité International Olympique « non seulement comme une reconnaissance des réussites sportives de la Russie » mais, dans un sens plus large, comme une « évaluation » de notre pays. Cette « évaluation » positive est déjà en train de souffrir à cause d’une facture à multiples zéros, d’une greffe, et d’une guerre mafieuse locale bourgeonnante.

Les Jeux Olympiques de Sotchi sont les JO d’hiver les plus chers de l’histoire, atteignant maintenant plus de 50 milliards de dollars – plus de cinq fois le montant initialement prévu. La corruption est partout. Une route reliant les sites olympiques de Sotchi a coûté 200 millions de dollars du kilomètre; paver la route avec des médailles olympiques aurait pu revenir moins cher.

Le Kremlin n’a tout simplement pas pu cacher la fraude. Poutine a récemment renvoyé Akhmed Bilalov, le vice-président du Comité Olympique Russe, dont l’entreprise du bâtiment avait pris du retard sur livraison et dépassé de 900% le budget de la construction d’une rampe de saut à ski. Poutine prit le soin d’humilier Bilalov en public, alors qu’il le congédiait. Pourtant, comme l’acteur britannique John Oliver relève, Poutine lui-même « porte l’eau de Cologne de l’industrie de la corruption à grandes et lourdes bouffées. » L’ami d’enfance du président et ancien pote de judo Arkady Rotenberg a chopé 7,4 milliards de dollars de contrats pour les Jeux de Sotchi.

Après que le Comité International Olympique ait accordé les Jeux à Sotchi en 2007, la ville vit une pointe de violences supposément en relation avec la mafia. La tension s’est récemment intensifiée suite à la mort d’Aslan « Grandpa Hassan » Usoyan, un patron de la mafia gros propriétaire foncier et commercial à Sotchi et à Moscou. Les hostilités mafieuses ont mijoté à petits bouillons, avec des meurtres spectaculaires dans les rues devenant routiniers. Usoyan lui-même fut assassiné par un sniper alors qu’il dînait dans un restaurant moscovite. Maintenant qu’Usoyan est mort, Sotchi est un champ de bataille stratégique, les gangsters rivalisant pour l’influence et le profit.

Sotchi était l’un des lieux de villégiature préférés de Staline – sa datcha, naguère secrète, a finalement été transformée en hôtel. Bien que la Russie ne soit pas un état totalitaire, le fantôme de Staline continue de traîner, la Douma passant une suite de lois draconiennes et les autorités faisant des raids dans les locaux des bureaux de défense des droits de l’homme afin de refroidir la contestation dans l’attente des JO. Avec moins d’une année qui nous sépare de la cérémonie d’ouverture, il n’y a pas de pitié dans la cité olympique.

Source: http://www.dissentmagazine.org/online_articles/wikileaks-and-the-2014-sochi-olympics

Traduit par Will Summer

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2 Commentaires

  1. J’ai lu votre poste avec attention, avez vous des nouvelle de l’après JO a sotchi?

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