Ce que les «Kissinger Cables» nous disent de la France de 1973-1974

Avec 1,7 million de câbles diplomatiques américains de la période 1973-1976 rendus publics le 8 avril par Wikileaks, il y en avait forcément quelques-uns pour traiter de la France. En l’occurrence 30.244 câbles envoyés depuis la France, et 125.000 au total la mentionnant, qui nous renseignent sur l’état d’un pays à cheval entre Pompidou et Giscard d’Estaing.

Sur les seules années 1973 et 1974, ces documents sont très riches. Le crépuscule du gaullisme, l’élection de Giscard, l’affirmation de Chirac et Mitterrand sur la scène politique… Les ambassadeurs américains ne se privent pas de commenter les péripéties de la politique française. Sélection en dix points

1. Quand Washington couvre les essais nucléaires français…
2. … et craint pour sa station spatiale
3. Hiver 1974: Pompidou «en phase terminale»
4. Giscard d’Estaing, ce «superbe technocrate»
5. Un portrait au vitriol de Mitterrand
6. Ouf, le candidat de la gauche n’est pas marxiste!
7. Ali McGraw, la femme de goût et la femme délaissée
8. La gruge fiscale, «passe-temps national»
9. Pour qui vote Moscou… et l’outre-mer?
10. Chirac amateur de la cuisine américaine de l’ambassade

 Quand les Etats-Unis couvraient les essais nucléaires français…

1. Dans un câble lapidaire daté du 15 mars 1973, le chargé d’affaires Jack Kubisch annonce que le ministère de la Défense lui a fait part de la tenue d’une nouvelle série d’essais nucléaires français dans le Pacifique, très certainement au voisinage de Mururoa. Lors de l’entrevue, le conseiller diplomatique du ministre Michel Debré a déclaré que le gouvernement français suivrait la même «politique de mutisme» au sujet de ces essais que «l’année dernière».

Selon l’auteur du câble, le représentant du ministère aurait signifié «la reconnaissance de la France» à l’égard des Etats-Unis pour «leur discrétion». En clair, le ministère remercie le gouvernement américain «de n’avoir pas annoncé les la série d’essais nucléaires français de 1972»… et espère, indique l’ambassadeur, que «les Etats-Unis poursuivront la même politique cette année». Une politique de dissimulation.

 … et craignaient pour leur station spatiale

2. Pourquoi le ministère de la Défense a-t-il été obligé d’informer l’ambassadeur américain de tests nucléaires effectués, en 1973, sur un territoire français? La réponse se trouve dans un autre câble, daté du 26 avril 1973, intitulé «Skylab et les essais nucléaires français».

A la même période, la Nasa s’apprête en effet à lancer la première station spatiale, qui décollera le 14 mai 1973. Deux représentants français des Affaires nucléaires du Quai d’Orsay chargent alors un responsable scientifique d’annoncer au Département d’Etat que la France conduira bien des essais nucléaires à Mururoa, sans préciser de date, même approximative, excepté «quand les conditions de vent seront favorables».

Pour l’ambassadeur, «ces questions et remarques ne laissent aucun doute» sur le fait que la France lancera sa série d’essais en mai, soit en même temps que le lancement de Skylab. Et forcément, le gouvernement américain ne se réjouit pas franchement de voir une bombe H française exploser dans la stratosphère à côté de sa station orbitale à 2 milliards de dollars.

«Le seul risque pour vos astronautes, c’est d’être aveuglé par le flash», aurait dit un représentant du Quai à l’ambassadeur, avant de demander au diplomate de lui fournir les dates de lancement du programme américain. Dans d’autres câbles, datés des 15 et 21 mai, on apprend que la France a bel et bien obtenu des Etats-Unis qu’ils transmettent au Centre national des études spatiales les informations sur le programme Skylab… sans fournir en échange, «avec leur réticence caractéristique», aucune information concernant les essais nucléaires français.

 Hiver 1974: Pompidou en «phase terminale»

3. Si les Etats-Unis étaient précisément au courant des problèmes de santé de Georges Pompidou, notamment après une rencontre avec Richard Nixon à Reykjavik en 1973, cela ne transparaît pas totalement à la lecture des câbles. Ceux-ci se contentent dans un premier temps de reprendre des informations officielles concernant un «léger refroidissement», une «infection grippale» ou une «indisposition», ou d’évoquer les «continuels problèmes de santé» du président ou l’évolution de son apparence physique.

En décembre 1973, un câble du Département d’Etat à l’ambassade américaine en Israël explique cependant que «le mandat de Pompidou court jusqu’en 1976, en assumant que sa santé tienne». A partir de la fin mars 1974, des câbles évoquent la perspective d’une présidentielle anticipée en raison d’une démission.

Mais l’information la plus crue se trouve dans un câble envoyé depuis Bruxelles et relayant des propos tenus à Davos à un diplomate, le 6 février 1974, par Olivier Giscard d’Estaing, ancien député et frère du futur président:

«C’est fini, c’est la phase terminale.»

Le président français s’éteindra le 2 avril 1974.

 Giscard d’Estaing, ce «superbe technocrate»

4. Avec la mort de Pompidou s’ouvre la bagarre pour «le plus important poste en Europe de l’Ouest», dans laquelle «rien ne permet d’exclure une victoire de la gauche si elle reste unie». Les diplomates américains en poste à Paris préviennent que leur pays ne doit pas s’y ingérer, pour ne pas donner l’impression que les Etats-Unis «cherchent à tirer avantage de la vacance temporaire du pouvoir».

Mais leurs câbles fourmillent en revanche de jugements sur les principaux candidats: Giscard, qui peut pâtir «de son image d’aristocrate distant» mais jouit d’une «intelligence formidable» et est un «superbe technocrate»; Chaban-Delmas, qui a «une vague réputation réformiste» et une image de «sprinter politique»; et Mitterrand, politicien expérimenté et distant, dépourvu d’expertise économique.

Un portrait au vitriol de Mitterrand

5. Le 25 avril 1974, le candidat socialiste fait l’objet d’un portrait au vitriol dressé à l’ambassade par le général Pierre Billotte, député gaulliste et ancien ministre:

«Capturé en 1940, il a obtenu sa libération d’un camp de prisonniers de guerre allemand en acceptant de retourner en France pour organiser des étudiants collaborationnistes. […] Il a rejoint la Résistance juste avant la Libération. Après la guerre, il est passé du militantisme de droite au centre et maintenant à une alliance pour gouverner avec les communistes, ce qui montre clairement l’étendue de ses convictions politiques.»

 Ouf, le candidat de la gauche n’est pas marxiste!

6. Le 2 mai 1974, l’ambassadeur américain signe lui un câble classé «secret» qui s’intitule «Election présidentielle française: ce que signifierait une victoire de Mitterrand», et tente d’envisager le futur d’une France gouvernée par la gauche. Qui est donc ce politicien «expérimenté» qui, en 1974, a déjà occupé «onze postes dans quatre gouvernements différents»?

Bien qu’il ait déclaré «publiquement et en privé son admiration pour les Etats-Unis», il «a sévèrement critiqué la politique américaine au Vietnam» et «a exprimé de sérieuses réserves au sujet des activités des multinationales américaines», dont ITT France et Honeywell-Bull, qu’il «prévoit de nationaliser». Mais «il a assuré qu’il n’était pas un marxiste», affirme l’ambassadeur à ses supérieurs.

Ouf: en cas de victoire, la France ne deviendra pas une succursale de l’URSS. Et puis Mitterrand, «comme tout politicien français, a des vues nationalistes très fortes sur la France et sur l’influence qu’elle devrait avoir sur le monde», et ne serait donc «pas plus servile», diplomatiquement parlant, que ses prédécesseurs, indique le câble.

 Les épouses: Ali McGraw, la femme de goût et la femme délaissée

7. L’ambassade s’intéresse aussi aux femmes des candidats: Micheline Chaban-Delmas, «qui ressemble à Ali McGraw», l’héroïne de Love Story, mais dont la présence rappelle que son mari est remarié à une divorcée; Anne-Aymone Giscard d’Estaing, «qui projette le goût et le raffinement typiquement associé aux Françaises», mais a dû poser en photo avec des ustensiles dans sa cuisine pour casser son image aristocratique; et Danielle Mitterrand, «dont il est de notoriété publique qu’elle et son mari ne vivent pas ensemble depuis au moins quatre ans, et qu’il est souvent vu en compagnie de jeunes femmes».

La gruge fiscale, «passe-temps national»

8. En France, «éviter de payer des impôts est un passe-temps national de longue date». Ce jugement qui prend un relief particulier en ce début 2013 date du 18 avril 1974: analysant les chances de Jacques Chaban-Delmas, un câble rappelle qu’il a fait l’objet d’une polémique fiscale deux ans plus tôt, mais estime que cela ne devrait pas trop le pénaliser et que l’effet de cette affaire dans l’esprit des électeurs devrait être «minime».

L’affaire à laquelle fait allusion le câble est celle «de la feuille d’impôts», qui avait commencé en novembre 1971, quand le Canard enchaîné avait affirmé que le Premier ministre de l’époque n’avait payé qu’un peu plus de 20% d’impôts sur ses revenus de l’année précédente, avant de révéler en janvier suivant qu’il n’en avait pas payé du tout entre 1967 et 1970. Le tout de manière tout à fait légale grâce à «l’avoir fiscal», un mécanisme de déduction créé quelques années plus tôt, et à une défiscalisation de son indemnité de président de l’Assemblée nationale.

 Pour qui vote Moscou… et l’outre-mer?

9. Si ces câbles ne fourmillent pas de révélations fracassantes sur la campagne, ils apportent quand même des précisions sur quelques polémiques.

L’un d’eux revient ainsi sur un coup de fil à Giscard de l’ambassadeur d’URSS à Paris, Stepan Chervonenko, au lendemain du premier tour, pour discuter relations économiques, et estime que cette apparente «maladresse diplomatique» constitue peut-être un moyen pour Moscou de désigner discrètement son candidat. Une vision que confirmera Mitterrand à l’ambassadeur lors d’une visite après l’élection.

Les câbles reflètent aussi le caractère extrêmement indécis de l’élection, au point que l’un d’eux explique qu’Alain Poher, le président par intérim, craint de «l’agitation à gauche» à Paris si Mitterrand est majoritaire en métropole mais que Giscard renverse la tendance grâce à l’outre-mer, et prévoit des renforts policiers dans la capitale au cas où. Un scénario qui ne se produira pas lors de la victoire de Giscard, effectivement serrée (50,81% des voix), mais acquise en métropole comme au-dehors.

 Chirac amateur de la cuisine américaine de l’ambassade

10. Le 29 mai 1974, au surlendemain de la nomination de Jacques Chirac comme Premier ministre, un câble sobrement intitulé «Jacques Chirac, nouveau Premier ministre français» dresse un portrait, aux accents subjectifs, de ce «jeune loup» de 41 ans, «plus pompidolien que gaulliste» et «extrêmement ambitieux». Au point que l’ambassadeur le juge «probablement responsable des fuites des Renseignements généraux qui confirmèrent, de façon semi-officielle, la chute de popularité de Chaban». Et ruinèrent les velléités élyséennes de celui-ci.

Mais la partie la plus intéressante du câble réside dans les petits détails qui décrivent l’homme avant le politique: l’auteur précise —en pagaille— que Chirac «est un bon skieur», «est considéré comme démodé par la presse parisienne du fait de ses costumes à la coupe incertaine», juge «ses deux années comme commandant d’un escadron de tank en Algérie comme « les plus excitantes de [sa] vie »» et aurait même signé l’Appel de Stockholm en 1950 contre la bombe atomique, «flirtant avec des idées de gauche». «Une erreur», selon l’intéressé.

Pour finir, l’auteur revient sur un périple de Chirac à travers les Etats-Unis en 1953, dont il aurait retiré «un certain goût pour la cuisine américaine (il avait pour habitude de venir incognito à l’ambassade pour manger ce qu’il considérait comme des « vrais plats américains »)». Imaginez Chirac, en 1973, attablé à l’ambassade des Etats-Unis, un cheeseburger dans les mains… la cravate mouchetée de sauce barbecue, qui sait?

Source: http://www.slate.fr/story/70575/kissinger-cables-france-1973-1974

Will Summer

Poster un commentaire

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :