Câbles Kissinger: La psychologie politique de Kadhafi en Libye, selon un document de 1973

Mouammar Kadhafi (1986)

Dans un câble diplomatique secret n°1973TRIPOL00512_b, datant du 23 avril 1973, les diplomates américains dressent un portrait de Kadhafi.

Quelques jours avant cette date, le 16 avril 1973, à Zouara, Kadhafi annonce dans un discours un plan pour mettre en place une Révolution Populaire en Libye, autrement dit une révolution culturelle, et dans les étapes de cette révolution, l’un des points consiste notamment à se libérer des influences étrangères.

Il demande ainsi au peuple libyen de « brûler les livres qui contiennent des idées importées de la réaction capitaliste ou du communisme juif », et que « La seule idéologie qui sera autorisée sera celle émanant du Livre de Dieu, le Coran. ».

Ce discours est sans doute la raison de l’analyse psychologique à laquelle se livrent les diplomates américains, inquiétés par l’annonce d’un changement politique en Libye. Ils essaient donc de comprendre la personnalité de Kadhafi et si cela peut représenter un danger pour leurs intérêts politiques au Moyen-Orient.

Voici la traduction de ce document dans son intégralité.

LA PSYCHOLOGIE POLITIQUE DE KADHAFI EN LIBYE

Date: 23 avril 1973, 8h32
(lundi)
ID: 1973TRIPOL00512_b
Classification d’origine: SECRET
Classification actuelle: DECLASSIFIE

Résumé:

On nous a fréquemment posé la question dans le passé, de savoir si le président du RCC [Conseil de Commandement de la Révolution], Mouammar Al-Kadhafi, était tout à fait sain d’esprit. La réponse de base que nous avons donné est « oui », bien qu’il doive être jugé selon ses propres standards, sa vision de l’Islam, etc. Nous nous demandons désormais, plus qu’à moitié sérieux, si cette réponse doit être révisée. Ses perceptions exprimées en public sont souvent réalistes, et souvent dans un sens dévastateur, mais sa posture devient de plus en plus incompatible avec les réalités politiques à la fois en Libye et dans le monde arabe. Fin du résumé.

Révolution Populaire en Libye

1. La psychologie anormale n’est pas notre fort, mais comme le sujet est d’une certaine importance, nous avons noté ce qui suit: plus que jamais, Kadhafi prétend être profondément frustré. Il reconnaît en public que tous les autres Etats Arabes ont rejeté le « Plan de Bataille Unifiée » pour l’extinction d’Israël qu’il leur a demandé pendant trois ans d’accepter, et qu’au lieu de cela, chaque Etat Arabe sauve la LAR [Ligue des Républiques Arabes] poursuit un objectif séparé, limité et « régional », acceptant au moins tacitement l’existence d’Israël. Il a aussi établi en public que son régime et sa créature l’ASU [Union Socialiste Arabe] ont perdu leur zèle révolutionnaire, dans la mesure où la bureaucratie et l’ASU sont maintenant tous deux soumis aux initiatives de comités populaires invités à les compléter, ou même à les remplacer sur des niveaux locaux. En attendant, il sous-entend que la fusion avec l’Egypte est une question de vie ou de mort, exécutoire au risque de la guerre civile, et que la purification de son régime doit être accomplie par l’écrasement de toute opposition, ou il quittera la scène.

2. Il y a à la fois de la réalité et de l’illusion dans ces perceptions et ces postures. Bien sûr, chaque Etat Arabe poursuit ses propres intérêts, et le peuple libyen a peu d’appétit que ce soit pour la révolution sociale ou pour l’union avec l’Egypte. Ils sont pour la plupart toujours aussi conservateurs, plus renfermés et xénophobes que jamais. Donc les perceptions de Kadhafi de ses problèmes fondamentaux sont en majeure partie réalistes. Les illusions interviennent quand il déclare en effet qu’il a échoué, à la fois en internet et en externe, et que par conséquent il doit redoubler ses efforts dans les deux directions ou bien partir. A vrai dire, Kadhafi a eu beaucoup de succès selon ses propres standards. Il a placé la Libye sur la carte, politiquement, militairement et économiquement; l’a libéré de plusieurs influences étrangères; a forgé des alliances et envahi les souverainetés d’autres nations, dans des manières difficilement concevables il y a trois ans; et a apporté des changements d’envergure dans l’économie libyenne, remarquables par des standards ordinaires. S’il était un homme ordinaire, il ne menacerait pas de partir pour un manque de progrès, mais douterait de professer une satisfaction considérable dans ses réalisations.

3. Le fait est que nous pensons, que Kadhafi n’est pas un homme ordinaire ou susceptible d’auto-satisfaction. Pendant longtemps, nous lui avons donné le bénéfice du doute sur ce fond: peut-être était-il « fou comme un renard » — pour être sûr d’exprimer des idéaux chimériques, toujours hors de portée, mais cherchant seulement en secret cette part qu’il demandait à être réalisable. Cela était particulièrement plausible car il semblait partager le pouvoir authentiquement avec les autres membres du RCC [Conseil de Commandement de la Révolution], dont aucun ne semblait particulièrement messianique. Cependant, il est de plus en plus apparu que, même collectivement, les autres membres du RCC [Conseil de Commandement de la Révolution] sont incapables d’imposer plus qu’un frein temporaire sur les accès de Kadhafi. Le dossier veut qu’il mène en bateau, mystifie et induit constamment en erreur.

4. Le projet comme révélé en mars 1972, octobre 1972, et maintenant avril 1973, et aucun doute qu’il a été joué en privé à beaucoup d’autres occasions, est le suivant: Kadhafi veut quelque chose qui soit au-dessus de ce que les autres membres du RCC [Conseil de Commandement de la Révolution] pensent être intelligent ou désirable. Quand il ne parvient pas à obtenir un consensus, il se retire du groupe, en colère, et disparaît peut-être dans le désert. Ses collègues « le dissuadent surtout » de partir, une réaction à laquelle il peut tout à fait s’attendre. Il retourne alors dans l’enclos et annonce au monde qu’une nouvelle ère, faite d’idéaux élevés et d’une nouvelle activité, a commencé. Cela doit commencer au niveau populaire, et toute opposition doit être écrasée — ou il va partir, comme il a menacé de le faire.

5. Tout ceci est une bonne tactique, aussi longtemps que ça fonctionne. Mais cela est-il juste une tactique? Nous ne le pensons plus désormais, ni ne le pensent vraisemblablement ses collègues du RCC [Conseil de Commandement de la Révolution]. Quelle que soit leur interprétation, laquelle est sans doute qu’ils ont un leader étrangement clairvoyant et efficace, nous pensons qu’il perd de plus en plus son emprise sur la réalité — pas autant dans ses perceptions que dans ses postures. Autorisant le succès de cette posture selon ses propres standards, il s’est désormais engagé à rien de moins que de liquider la personnalité libyenne au prix de l’ordre public. Cet appel pour l’ultime sacrifice de soi, en substance aussi bien que dans la forme, ne semble guère réaliste. Il y a beaucoup de choses au sujet du régime de Kadhafi que le libyen ordinaire peut et doit accepter, d’autant qu’il n’existe pas d’apparente alternative. Mais nous croyons que la plupart des Libyens n’accepteront pas en fin de compte A) d’être repris par les Egyptiens ou par quelques étrangers que ce soient, ou B) de perdre leur prospérité relativement et raisonnablement récente pour le bien de l’idéal suicidaire de « l’Unité Arabe » qui le menace apparemment. A ce jour, toutefois, l’écrasement est seulement dans le futur.

6. Qu’en est-il du futur, dans ce cas? Théoriquement, Kadhafi pourrait quitter la scène comme il le menace. Le manque de travail effectif des nouveaux comités populaires désormais formés pourrait être la cause réelle et invoquée. En fait, il est très improbable que le peuple libyen veuille mesurer son courage aux convictions de Kadhafi. Mais ce genre de défaillance du peuple n’est pas vraiment susceptible de faire renoncer Kadhafi; il a été cruellement déçu par eux avant, mais il les a toujours appelé à suivre un nouveau but. Il est plus vraisemblable que nous voyons plus des mêmes dynamiques entre le peuple, Kadhafi et le RCC [Conseil de Commandement de la Révolution]. (Nous supposons que l’armée, la bureaucratie et l’ASU [Union Socialiste Arabe] resteront basiquement inchangés.)

7. Cependant, avec le RCC [Conseil de Commandement de la Révolution], plus de cette même chose signifie plus de pouvoir pour Kadhafi. Cela a été le résultat de toutes ses crises précédentes avec lui. La collégialité va-t-elle s’effondrer? Elle est déjà bien érodée, un point que nous avons formulé dans notre dernier rapport d’évaluation, mais un peu plus de cette collégialité pourrait encore disparaître. Très prochainement, probablement en relation avec l’union formelle avec l’Egypte, à échéance du 1er septembre, le RCC [Conseil de Commandement de la Révolution] cessera virtuellement d’exister en tant que tel. Quand cela arrivera, cela ne devra pas être considéré comme stupéfiant. Cela sera, en fait, une ratification de ce qui s’est produit — une sorte de coup de grâce à une institution improbable, mais anciennement de poids, qui a gardé Kadhafi, et le pays, relativement en équilibre. Oui, ils pourraient devenir plus instables — comme nous commençons à le voir.

Josif

Source: http://www.wikileaks.org/plusd/cables/1973TRIPOL00512_b.html

Public Library of US Diplomacy: http://www.wikileaks.org/plusd/

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