Turquie: Ecoutes téléphoniques et politiques de la peur

Drapeau de la Turquie

Référence ID               Création                    Classification            Origine
09ANKARA1642      16-11-2009 17:07       CONFIDENTIEL      Ambassade Ankara

TURQUIE : ECOUTES  TELEPHONIQUES  ET POLITIQUES DE LA PEUR

SECTION CONFIDENTIELLE  01 DE  02 ANKARA 001642

Distribué par SIPRnet
Ministère : également pour EUR / SE

E.O. 12958: DECL: 16/11/2019
BALISES: PGOV PINR [Intelligence] TU
Objet: TURQUIE : ECOUTES ELECTRONIQUES ET POLITIQUES DE LA PEUR

REF: ANKARA 1576

Classifié par: Ambassadeur James Jeffrey, pour  raisons 1.4 (b, d)

1. (Classifié)
Résumé: L’inquiétude du public au sujet de l’utilisation des écoutes téléphoniques par le gouvernement pour arrêter des suspects dans le Procès Ergenekon s‘accroît à nouveau, même des membres du Parlement ainsi que l’ancien Président Suleyman Demirel ont fait part de leurs préoccupations à la presse. Bien que les écoutes téléphoniques ne soient rien de nouveau pour la société turque, l’utilisation des écoutes contre les bastions de l’Etat à grande échelle EST nouvelle et choquante, donnant à ceux qui ont un bon rapport avec la presse une excellente raison d’expliquer leurs préoccupations — ignorées par le gouvernement — au public. Les gens qui auparavant se sentaient à l’abri de telles méthodes d’investigation viennent vers nous pour se plaindre qu’ils ne parlent plus librement au téléphone, même pour des choses banales, de peur qu’ils soient inclus dans le champ toujours plus vaste de l’enquête Ergenekon.
En outre, beaucoup de personnes ici pensent que cette situation, ainsi que d’autres développements tels que l’affaire de fraude fiscale du groupe Dogan, sont perçus comme une atteinte à l’équilibre des pouvoirs pluralistes qui renforcent la démocratie turque.
FIN DU RÉSUMÉ.

2. (Non Classifié)
Les allégations selon lesquelles le Ministère de l’Intérieur abuse de son pouvoir afin d’écouter les communications des citoyens turcs ont atteint leur paroxysme, avec l’ancien Président Demirel déclarant dans un récent discours devant la Chambre de Commerce et d’Industrie d’Antalya, que la Turquie est devenue un «empire de la peur ». Affirmant que le climat de peur en Turquie est pire encore qu’au temps du régime militaire (avec qui Demirel est familier, ayant été envoyé en prison après le coup des années 1980), il dénonce une société dans laquelle les citoyens ont à se faire du souci si leurs conversations sont sur écoute, et, par conséquent, la liberté d’expression et de pensée a cessé d’exister. Le quotidien Hurriyet a rapporté le 16 Novembre que  le député Tacidar Seyhan (CHP [Cumhuriyet Halk Partisi, parti républicain du peuple, ndt]), qui siégeait à la commission parlementaire chargée de l’enquête des écoutes illégales, allègue que les téléphones de 300 députés (plus de la moitié du Parlement), 3 000 juges et 613 journalistes sont actuellement sur écoute. Parmi ceux qui sont sur écoute, on pense qu’il y a certains juges qui président au procès Ergenekon, des procureurs qui ont ouvert les poursuites contre des  membres de l’AKP [Adalet ve Kalkınma Partisi : parti pour la justice et le développement, ndt], ainsi que des membres de la Cour d’appel.

3. (Non Classifié)
La peur que son téléphone soit sur écoute est maintenant répandue dans la société turque, en particulier parmi les universitaires, les avocats, les journalistes et les bureaucrates. Beaucoup craignent que par leurs activités routinières, leurs noms et numéros de téléphone aient été associés à quelqu’un sous investigation ou potentiellement lié à l’enquête Ergenekon, justifiant que leurs conversations soient mises sous écoute. L’enquête Ergenekon étant menée en vertu des lois antiterroristes turques, les autorités  enquêtrices  ont une très grande  marge de manœuvre pour détenir des suspects sans inculpation formelle. Comme un nombre croissant de politiciens, de bureaucrates et de militaires gradés — la plupart, mais pas tous, bien connus pour être de dévoués laïcs et de fiers kémalistes — ont été arrêtés, leurs amis et collègues commencent à craindre que ce ne soit bientôt leur tour.

4. (Confidentiel)
COMMENTAIRE: L’élite laïque turque se sent assiégée. Sa crainte de la détention — parfois renforcée par des procédures humiliantes, comme des arrestations à l’aube et d’interminables interrogatoires — a un impact sur ce dont les gens sont disposés à parler, et, par conséquent, étouffe le débat sur les politiques du gouvernement, les libertés, et l’affaire Ergenekon également. Dans un pays où l’Etat de droit et l’impartialité du système judiciaire ne sont pas fermement intégrés, la crainte de l’abus de pouvoir est réel, et ne peut être minimisé ou traité à la légère. Par ailleurs, la rapidité avec laquelle le procès Ergenekon est passé du stade d’investigation de suspects au sujet de caches d’armes illégales, au stade d’enquête sur ceux dont les conversations téléphoniques anti-AKP les ont stigmatisés comme étant des  putschistes, donne à réfléchir. Bien que les écoutes téléphoniques ne soient pas un phénomène nouveau en Turquie, l’élite laïque pense — et peut-être son système de valeurs — être la cible ultime.

5. (Classifié)
Commentaire (suite):

Pourtant, l’angoisse laïque doit être prise avec une grosse pincée de sel. Tout d’abord, jusqu’à présent, nous n’avons pas vu de preuve concluante indiquant dans tout cela — Dogan, mise sur écoute, Ergenekon, etc — que  le gouvernement va à l’encontre de la loi. Mais comme indiqué plus haut, le comportement de l’Etat et la définition large du «légal» ici ne soulèvent que des inquiétudes.

ANKARA 00001642 002 DE 002

Deuxièmement, Demirel définissant l’atmosphère  de la politique actuelle comme un «empire de la peur» semble excessif, particulièrement lorsque l’on regarde au-delà des élites traditionnelles au travers de toute l’étendue de la société. Demirel avait l’écoute d’une audience amicale à Antalya (zone géographique qui fait partie du cœur politique du Parti Démocrate dont il a été le chef).
Il semble également que les principaux points inclus dans son discours, ainsi que les remarques de Husamettin Cindoruk lors du Congrès du Parti démocrate (REFTEL), un autre large rassemblement de sceptiques au sujet d’Ergenekon, proviennent de la même source. La situation des élites traditionnelles telles que Demirel est, en effet, inconfortable et effrayante. Mais cela n’a pas pris — pour l’instant — l’ampleur de la répression des années 1980.

Traduit sur le Forum WikiLeaks par Mayya: http://www.wikileaks-forum.com/index.php/topic,19348.0.html
Câble d’origine: http://wikileaks.org/cable/2009/11/09ANKARA1642.html

A lire sur ce sujet: « Le procès Ergenekon est-il toujours un vecteur de démocratisation en Turquie? »

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