Le Canada espionne à l’étranger pour le compte des États-Unis

Radio-Canada, mise à jour le mardi 10 décembre 2013

Les précisions de Daniel Thibeault

Exclusif – Des partages d’agents et de matériel informatique. Des missions d’espionnage menées par le Canada à la demande des États-Unis. Les liens entre les agences de renseignement canadienne et américaine vont bien au-delà du partage d’information, révèle un document divulgué par Edward Snowden et obtenu par CBC.

Grâce à l’aide que lui fournit son homologue canadien, l’Agence nationale de sécurité des États-Unis (NSA) aurait un « accès géographique unique à des régions inaccessibles aux États-Unis », révèle le document.

À la demande de la NSA, le Centre de la sécurité des télécommunications Canada (CSTC) organise des opérations d’espionnage à l’étranger, souvent à l’intérieur des ambassades et consulats canadiens quand une proximité avec la cible est nécessaire.

Le CSTC est impliqué de toutes les façons dans les missions d’espionnage communes, tant dans la collecte, que dans le traitement et l’analyse des renseignements, y compris l’installation de postes d’écoute à la demande des Américains, indique le document.

Le document divulgué compte quatre pages, est étampé de la mention « ultrasecret » et est daté du 3 avril 2013. Une bonne partie de son contenu révèle des détails opérationnels délicats que Radio-Canada a préféré ne pas rendre publics.

Le document révèle que le Canada est impliqué dans des activités de surveillance visant environ 20 pays « à haute priorité » en partenariat avec la NSA, pour laquelle travaillait par le passé le lanceur d’alerte Edward Snowden. Parmi ces pays ciblés se trouveraient des partenaires commerciaux du Canada.

Cette relation étroite, les deux parties souhaiteraient même l’« étendre et [la] renforcer », dit le document. La NSA mentionne d’ailleurs que le CSTC a accru ses investissements dans des projets de recherche et développement « d’intérêt mutuel ».

Selon Wesley Wark, expert en sécurité et terrorisme à l’Université d’Ottawa, ce genre de collaboration indique que le Canada projette l’image d’un pays inoffensif.

« Une opération canadienne pourra échapper à la surveillance étrangère, alors que des opérations semblables faites par les États-Unis ou la Grande-Bretagne attireront davantage l’attention. » — Wesley Wark, expert en sécurité et terrorisme

« Pensez à tous les accords ou relations qui unissent des pays étrangers au Canada, mais dont sont privés les États-Unis. Sous le couvert de ces relations, devinez ce que vous pouvez faire. Ce genre de surveillance secrète ou de travail de collecte », explique-t-il.

Récemment, un autre document dévoilé par Edward Snowden et diffusé par CBC montrait que le Canada avait donné le feu vert pour que la NSA puisse espionner les dirigeants internationaux réunis au G20 de Toronto en 2010. Aussi, le Canada et les États-Unis ont depuis longtemps partagé des renseignements de sécurité avec leurs homologues de Grande-Bretagne, Australie et Nouvelle-Zélande, un club surnommé les « Cinq yeux ».

Le CSTC et la NSA collaborent depuis 1949, mais les dernières révélations montrent qu’elles ont poussé leur collaboration encore plus loin que par le passé, allant jusqu’à « l’échange d’agents de liaison », ce qui laisse entendre que des agents du CSTC auraient travaillé à l’intérieur de la NSA, et vice-versa.

Le document indique aussi que la NSA fournit au CSTC une grande partie du matériel et des logiciels utilisés pour le cryptage, le décodage et d’autres activités de surveillance électronique. En échange, la NSA reconnaît que son homologue canadien partage ses propres outils et technologies.

Des agents « d’une compétence extraordinaire »

Le CSTC mène la plupart de ses opérations de cyberespionnage depuis son quartier général à Ottawa, utilisant des équipements informatiques parmi les plus puissants du pays pour intercepter les appels étrangers et pirater les systèmes de données de diverses nations dans le monde.

L’agence américaine fait la même chose, mais elle est elle-même surveillée par Washington depuis qu’Edward Snowden a levé le voile sur les masses d’informations recueillies par la NSA sur des millions de citoyens américains ordinaires.

« On ne sait pas grand-chose sur les services de renseignements canadiens. » — Wesley Wark

Dans la plus récente fuite, la NSA brosse un portrait flatteur de l’agence canadienne, décrite comme une agence sophistiquée, compétente et hautement respectée.

Thomas Drake, un lanceur d’alerte autrefois cadre de la NSA, n’est pas étonné d’apprendre que le Canada accède aux demandes de l’agence américaine. « Ça a été le cas pendant des années. »

M. Drake affirme avoir lui-même collaboré avec le CSTC alors qu’il travaillait pour la NSA et est lui aussi d’avis que les agents canadiens sont « d’une compétence extraordinaire ».

Approbation supérieure?

Les opérations que le CSTC accepte de mener pour les États-Unis comportent des risques non négligeables pour le Canada, notamment le risque de se faire prendre et d’entraîner une catastrophe diplomatique, estime Wesley Wark.

En plus de compromettre l’opération en tant que telle, une mission d’espionnage révélée au grand jour peut mettre en danger d’autres opérations diplomatiques. « Les contacts politiques, les contacts commerciaux, le climat de coopération et de confiance entre les pays », énumère-t-il.

« Sont-ils vraiment des diplomates ou s’agit-il d’espions? », se demanderont les pays étrangers s’ils se mettent à soupçonner qu’ils sont la cible d’une ambassade canadienne.

Devant de tels risques de dérapage, il est fort probable que l’aval pour de telles opérations vienne du niveau ministériel du gouvernement canadien, voire du premier ministre lui-même, croit M. Wark.

« C’est beaucoup trop délicat sur les plans politique et diplomatique. Les conséquences en cas de découverte sont trop graves pour que ce soit une simple affaire opérationnelle d’agence de renseignement », ajoute-t-il.

Pour M. Drake, « ces opérations secrètes de surveillance vont si loin qu’« il y a un danger clair et irréfutable qui menace la démocratie au Canada ».

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Les édifices du Centre de la sécurité des télécommunications et du Service canadien du renseignement de sécurité, en construction.

Le CSTC emploie environ 2000 personnes et a un budget annuel qui tourne autour de 450 millions de dollars. Son quartier général déménagera bientôt dans un nouveau bâtiment à l’architecture spectaculaire à Ottawa, ce qui coûtera aux contribuables canadiens environ 1,2 milliard de dollars.

En comparaison, la NSA emploie plus de 40 000 personnes et dépense plus de 40 milliards de dollars par année.

Avec des informations de Greg Weston, Glenn Greenwald, Ryan Gallagher, et Daniel Thibeault

Source: www.radio-canada.ca/nouvelles/societe/2013/12/09/006-espionnage-canada-usa-document-nsa-snowden-collaboration-etroite.shtml

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