Etats-Unis/Israël: Les signes d’une politique commune, dès 2008, pour éliminer les figures-clés du régime syrien et de ses alliés

Syria.BasharAlAssad.02Photo: Affiche avec le portrait du président Assad, avec l’inscription « Que Dieu protège la Syrie » (2006).

Dans des révélations récentes de The Intercept, on apprend que la mort mystérieuse d’un général de Bachar al-Assad, en 2008, a été opérée par les services secrets israéliens, d’après des documents émanant de la NSA américaine. Mais cette mort et cet assassinat, replacés dans un contexte politique plus large, font voir d’autres choses importantes: le rapport conflictuel entre la Syrie et Israël, l’intérêt commun de certains pays (Etats-Unis, Arabie Saoudite, Qatar, Turquie) pour faire tomber le régime Assad, mais aussi les défaillances internes au régime syrien, les purges au sein des services secrets et la fissuration d’un système qui allait tomber irrémédiablement vers une guerre généralisée.

C’est cette fissuration de l’intérieur qui a conduit à la situation actuelle en Syrie et qui a facilité l’expansion de la guerre, du chaos et de la terreur — le tout favorisé par une alliance de l’Occident, de pays arabes et de l’Etat israélien contre le régime Assad. Ce sont encore aujourd’hui ces fissurations idéologiques qui empêchent la paix en Syrie et qui empêchent tous les groupes opposés idéologiquement de trouver un terrain d’entente pour revenir à une situation « normale » d’avant-guerre.

Le régime syrien, semblable à un mur en béton, a subi des pressions venant de toutes parts – de l’intérieur même des services secrets, des opposants au régime, et de l’extérieur, venant de pays occidentaux ou arabes opposés à Bachar al-Assad – et il n’a pas tenu face à la contestation civile qui allait l’emporter dans une chute totale. Le problème, c’est qu’en s’effondrant, le régime syrien est retombé par morceaux entiers sur une population sans défense et que ce qui a émergé de ces ruines, c’est l’Etat Islamique.

Les assassinats d’Imad Mughniyeh et de Mohammad Suleiman: Israël et la CIA

L’assassinat d’Imad Mughniyeh est évoqué dans un des documents Wikileaks, les Stratfor Files. Stratfor, une société privée du renseignement américain, fait un rapport sur la mort d’Imad Mughniyeh, présenté comme « un des piliers du Hezbollah », et mort dans une explosion de voiture le 12 février 2008. Le rapport de Stratfor (traduit ici en français), établi grâce à une source israélienne, attribue l’attentat contre Imad Mughniyeh aux services secrets israéliens, le Mossad. Le plus étonnant, c’est qu’Imad Mughniyeh, décrit comme « un partisan de la guerre clandestine et un théoricien de l’attentat à la voiture piégée » (Wikipedia) est lui-même mort assassiné dans un attentat, dans l’explosion de sa voiture — comme si le Mossad avait voulu lui jouer une revanche en choisissant son moyen de lutte privilégié pour le tuer.

Mais, dans un article du Washington Post, daté de janvier 2015, on apprend que le Mossad a été assisté de l’aide de la CIA américaine pour réaliser l’élimination d’Imad Mughniyeh, notamment en ce qui concerne la mise au point de la bombe:

Les États-Unis ont aidé à construire la bombe, a dit l’ancien fonctionnaire, et l’ont testé à plusieurs reprises dans un établissement de la CIA en Caroline du Nord pour s’assurer que la zone de l’explosion potentielle soit contenue et n’entraînerait pas de dommages collatéraux.

Ces éléments qui ont été révélés il y a quelques mois montrent qu’il y a bien eu une volonté commune entre les Etats-Unis et Israël pour éliminer certaines figures-clés liées au Hezbollah et au régime syrien, les deux étant soutenus par l’Iran. Cette politique d’élimination et d’assassinats qui a eu lieu en 2008, bien avant le début de la guerre civile en Syrie, montre la montée de la tension politique au Moyen-Orient: les tentatives de paix entre Israël et la Palestine échouent, l’Etat israélien sent monter la menace d’une agression à ses frontières et s’empresse dans la panique de faire assassiner toute une liste de personnalités jugées dangereuses pour la sécurité de l’Etat d’Israël. Imad Mughniyeh en faisait partie, tout comme le général syrien Mohammad Suleiman.

Il y a deux interprétations à cette série d’assassinats ciblés: soit ces assassinats ont été menés comme une alternative pour éviter la guerre, autrement dit comme un moyen de pression pour forcer le gouvernement syrien à ne plus soutenir le Hezbollah et à négocier avec Israël, soit ces assassinats ont été menés par Israël et les Etats-Unis comme une préparation à une guerre planifiée avec la Syrie dès 2008, dans le but d’affaiblir à l’avance le régime syrien en éliminant les chefs militaires et les soutiens proches de Bachar al-Assad, comme Imad Mughniyeh et Mohammad Suleiman.

D’autre part, ce qui montre le lien entre ces deux assassinats comme le reflet d’une politique commune entre les Etats-Unis et Israël, c’est l’intervalle de temps — 6 mois à peine — qui séparent la mort d’Imad Mughniyeh et celle de Mohammad Suleiman. Comme le souligne The Intercept dans son article sur la mort de Mohammad Suleiman, le général qui était une figure-clé du régime de Bachar al-Assad:

L’assassinat israélien de Suleiman est venu moins de six mois après qu’une équipe conjointe de la CIA et du Mossad a assassiné un haut membre du Hezbollah dans le coeur de Damas, selon plusieurs responsables actuels et anciens de l’armée et du renseignement américain. L’implication américaine et israélienne dans cette attaque, qui visait l’agent du Hezbollah Imad Mughniyeh, a été rapportée en tout premier et en détail par le Washington Post.

On peut donc fortement soupçonner que l’assassinat d’Imad Mughniyeh, le 12 février 2008, puis celui de Mohammad Suleiman, le 1er août 2008, faisaient tous deux parties d’une liste commune au Mossad israélien et à la CIA américaine pour contrer et affaiblir le régime syrien et ses alliés, même si le lien à la CIA pour Mohammad Suleiman n’est pas démontré.

Le régime Assad, un régime fissuré de l’intérieur

En 2008, des sources citées par des journalistes faisaient déjà le lien entre la mort de Mohammad Suleiman et celle d’Imad Mughniyeh (sans parler encore d’une responsabilité du Mossad ou de la CIA). Ces articles soulevaient plutôt la question d’une vengeance au sein des services secrets syriens, en effet:

Des membres internes du régime indiquent que le meurtre de Mughniyeh, qui a causé au leader syrien un sérieux embarras avec ses alliés iraniens et le Hezbollah, a déclenché une purge dans les rangs supérieurs des services de renseignement en Syrie. Certains spéculent que ces purges ont pu créé un motif de revanche pour le meurtre de [Mohammad] Suleiman.

Ces affaires concernant les services secrets ont pu affaiblir de l’intérieur le régime syrien et conduire, peut-être, à une forme de trahison et de contestation accrue contre le régime de Bachar al-Assad avant de mener à la guerre civile.

D’autre part, le régime syrien était fragile de l’intérieur, comme l’ont constaté les diplomates américain, dès 2006, dans un câble publié par Wikileaks (06DAMASCUS5399). Les Etats-Unis avaient conscience de ces failles dans le régime syrien. Le cercle du pouvoir de Bachar al-Assad est très restreint à ce moment: le pouvoir est détenu par un nombre très limité de personnes, un « cercle intérieur » qui est fragile et vulnérable, ce qui laisse penser que Bachar al-Assad pouvait être facile à renverser:

Les actions qui conduisent Bachar à perdre l’équilibre et augmenter son insécurité sont dans notre intérêt, parce que son inexpérience et le cercle de décision extrêmement petit du régime le rendent sujet aux trébuches diplomatiques qui peuvent l’affaiblir à l’échelle nationale et régionale.

La question qui reste à l’esprit est la suivante: Est-ce que les Etats-Unis, Israël et leurs alliés qui voulaient faire tomber le régime Assad avaient planifié une guerre en Syrie dès 2008, en conduisant des politiques d’assassinats (est-ce que l’objectif de faire tomber le régime Assad était clairement défini et décidé?) —, ou bien est-ce que la révolution et la guerre civile en Syrie se sont produites comme une conséquence de l’échec répété des négociations de paix au Moyen-Orient, forçant les pays occidentaux à soutenir les rebelles et à s’enliser dans une guerre indéfinie contre le régime syrien? Les politiques d’assassinats ont peut-être été imaginées au départ comme une alternative à la guerre, un moyen d’affaiblir le régime syrien par étapes, en déconstruisant les bases du pouvoir de Bachar al-Assad, plutôt que de l’affronter directement dans des combats militaires, terrestres ou aériens.

Les Etats-Unis ont toujours eu conscience du rôle-clé et de la position stratégique de la Syrie pour l’avenir du Moyen-Orient. Ils avaient tout à fait conscience que la Syrie était un pays qui pouvait déstabiliser l’ensemble de la région, comme en témoigne l’extrait d’un rapport daté de 2008 et destiné au congrès américain:

Malgré la faiblesse de son armée et son économie morne, la Syrie demeure essentielle dans la géopolitique du Moyen-Orient. Le régime Assad a ses mains dans chacune des quatre grandes zones actives ou potentielles de conflit dans la région (Liban, Israël-Palestine, Irak, et Iran). […] D’autres pensent que l’Administration devrait aller encore plus loin pour faire pression sur le gouvernement syrien et devrait même envisager la mise en œuvre de sanctions économiques plus sévères contre celui-ci. (Résumé, p. 2)

Dans tous les cas, les Etats-Unis et Israël étaient impliqués idéologiquement face à la Syrie, bien avant le début de la guerre civile. Et il n’y a sans doute jamais eu de réelle « passivité » politique du côté israélien à l’égard du régime syrien, contrairement à ce que peut sous-entendre, par exemple, un article récent du Huffington Post:

La position de l’Etat hébreu, autre puissance régionale, sur le dossier syrien est quand à elle assez ambiguë et a évolué depuis le début de la crise. Si Israël a été d’une relative passivité durant les deux premières années, elle soutient désormais officiellement militairement et logistiquement les différents groupes armés rebelles présents dans les zones proches de la frontière israélo-syrienne

Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’Etat d’Israël a été actif dans les affaires syriennes, bien avant la guerre civile, à travers les assassinats de figures soutenant de près ou de loin Bachar al-Assad, ou de personnalités liées au régime. On ne peut donc pas dire que l’Etat hébreu « a été d’une relative passivité » dans l’analyse de ces faits. Des assassinats et des opérations secrètes ont été menés. Mais l’implication de l’Etat hébreu n’explique pas à elle seule la chute du régime de Bachar al-Assad, car on constate que ce régime était miné de l’intérieur idéologiquement et qu’il pouvait difficilement contenir une montée croissante de l’opposition.

Poster un commentaire

1 commentaire

  1. A reblogué ceci sur Raimanetet a ajouté:
    « No nos representan !», « Ils ne nous représentent pas ! »

    http://www.desobeissancecivile.org/servitude.pdf

    Réponse

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :