Vraie ou fausse guerre de l’information entre la Russie et l’Occident?

On a pu lire récemment sur les réseaux sociaux que la Russie allait augmenter le budget de financement de la chaîne RT [Russia Today] et développer sa diffusion en français. RT étant une chaîne à financement étatique et considérant les relations actuelles entre la Russie et l’Occident, certains ont déjà qualifié cela de « propagande en langue française »:

Pour autant, cela est étonnant de voir l’acharnement et les critiques que les médias russes subissent de toutes parts, alors même qu’il n’y a quasiment aucune chaîne de télévision qui donne justement un point de vue non-occidental sur les événements qui ont lieu en Europe, en Russie, ou ailleurs dans le monde.

Dans les médias occidentaux, on remarque souvent que les reportages sur des mouvements critiques du monde occidental sont peu représentés et il faut souvent regarder RT pour voir des vidéos montrant des protestations contre la mondialisation, des rassemblements ou interviews d’Anonymous aux Etats-Unis, au Royaume-Uni, ainsi qu’ailleurs en Europe, ou même des rassemblements contre la prison de Guantanamo. Il y a clairement un manque de diversité sur certains sujets dans les médias occidentaux qui tendent à ne pas mettre en valeur tout ce qui entre dans la contestation du modèle occidental. Et même si ces sujets sont traités, ils le sont de manière souvent superficielle.

On peut être anti-russe, anti-américain, ou ce qu’on veut. Cela ne veut pas dire pour autant que le développement des médias doit être vu de manière négative et être constamment assimilé à de la propagande. Loin de là, un point de vue différent apportera plus d’informations au public et une meilleure compréhension des problèmes existants, des reportages de nature différente et des analyses portant un autre regard sur le monde actuel. De la même manière, les lanceurs d’alerte ont reçu globalement plus d’attention dans les médias comme RT que dans nos médias occidentaux. Encore récemment, il y a à peine quelques jours, RT consacrait des sujets sur l’affaire Julian Assange ou aux révélations d’Edward Snowden, ce qui n’est quasiment plus le cas dans les télévisions occidentales. On peut se demander pourquoi une telle différence.

Le développement d’une nouvelle chaîne RT en français est un réel avantage pour le public francophone, notamment lorsqu’on voit la pauvreté des reportages présentés dans des chaînes occidentales d’informations en continu qui diffusent en boucle les mêmes vidéos, parfois sans aucune analyse et sans débat. De plus, la pensée anti-russe s’est tellement développée dans nos pays occidentaux qu’il est presque impossible de débattre sur le sujet, et si l’on dit par exemple que la Russie peut avoir raison sur tel sujet, on peut être considéré comme un espion russe pour avoir simplement exprimé un point de vue qui n’est pas dans la ligne de l’Occident et des Etats-Unis. Il ne faut pas que le sentiment anti-russe (s’il existe pour certains) nous force aveuglément à oublier notre sens critique et il ne faut pas non plus que cela nous pousse à critiquer tout ce que fait la Russie, sans considérer ce qui peut être positif ou négatif dans la politique menée par ce pays.

La guerre de l’information a bien lieu, mais chaque pays est libre de développer une chaîne de télévision, et c’est ce que fait RT, « ce qui fait entrer la chaîne dans la bataille de l’information, au même titre que BBC World, CNN, Al Jazeera et France 24 », comme le souligne d’ailleurs Wikipedia. Et la bataille de l’information, c’est aussi le signe de la liberté d’expression. Mais, en toute objectivité, la « propagande » ne relève pas de l’Etat russe, elle peut être pratiquée par n’importe quel état, et quand les Etats-Unis ont voulu justifier des guerres au Moyen-Orient, n’ont-ils pas aussi eu recours à des formes de propagande?… Ne soyons pas naïfs.

Plus de chaînes de télévision signifient plus d’informations, donc plus de points de vue exprimés, donc plus de possibilités pour le public de se faire une opinion juste des actualités et des événements politiques. Car c’est dans la diversité que se forge l’opinion. Le fait que la chaîne RT soit financée par l’Etat russe n’est un secret pour personne, mais pour autant peut-on oublier que par exemple une chaîne comme TV5 (qui n’est pas financée par l’Etat français, mais « opérateur direct des Sommets de la Francophonie qui regroupent 77 États et gouvernements ») a néanmoins été créée « sous l’impulsion du ministère des Affaires étrangères français » en 1984, d’après Wikipedia, ou que la BBC développe en ce moment tout un réseau de chaînes en langues étrangères, dont des bulletins d’informations en langue russe.

Ceux qui parlent de « propagande » russe, parlent-ils aussi de propagande occidentale quand la BBC développe des actualités dans des langues africaines, asiatiques ou en russe? Non, tout simplement parce que diffuser l’information est un droit relevant de la liberté d’expression et de la liberté d’information. Il n’y a donc aucune raison de s’attaquer aux médias russes, leurs journalistes méritent autant de respect que dans n’importe quel pays du monde, et nous devrions plutôt nous concentrer sur les défauts de nos propres médias plutôt que de chercher à décrédibiliser ceux qui ne pensent pas comme nous.

RT augmente le budget de 1,22 milliards de roubles (18 836 800 euros). Plus que toutes les chaînes prises ensemble

La Douma a adopté en deuxième lecture des amendements au budget pour 2017, ce qui implique comme attribution à la chaîne RT (ANO « TV Novosti ») 1,22 milliards de roubles supplémentaires, pour « la création, le développement, la maintenance et la distribution d’une chaîne de télévision en français ». Le financement total de RT a atteint 18,74 milliards de roubles (290 470 000 euros).

Les changements dans le projet de budget fédéral ont proposé d’introduire un financement gouvernemental supplémentaire de la diffusion étrangère fin Novembre, a rapporté le vice-ministre des Communications et des Médias Alexei Volin. […]

Pour la première fois dans les plans de lancement de la diffusion RT en français, [l’information] a été connue en 2014. Il est prévu que la révision soit située en France et se concentre principalement sur les publics français, belges, suisses et canadiens.

Meduza, 08/12/2016 (traduit depuis la version anglaise)

Sources:

RT augmente le budget de 1,22 milliards de roubles https://meduza.io/news/2016/12/08/rt-uvelichat-byudzhet-na-1-22-milliarda-rubley-bolshe-chem-vsem-kanalam-vmeste-vzyatym (voir la version anglaise)

Le service international de la BBC annonce son expansion la plus importante depuis 1940 http://www.bbc.com/news/entertainment-arts-37990220

Gouvernance de TV5 Monde: http://www.tv5monde.com/cms/gouvernance-de-tv5monde

Débuts et extension de TV5 (Wikipedia) https://fr.wikipedia.org/wiki/TV5_Monde#1984_-_2001_:_D.C3.A9buts_et_extension_de_TV5

La liberté de la presse en Islande — trop beau pour être vrai?

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EJO, Clemens Bomsdorf, le 06/09/2016

Pendant longtemps, l’Islande a été considéré comme un brillant exemple de la liberté de la presse – peut-être trop beau pour être vrai. Mais, plus récemment, les politiciens du pays ont tenté d’influencer les médias. Le dernier exemple est venu directement d’en haut, lorsque Sigmundur David Gunnlaugsson, premier ministre à l’époque, a essayé de supprimer une interview télévisée sur sa possession d’une société offshore au Panama. La tentative a échoué et Gunnlaugsson a finalement été contraint de démissionner.

La désormais célèbre interview montre Gunnlaugsson commençant à balbutier quand un journaliste suédois le questionne à propos de la société offshore, Wintris. Peu de temps après, il quitte la pièce, rejetant toutes les allégations. Pour aggraver les choses, l’assistant de Gunnlaugsson a alors appelé la station de télévision pour essayer d’arrêter l’interview en cours de diffusion.

Les politiciens et la chaîne de télévision publique de l’Islande

La tentative d’ingérence de Gunnlaugsson n’est pas la première faite par des politiciens islandais: beaucoup se sont plaints au Parlement que RUV, la chaîne de télévision du service public du pays, est partiale. En août 2013, Vigdis Hauksdóttir, membre du Parti progressiste de Gunnlaugsson et président du Comité du budget du Parlement, a émis une menace à peine voilée. « Je pense qu’une quantité anormale d’argent va à RUV. Surtout quand ils ne font pas un meilleur travail pour rapporter des informations … » a-t-elle dit. Quelques mois plus tard, en décembre 2013, le budget de RUV, qui est directement contrôlé par le gouvernement, a été réduit de 20%.

La réduction du budget a conduit à des plaintes par l’Union européenne de radio-télévision (UER) et a forcé RUV à couper des programmes et à réduire le personnel, par exemple en réduisant un réseau déjà rares de correspondants étrangers à zéro. Le diffuseur prévoit de nouvelles réductions au sein de son service dans un avenir proche.

Valgerdur Anna Jóhannsdóttir, une universitaire des médias à l’Université d’Islande, a dit qu’elle est sûre que « la critique constante a au moins un effet potentiellement dissuasif sur les journalistes ». Elle a ajouté qu’il y a moins de distance entre la politique et le service public de diffusion en Islande que dans les autres pays nordiques.

Les sociétés de médias privés: porte-paroles des puissants

Beaucoup de sociétés privées de médias établis de l’Islande sont la propriété ou sont édités par des politiciens ou des figures puissantes des affaires et sont considérées comme servant des intérêts particuliers. En conséquence, la confiance du public dans les médias a considérablement diminué ces dernières années.

Lire la suite: http://en.ejo.ch/media-politics/iceland

Qui croire? La crise de crédibilité des médias européens

en.ejo.ch, Michael Haller, 27 octobre 2015

Capture-newspaper-hat-300x214Permettez-moi de vous ramener au 3 Décembre 2013: Alan Rusbridger, rédacteur en chef du Guardian, témoigne devant le Comité des affaires intérieures de la Chambre des communes. Cela allait devenir un interrogatoire tendu de 78 minutes sur la décision de son journal de publier les documents top-secrets de la NSA fuités par le lanceur d’alerte Edward Snowden.

Rusbridger parlait d’une voix faible. Bien que confus à certains moments, son message était très clair: les journalistes du Guardian avaient scrupuleusement vérifié les documents confidentiels qu’ils avaient reçus de Snowden. Ils avaient noirci tous les noms dans les documents, et avaient demandé l’avis d’experts. Seulement après ces précautions, le journal a publié les histoires – pas contre la démocratie, mais pour la promouvoir. Dans un pays démocratique, avec la liberté de la presse, les journalistes ont l’obligation de révéler de telles pratiques sinistres pour le bien de l’intérêt public, avait-il déclaré. Les interrogateurs du Comité n’ont présenté aucun contre-argument convaincant.

À cette époque, il y a deux ans, le Guardian a publié de nombreux rapports d’enquête. Cela a grandement bénéficié à la réputation du journal. Dans l’année des révélations d’Edward Snowden, la population britannique a considéré le Guardian comme « le journal le plus digne de confiance, le plus exact et le plus fiable au Royaume-Uni ».

Voilà pour les bonnes nouvelles. Les nouvelles pas-si-bonnes que ça sont que: même le Guardian est en train de perdre des lecteurs. Le journal ainsi que son site web fonctionnent à perte, et de plus en plus. Les réalisations des journalistes du Guardian ne sont possibles que parce que le propriétaire du journal – la Fondation Scott Trust – fait intervenir environ 50 millions £ pour soutenir ses faibles finances. Où est-ce que cela se produit ailleurs dans le monde?

Le journalisme en Europe de l’Ouest: une crise de crédibilité

En effet, l’image plus large du journalisme en Europe est plutôt sombre: le journalisme en Europe occidentale souffre d’une «crise de crédibilité». Dans cet article, je présente cinq thèses sur ce phénomène.

Thèse 1: Une baisse de la capacité de recherche

Thèse 2: Un manque de professionnalisme

Thèse 3: La course pour les revenus sur la publicité

Thèse 4: Trop d’opinion; Trop peu de faits

Thèse 5: Le contenu des informations est devenu «conventionnel»

Lire l’intégralité de l’article: http://en.ejo.ch/ethics-quality/who-to-believe-european-medias-credibility-crisis

Le gouvernement américain a marqué un journaliste éminent d’Al-Jazeera comme « membre d’Al-Qaïda »

Ahmad Muaffaq Zaidan_al_jazeera

The Intercept, le 8/05/2015, Par Cora Currier, Glenn Greenwald, and Andrew Fishman

Le gouvernement américain a marqué un éminent journaliste comme membre d’Al-Qaïda et l’a placé sur une liste de surveillance de terroristes présumés, selon un document top-secret qui détaille les efforts de renseignement pour suivre les courriers d’Al-Qaïda en analysant les métadonnées.

Le briefing décrit Ahmad Muaffaq Zaidan, chef du bureau d’Al Jazeera de longue date à Islamabad, comme membre du groupe terroriste. Ressortissant syrien, Zaidan a porté ses reportages au long de sa carrière sur les talibans et Al-Qaïda, et a mené plusieurs entretiens de haut niveau avec les principaux leaders d’Al-Qaïda, y compris Oussama ben Laden.

Un diaporama de Juin 2012 à partir d’une présentation PowerPoint de la Nationak Security Agency porte sa photo, son nom et un numéro d’identification de la liste de surveillance du terrorisme, et l’étiquette « membre d’Al-Qaïda », ainsi que des Frères musulmans. Il note également qu’il « travaille pour Al Jazeera. »

La présentation était parmi les documents fournis par le lanceur d’alerte de la NSA, Edward Snowden.

Dans un bref entretien téléphonique avec The Intercept, Zaidan a «absolument» nié être un membre d’Al-Qaïda ou des Frères musulmans. Dans une déclaration fournie par Al Jazeera, Zaidan a noté que sa carrière a couvert de nombreuses années de travail dangereux en Afghanistan et au Pakistan, et a exigé de faire des interviews de personnes clés dans la région – une partie normale du travail de tout journaliste.

Lire l’intégralité de l’article: https://firstlook.org/theintercept/2015/05/08/u-s-government-designated-prominent-al-jazeera-journalist-al-qaeda-member-put-watch-list/

« Soyez votre propre média, soyez votre propre service secret »

la propagande en couleursIllustration: la propagande en couleurs, autrement dit une manière simple de comprendre comment nos esprits sont manipulés par les médias

« Soyez votre propre média, soyez votre propre service secret »

Ceci pourrait être la nouvelle devise de citoyens qui ont décidé de libérer leur esprit de toute forme de propagande médiatique, de ceux surtout qui veulent sortir de l’opposition entre point de vue pro-occidental (ou pro-américain) et point de vue des pays non-occidentaux. En Europe, nous sommes dans une logique occidentale, mais sans nous en rendre compte, beaucoup des points de vue de nos médias sont calqués sur les Etats-Unis. Trop de gens croient aux médias, et même ceux qui militent et pensent être indépendants dans leur esprit sont aussi influencés par la propagande médiatique occidentale. Exemple: la Palestine qui reste encore aujourd’hui un sujet problématique en Occident à cause du soutien américain à Israël, d’autres sujets aussi comme la prison de Guantanamo, les révélations Wikileaks, la cyber-surveillance, la place des lanceurs d’alerte dans nos sociétés modernes, et le 11 septembre, sont également des sujets peu débattus en Europe.

Dans le cas de la NSA, par exemple, il y a un débat sur l’espionnage américain, mais parallèlement il y a peu d’informations sur l’implication du gouvernement français dans ce partenariat américain. De la même manière, il n’y a quasiment aucun gouvernement européen (sinon aucun) qui a remis en cause la version officielle des attentats du 11 septembre, alors que de nombreux américains dénoncent une enquête insuffisante. Nous avons la liberté d’expression en Europe, mais certains sujets restent malgré tout trop peu analysés dans nos pays, sans que ce soit pour autant une censure officielle.

Dans cette logique, les blogs sont parfois des moyens d’information très utiles qui peuvent soulever des questions qui n’ont pas été évoquées par les grands médias. Si vous pensez qu’il n’y a pas d’informations utiles sur un sujet que vous maîtrisez, créez un blog et prenez la parole, ce sera le meilleur moyen de rompre le silence! Vous pourrez ainsi écrire sans aucune pression politique et au rythme que vous voulez.

C’est pourquoi nous disons: « Soyez votre propre média, soyez votre propre service secret », parce qu’il faut apprendre à exiger toujours plus d’informations, toujours plus de vérité. Parce qu’il ne faut pas avoir peur de critiquer. Parce qu’il faut apprendre aussi à collecter toutes ces informations qui nous bombardent à la télévision ou sur Internet, apprendre à les classer, à différencier les rumeurs par rapport aux vérités, savoir aussi se poser des questions sur d’éventuelles manipulations médiatiques qui sont là pour provoquer un débat ou détourner l’attention des citoyens face à un sujet plus préoccupant.

Finalement, le citoyen doit parfois faire comme la NSA face à l’information médiatique: il doit tout analyser, stocker dans sa tête pendant des mois, voire des années, s’il est un vrai passionné d’actualité et s’il veut arriver à une vision logique et raisonnable du monde moderne. Au bout de plusieurs années, ce citoyen qui n’aura fait confiance qu’à sa propre intelligence, qui aura parfois eu le courage d’écrire de lui-même des articles, sera sans doute plus objectif que n’importe quel journaliste qui aura seulement passé son temps à obéir à sa rédaction en rédigeant les sujets qu’on lui aura imposés.

Peu importe le sujet ou l’orientation politique: il faut comparer l’information sur beaucoup de sites internet et comparer les idées de différents mouvements politiques, pour arriver à une idée cohérente où nous pouvons discerner les intérêts d’un Etat qui produit de la propagande face à sa population. Il faut être suffisamment ouvert d’esprit pour comparer des informations très différentes et se faire sa propre version de la vérité. Il faut aussi savoir être suffisamment courageux pour avoir des idées différentes face au plus grand nombre et ne pas se laisser intimider par les réactions parfois négatives des personnes qui nous entourent. Si vous soutenez la Russie, dites-le, personne ne vous censurera en Occident, de toute manière les Américains vous auraient mis sur écoute pour moins que ça. Si vous pensez que la Corée du Nord mérite plus d’attention et de respect de la part de la communauté internationale, si vous soutenez la paix en Corée, dites-le aussi. Il n’y a pas de mal à partager ses idées, surtout quand elles sont pacifiques, et vous trouverez certainement des individus qui seront d’accord avec vous.

Il ne faut pas avoir peur de la controverse et d’aller contre les idées du plus grand nombre. De la même manière, notre blog qui soutient Wikileaks – et qui continue à soutenir sa lutte pour la transparence politique – n’a pas hésité à analyser toutes sortes d’informations pour montrer que cette organisation n’a pas forcément expliqué ses vrais liens avec les gouvernements occidentaux ou, du moins, avec certains services secrets américains, comme le FBI (avec Sabu), et d’anciens employés de la NSA ou de la CIA. Parce que le devoir d’information exige que l’on soit critique, même face aux organisations que l’on soutient et même si l’on admire ces personnes. C’est à ce prix-là qu’il y aura de plus en plus de liberté d’expression dans le monde.

Il faut aussi savoir rester critique face aux médias indépendants, qui parfois peuvent avoir été créés ou manipulés par des services secrets afin de collecter des informations sur certains sujets, dans le but de manipuler l’opinion ou pour infiltrer des réseaux militants. C’est pourquoi même l’information indépendante doit rester dans votre esprit une information susceptible de contenir autant de propagande que ce que vous voyez à la télévision.

Le mieux est qu’un citoyen compare et collecte son information comme s’il était à lui-même son propre service secret, là où sa réflexion et sa pensée seront toujours indépendantes de toute manipulation et à l’abri de toute forme de propagande, que cette propagande vienne à l’origine d’un Etat, d’un parti politique ou d’une organisation militante. C’est en développant ces capacités d’analyse que vous serez en mesure de faire les meilleurs choix dans votre engagement politique et de défendre les idées qui vous correspondent le plus.

Soyez votre propre média, soyez votre propre service secret. La vérité est à portée de tout le monde. Le lavage de cerveau accompli par les médias n’est pas une fatalité. Sachez réagir!

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CC BY-SA

Image CC BY-SA créée par l’auteur de l’article

Les blogs, un enjeu de liberté d’expression au Vietnam

Câble n°09HANOI378 – 22 avril 2009 – Confidentiel – Ambassade de Hanoi

TAGS: PHUM PREL PGOV ECON VM
Sujet: Les blogs et la dissidence politique au Vietnam

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RÉSUMÉ: L’Internet continue de révolutionner la communication politique et la dissidence au Vietnam. Les blogs fournissent régulièrement une voie alternative aux journalistes de presse pour publier des informations dont ils savent qu’elle n’irait pas au-delà des censeurs de l’État ou de l’autocensure d’un journal. Le GVN [Gouvernement du Vietnam] estime qu’il y a plus de 300 000 blogueurs vietnamiens ; les données de Yahoo suggèrent que le nombre est beaucoup plus élevé. En contraste de la situation en Chine, de nombreux militants politiques bien connus et des journalistes de grande envergure possèdent des blogs sous leur propre nom ou sous des pseudonymes à peine voilés qui ne sont pas bloqués par la censure Internet. Les dissidents les plus virulents du Vietnam postent régulièrement avec véhémence des opinions anti-gouvernement et anti-communistes qui les exposeraient à une arrestation à peu près certaine si elles étaient exprimées à travers d’autres moyens plus conventionnels. Les sites Internet Anti-GVN [Anti-Gouvernement du Vietnam], hébergés aux États-Unis, en France et en Allemagne, servent de chambres de compensation pour ces posts, ce qui permet à la Communauté vietnamienne en exil de se joindre à des dissidents locaux dans la critique du gouvernement. Comme le montre la liste suivante des éminents critiques en ligne basés au Vietnam, même dans l’environnement médiatique strictement restreint de cet Etat à parti unique, la dissidence trouve des débouchés pour s’exprimer. FIN DU RÉSUMÉ.

Source: http://wikileaks.org/cable/2009/04/09HANOI378.html

Le gouvernement britannique contre ses journalistes

Le journaliste Glenn Greenwald et Edward Snowden

Nathalie Collard (Lapresse.ca), le 07 novembre 2013

Au moment où on pleure la mort des deux reporters français assassinés au Mali le week-end dernier, et qu’en même temps, on réitère l’importance du travail journalistique en démocratie, la Grande-Bretagne livre une charge sans précédent à l’endroit du journalisme d’enquête.

Les pressions exercées par le premier ministre David Cameron sur le quotidien The Guardian sont tellement intenses qu’elles ont fait réagir plusieurs groupes de défense des droits de la personne qui ont publié lundi une lettre ouverte dénonçant cette menace à la liberté de presse.

Rappelons les faits: depuis plusieurs mois, le Guardian publie des articles du journaliste Glenn Greenwald qui reposent sur des données divulguées par Edward Snowden, ancien consultant auprès de la National Security Agency (NSA), aujourd’hui réfugié en Russie. Ces informations explosives concernent entre autres des opérations d’espionnage des États-Unis dans divers pays européens. Pour des raisons de sécurité, et pour éviter d’être intercepté par les autorités américaines, Glenn Greenwald travaille de chez lui, au Brésil. Il y a quelques semaines, son conjoint a été intercepté à l’aéroport d’Heathrow où on lui a confisqué téléphone cellulaire et ordinateur et où on l’a interrogé pendant neuf heures. Bref, la tension est grande.

Le Guardian est au coeur de la tempête et fait l’objet de pressions continues de la part du gouvernement britannique. L’été dernier, son rédacteur en chef, Alan Rusbridger, a révélé avoir été forcé par des représentants des services secrets britanniques de détruire des fichiers reliés à l’affaire Snowden. Loin de se laisser intimider, il avait déclaré qu’il publierait désormais à partir des bureaux du Guardian aux États-Unis.

Mais les pressions gouvernementales se sont poursuivies jusqu’à atteindre leur point culminant, la semaine dernière, lorsque le premier ministre Cameron y est allé d’une déclaration que d’aucuns ont qualifiée de menace.

«Je ne veux pas avoir à utiliser des injonctions ou d’autres mesures plus dures, a déclaré David Cameron. Je préfère de loin en appeler au sens de la responsabilité sociale des journaux. Mais s’ils ne font pas preuve de responsabilité sociale, il sera très difficile pour le gouvernement de rester passif et de ne pas agir.»

Le député Keith Vaz a pour sa part annoncé que la commission parlementaire britannique sur le contre-terrorisme allait enquêter sur le Guardian. Est-ce que le quotidien a enfreint la loi en publiant les informations divulguées par Edward Snowden? A-t-il mis la sécurité du pays en danger? Ce sont des questions auxquelles la commission tentera de répondre.

De leur côté, les signataires de la lettre – environ 70 organismes issus d’une quarantaine de pays- sonnent l’alarme à propos de ces pressions qui, disent-ils, tentent d’empêcher le débat public sur les questions soulevées par les révélations du Guardian.

«Nous avons uni nos voix au sein d’une coalition internationale, car nous croyons que la réponse de la Grande-Bretagne face aux révélations concernant les opérations de surveillance de la NSA porte atteinte aux droits de la personne au pays, écrivent-ils. La réponse du gouvernement a été de condamner au lieu de célébrer le journalisme d’enquête qui joue un rôle crucial dans une société démocratique en santé.»

La lettre est disponible dans son intégralité sur le site du Guardian.

Source: http://www.lapresse.ca/international/dossiers/sous-surveillance/201311/07/01-4708150-le-gouvernement-britannique-contre-ses-journalistes.php

WikiLeaks innove et créé deux outils de recherche pour les journalistes

Public Library of US Diplomacy - WikiLeaks.org

En même temps que la publication des « Kissinger Cables », WikiLeaks lance 2 outils de recherche sur le site de son organisation, afin de faciliter le travail des journalistes et des curieux.

Le 1er outil consiste en une base de recherche avancée dans les Câbles diplomatiques américains, nommée PLUSD (Public Library of US Diplomacy), permettant les recherches thématiques, par mots-clés, par concept, par ambassade d’origine, par type d’administration, par expéditeur/destinataire, par dates, ou selon la classification des documents. C’est véritablement un outil qui permet de gagner beaucoup de temps lors des recherches effectuées dans les 2 millions de câbles publiés par WikiLeaks depuis ces dernières années: 1,707,500 millions de câbles pour les câbles Kissinger, et 251,287 câbles de la série du Cablegate. Il n’en faut pas moins pour éveiller de nouvelles vocations journalistiques et pour donner envie à chaque citoyen de se plonger dans les documents de la diplomatie américaine.

Le 2ème outil créé par WikiLeaks consiste en un outil de surlignage du texte dans les câbles, qui permet de créer un nouveau lien vers les documents, afin de partager plus facilement les éléments que l’on veut citer. L’outil se situe en bas, à droite de l’écran. Il suffit de sélectionner et de surligner la phrase souhaitée (en cliquant sur « Highlight selection »), ou bien de désélectionner le texte (en cliquant sur « Un-highlight selection » ou « Un-highlight all »). Pour créer un nouveau lien internet de ce document, qui permet à chacun de voir la partie du texte que vous avez surligné, cliquez sur « Permalink with highlights ». Vous pouvez ensuite tweeter ce lien sur Twitter et le partager avec tout le monde. Voici à quoi ressemble l’outil mis en pratique dans les documents WikiLeaks:

Documents WikiLeaks, avec la méthode de surlignage

Pour résumer cet exemple, voici le lien original du document sans surlignage. Puis, en ayant cliqué là où il faut, voici le permalien de ce même document avec la phrase que j’ai sélectionnée et surlignée. Faire des recherches dans les câbles devient désormais un jeu d’enfant. Chacun peut s’amuser à devenir journaliste et à chercher la vérité dans les milliers de documents qui font partie désormais de notre patrimoine commun. Une partie de la mémoire du monde se trouve dans ces documents. Ainsi, chercher dans ces câbles, c’est comme chercher dans une partie de notre histoire, chercher dans la mémoire de nos sociétés ou dans les bribes du passé non-encore élucidé. Bien sûr, il était temps qu’un site comme WikiLeaks crée ce type d’outils de recherche. Cela aidera non seulement les journalistes, mais aussi tous les blogueurs et tous les bénévoles qui écrivent des articles sur WikiLeaks.

Al Jazeera et la politique étrangère des Etats-Unis: Ce que les Câbles de WikiLeaks révèlent au sujet de la pression et de la propagande américaine

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par Maximilian C. Forte, professeur associé d’anthropologie à l’Université Concordia de Montréal.

« Al Jazeera est un composant vital pour la stratégie de l’USG [United States Government] dans sa communication avec le monde arabe. » — Joseph E. LeBaron, Ambassadeur US au Qatar, 6 Novembre 2008

« Le Président de la Commission d’Al Jazeera Hamed bin Thamer Al Thani s’est montré ouvert à des usages créatifs des antennes d’Al Jazeera par l’USG au-delà des simples interviews. » — Joseph E. LeBaron, Ambassadeur US au Qatar, 10 Février 2009

Les câbles des ambassades US publiés par WikiLeaks présentent de nombreuses histoires très intéressantes qui racontent comment Al Jazeera s’est fait dompter par le gouvernement américain. L’ambassade US à Doha, et les officiels de Washington, ont utilisé une variété de méthodes directes et indirectes pour s’assurer un plus grand degré de soumission du côté d’Al Jazeera. Ces méthodes comprenaient le placement de porte-paroles dans les programmes d’actualité d’Al Jazeera; la soumission d’informations approuvées par le gouvernement US; en apportant une formation américaine aux journalistes d’Al Jazeera; en demandant une distorsion des programmes diffusés; en sécurisant un accord avec Al Jazeera pour faire une vérification en premier lieu avec des officiels US, avant toute diffusion de programmes « sensibles »; en surveillant Al Jazeera dans les moindres détails, en menant une évaluation depuis son information jusqu’à sa structure et ses politiques internes; en déposant des plaintes auprès des ministres du gouvernement qatari; avec des visites constantes et personnelles dans les sièges d’Al Jazeera; en développant une familiarité et des contacts personnels proches avec le personnel d’Al Jazeera; et en allant au-dessus de la tête du Directeur Général d’Al Jazeera pour être sûr que le « contenu condamnable » soit retiré et jamais répété.

Wadah_KhanfarLe conformisme, le professionnalisme, l’équilibre et l’objectivité, apparaissent comme étant les figures choisies pour un journalisme qui favorise la politique étrangère des Etats-Unis. Les officiels américains n’ont pas ouvertement menacé le personnel d’Al Jazeera, ni ne se sont engagés dans aucune forme de corruption grossière. L’intervention fut plus polie, prolongée, et intime.  Dans le processus de lecture de ces câbles, nous apprenons que, pour le gouvernement US, Al Jazeera a été évaluée comme un outil stratégique, comme un mandataire crédible pour la « diplomatie publique » des Etats-Unis. Nous entendons les anciens cadres d’Al Jazeera se décrire eux-mêmes comme des « partenaires » et des « relations » des Etats-Unis. Nous en apprenons aussi au sujet du degré où Al Jazeera est contrôlée par l’Etat du Qatar et comment elle sert d’instrument à la politique étrangère. Nous témoignons du degré où Al Jazeera English est presque entièrement une importation étrangère, qui ne prétend même pas exprimer « la voix des Arabes » et qui opère en tant que transplant colonial. L’image d’Al Jazeera révélée à travers les câbles est une image sinistre, et Al Jazeera ne pourra jamais en sortir indemne.

Rencontre M. Al Mahmoud

En Mars 2006, Abdul Aziz Al Mahmoud, le directeur du site internet d’Al Jazeera Arabic, en a eu assez et est parti. Al Mahmoud a perdu ses illusions à la fois sur la chaîne et sur son Directeur Général, Wadah Khanfar (plus de précisions sur/de Khanfar suivent dessous). Al Mahmoud, un citoyen du Qatar instruit aux Etats-Unis et ancien militaire, a été décrit par les diplomates US comme « un contact proche de l’Ambassade » (l’un des nombreux contacts, comme il s’en avère — « L’Ambassade de Doha a construit des relations de coopération à caractère personnel au sein d’Al Jazeera »).  Qu’est-ce qui a changé chez Al Jazeera à ce point, pour qu’il ait dû démissionner? Dans l’explication qui nous est donnée par l’ambassadeur américain du moment, Chase Untermeyer, Al Mahmoud aurait dit:

Dans les anciens jours [2001]… Al Jazeera était dans une effervescence d’idéalisme et vivait dans un débat passionné entre les partisans de différentes idéologies (les nationalistes arabes, les islamistes, les sécularistes, les socialistes, etc), et il y avait une atmosphère authentiquement révolutionnaire à ce sujet. Maintenant, dit-il, les gens viennent travailler de 9 à 5 comme des bureaucrates, et Al Jazeera fait partie désormais de l’administration dominante.

L’Al Jazeera décrite ci-dessus, avant sa transformation, ressemble à celle qui est montrée dans le documentaire approfondi et réalisé avec soin, Al Jazeera: Voix de l’Arabie.

Le « conformisme » d’Al Jazeera, dû en partie aux pressions et à la coordination américaine régulière avec les directeurs et les éditeurs d’Al Jazeera sur les questions de la couverture des informations, est l’un des thèmes récurrents dans les câbles, publiés par WikiLeaks, de l’Ambassade US à Doha (dont certains ont été auparavant rassemblés par MRZine). Devenir « responsable » et « professionnel » voulait dire, dans la pratique, devenir responsable devant les Etats-Unis et devant l’Émir du Qatar, tout comme les Etats-Unis ont découvert la valeur de la voix d’Al Jazeera dans le Monde Arabe, et tout comme l’Émir a utilisé son média géant pour attaquer les rivaux arabes au moment opportun, et notamment la Libye.

Une Journée dans la Vie d’Al Jazeera Répondant au Gouvernement US

C’était le 13 Octobre 2005.

Al Jazeera building in Doha, QatarAl Mahmoud a peut-être regretté l’idéalisme, mais il faisait partie d’une mutation d’Al Jazeera vers un plus grand service rendu aux intérêts américains au Moyen-Orient. En ce jour d’Octobre 2005, il a rencontré séparément l’Ambassadeur américain Chase Untermeyer et l’Officier des Affaires Publiques (PAO, Public Affairs Officer) de l’Ambassade américaine, Mirembe Nantongo. Ils recherchaient Al Mahmoud sur des objections qu’ils avaient pour le contenu du site internet d’Al Jazeera Arabic. Al Mahmoud « reconnut qu’une partie des éléments, tel que publiés, étaient inacceptables et ont été changés sur ses instructions » — en réalité, nous apprenons que tout le contenu « indésirable » a été retiré, pas seulement changé, et pas seulement en partie. (Le contenu indésirable était lié, en partie, à l’image des Etats-Unis au Moyen-Orient et à une visite de Karen Hughes, qui était alors Sous-Secrétaire d’Etat à la Diplomatie Publique et aux Affaires Publiques, et qui allait par la suite rendre personnellement visite à Al Jazeera; et à un diaporama du 9/11 [11 septembre] qui a négligé de souligner combien les Etats-Unis ont été une victime et combien le bilan humanitaire a été élevé au Moyen-Orient.)

Chase Untermeyer est d’abord venu parler à un fonctionnaire du Ministère des Affaires Étrangères du Qatar, au sujet du contenu du site. Untermeyer « souligna que c’est le genre de reportage irresponsable qui a produit des problèmes et des tensions dans les relations entre le Qatar et les Etats-Unis » — faisant du problème d’Al Jazeera un problème du gouvernement du Qatar et un problème de relations internationales. Nous voyons exactement comment l’idée du journalisme « responsable » est ici encadrée: un journalisme qui répond aux préoccupations des régimes des Etats-Unis et du Qatar.

Apparemment, l’Agence du Renseignement de la Défense américain (DIA, Defense Intelligence Agency) était aussi occupée à produire de fréquents rapports pour calculer l’« incidence du contenu répréhensible. » L’ambassadeur Untermeyer est allé au Ministère des Affaires Étrangères du Qatar, armé d’un tel rapport pour aider à faire comprendre son affaire. Dans un autre câble, nous apprenons que le DIA aurait régulièrement envoyé de tels rapports au Ministère des Affaires Étrangères, qui ensuite les aurait transmis à Wadah Khanfar, le Directeur Général d’Al Jazeera (voir plus ci-dessous). À une occasion, Wadah Khanfar a commenté la nature du rapport de la DIA: « De toute évidence, la personne qui a écrit ce rapport n’est pas un journaliste.  Le rapport est politiquement orienté. » Ceci nous dit quelque chose sur la politisation du « professionnalisme » tel qu’il est conceptualisé par les diplomates américains.

Horizon de mer à DohaLa PAO, Mirembe Nantongo, a apparemment bien tenté d’intimider Al Mahmoud: « s’est opposé au diaporama du tableau du 9/11″… « ces attaques ont été des actes lâches »… « a rejeté l’assertion du diaporama… »… « donné une vision étroite, déformée »… « omission de tout rôle des Etats-Unis dans la libération des musulmans, » et ainsi de suite.  La PAO a pris note que le diaporama a été retiré du site, mais pas assez satisfaite de l’effet de son interférence dans les décisions éditoriales d’une agence de médias indépendante, elle a demandé à Al Mahmoud de confirmer sa suppression. Pas encore satisfaite de cela, la PAO a ensuite posé violemment un paquet de vues autorisées et certifiées par les Etats-Unis, à répéter pour Al Jazeera:

La PAO a aussi encouragé Al Mahmoud à s’appuyer sur les différentes ressources d’informations dont il disposait avec son personnel via la Section des Affaires Publiques, et elle lui a laissé un dossier avec des feuilles d’informations et des liens relatifs à l’assistance de l’USG [Gouvernement US] dans la région, incluant l’aide d’urgence et les détails des programmes d’échange de l’USG.

Le Directeur Général d’Al Jazeera, Wadah Khanfar, n’a pas seulement ordonné à Al Mahmoud de retirer complètement le diaporama du serveur (pas juste en le modifiant, et pas juste en l’archivant, comme l’aurait préféré Al Mahmoud), mais il apparemment aussi été celui qui a averti Al Mahmoud de s’attendre à un visiteur américain. Al Mahmoud était ainsi, comme l’a noté la PAO, preparé à la visite de ce dernier.  Al Mahmoud a humblement répondu qu' »une erreur avait été commise ». La PAO suspecta que Khanfar avait à son tour eu des pressions de la part du Ministère des Affaires Étrangères du Qatar, après la visite de l’ambassadeur Untermeyer.

La PAO termine un câble en faisant remarquer que:

Al Mahmoud est de toute évidence très soupçonneux d’attirer une attention négative de sa chaîne de commandement, et il conscient qu’USG [Gouvernement US] irrité signife des problèmes pour lui.  Il a prié la PAO de l’appeler directement chaque fois que l’Ambassade observerait du matériel dérangeant sur le site internet.

La liberté de la presse, l’une des valeurs que les Etats-Unis affirment en inventant leur image publique au Moyen-Orient, est démentie dans la pratique réelle. Al Jazeera, de son côté, n’a pas réussi à affirmer une autonomie éditoriale.

Sous le Microscope

« Ils [Al Jazeera] savent qu’ils sont sous le microscope, et veulent être pris au sérieux. La globalisation croissante d’Al Jazeera ne fera qu’accroître la pression faite sur eux pour adhérer aux standards internationaux du journalisme et résultera dans une organisation qui peut être conduite avec un terrain familier, et dans un cadre déjà établi par les médias traditionnels. » — Ambassade US, à Doha, 13 Février 2006

Les officiels de l’Ambassade US, comme nous le voyons dans les câbles Wikileaks de Doha, ont en fait pris l’habitude de rendre visite et de contacter Al Jazeera, espérant construire ce « terrain familier » et d’établir une relation de confiance qui aurait répondu aux normes favorables à la politique américaine. Alors qu’Al Mahmoud venait de dire à la PAO de l’ambassade de le contacter directement chaque fois que les Américains noteraient du matériel qu’ils jugent dérangeant, ainsi l’Ambassade US garda une liste détaillée des contacts d’Al Jazeera — voir « Coordonnées de la Stratégie du Qatar sur les Emissions Répréhensibles ».  Un autre câble, daté du 18 Septembre 2005, détaille une rencontre entre la PAO et le Directeur Général d’Al Jazeera, Wadah Khanfar, un palestinien, comme ils le font remarquer. Il apparaît que Khanfar a essayé d’être une sorte d’intercesseur, courtois et compréhensif envers les Etats-Unis, se souvenant avec émotion comment avant le 9/11 [11 septembre], Al Jazeera « était vue par l’USG [Gouvernement US] et par le monde occidental comme un grand atout et un symbole de progrès dans la région » (je souligne), et payant encore un certain respect pour être indépendante et libre dans la critique.

Quand la PAO (Nantongo apparaît comme étant une personne indélicate, difficilement diplomatique, plutôt coloniale) a demandé à Khanfar comment il voyait les relations d’Al Jazeera avec le gouvernement US, Khanfar s’est dans un premier temps retenu et il a tourné l’attention sur les gouvernements arabes. Tout en relevant des « erreurs » des deux côtés entre Al Jazeera et les Etats-Unis, le Khanfar diplomate semblait encouragé et optimiste à ce qu’un « tournant » ait récemment été atteint dans les relations US-Al Jazeera, autrement dit, « quand des échanges pratiques, détaillés, ont commencé à prendre place entre les deux parties. » « AJ reste ouvert à de telles contributions et elles sont en effet bienvenues », dit Khanfar: « Nous avons été plus en mesure de répondre depuis que nous avons reçu des contributions. C’est désormais une discussion pratique, une relation beaucoup plus saine. » Khanfar a affirmé: « Al Jazeera n’est pas là pour être anti-Américaine. Absolument pas. »

Karen Hughes, l’émissaire de Bush pour la diplomatie publique au Moyen-Orient, mentionnée ci-dessus, a personnellement rendu visite à Al Jazeera en 2006 et eu une rencontre avec Khanfar et quatre autres membres seniors du personnel d’Al Jazeera (le Rédacteur en Chef Ahmed Sheikh, le Rédacteur en Chef adjoint Ayman Gaballa, et les présentateurs seniors Mohamed Krishan et Jamil Azar). Hughes s’est plaint que la couverture de l’Iraq par Al Jazeera n’était pas neutre et suffisamment « respectueuse ».  En réponse, Khanfar a fait quelques remarques convaincantes, critiquant la résistance iraquienne et promettant un partenariat avec les Etats-Unis et leurs objectifs d’occupation:

Nous nous voyons ici comme vos partenaires, et non pas comme une chose pouvant créer des problèmes.  Nous voulons la stabilité en Iraq. Il est clair que la provocation n’a mené nulle part… Nous nous voyons comme des partenaires.

Protestation au YémenHughes s’est opposée à ce qu’Al Jazeera ne montre aucune vidéo que ce soit venant des insurgés ou d’Al Qaïda, cherchant effectivement à interdire ce qui reste d’entre nous de pouvoir jamais écouter ou d’apprendre de ceux qui luttent contre les Etats-Unis (une politique reflétée par YouTube). Hughes a ensuite dit à Khanfar qu’elle placerait « deux ou trois porte-paroles de l’USG sur une base permanente à Dubaï Media City, qui seraient disponibles à tout moment pour commenter sur une large gamme de sujets. » Khanfar était ouvert à cette demande et il sollicita des conférenciers américains avec une expertise sur la politique US en Iraq, le conflit israélo-palestinien et d’autres domaines. Il ajouta qu’il serait heureux d’avoir des porte-paroles du gouvernement américain « sous son bras. » En 2008, dans une section du câble sous-titré « Tenir par la main semble fonctionner », la PAO note qu’Al Jazeera a demandé à l' »Ambassade [US] de fournir des noms d’Américains de notoriété publique qui pourraient souhaiter intervenir » — la PAO fut d’accord et offrit même « de montrer aux producteurs comment chercher les universitaires, les auteurs, les membres de groupes d’experts, les anciens officiels de l’USG et les officiels de l’Etat qui pourraient offrir leurs vues sur des sujets spécifiques. » En 2008, l’Ambassade US a pressenti « la bonne volonté » d’Al Jazeera et une couverture beaucoup plus « équilibrée » (c’est-à-dire favorable aux Etats-Unis). L’Ambassade promit « de prendre parti de cette tendance positive en cherchant à placer plus de voix américaines, aussi bien officielles que privées, sur Al Jazeera, dans les mois à venir, et en surveillant de près la performance des producteurs et des intervieweurs. »

Protestation au Yémen lors du Printemps ArabeIl faut aussi remarquer que lorsque Hughes a parlé de questions de « professionnalisme », elle a directement lié la notion au contenu d’Al Jazeera, « en particulier en ce qui concerne la couverture de l’Iraq et à la diffusion des vidéos fournies par les terroristes. » Il est ici assez clair de voir ce que professionnalisme veut dire et pourquoi cela devient une figure commode de l’ingérence politique des Etats-Unis. Hughes a appelé à un « dialogue plus civil et respectueux, » une ligne classique communément utilisé par ceux qui voudraient pratiquer la contre-insurrection par la discours, éduquant les opposants dans des « manières » qui, espère-t-on, les rendront plus calmes et dociles. L’équipe US qui accompagne Hughes à Al Jazeera, comprenant l’ambassadeur Chase Untermeyer, Alberto Fernandez, Directeur de la Presse et de la Diplomatie Publique aux Affaires du Proche-Orient, et la PAO Mirembe Nantongo, a demandé à Al Jazeera de leur remettre une copie de sa politique éditoriale, tout en se plaignant du « calibre » des personnes invitées par Al Jazeera dans ses talk-shows.

Deux ans après Hughes, pendant la visite de Perry Cammack, membre du personnel de la Commission des Relations Etrangères du Sénat, la question a été soulevée avec Khanfar au sujet de la couverture manifestement amoindrie d’Al Qaïda sur Al Jazeera. Ceci est en partie dû à ce qu’Al Jazeera a essayé de « chercher la faveur » du gouvernement irakien, pour qu’Al Jazeera soit autorisée à revenir en Iraq. Dans une rencontre de la même année (2008) avec James K. Glassman, Sous-Secrétaire d’État à la Diplomatie Publique, Wadah Khanfar a déclaré que les relations avec le gouvernement des Etats-Unis sont « beaucoup mieux qu’avant » et qu’Al Jazeera ne diffuse plus des enregistrements « extrémistes » inédits, et qu’il « s’efforce de vérifier les faits avec l’USG avant de diffuser le reportage d’incidents impliquant l’armée américaine. »

Khanfar, à d’autres occasions, répèterait qu’Al Jazeera n’est pas « anti-US » et « n’épouse ‘aucune sorte de politique éditoriale anti-US’. » Comme s’il sentait que Khanfar avait peur que la conversation tourne au fait où il serait humilié en devant assumer le rôle d’un simple pantin américain, le Secrétaire d’État Adjoint aux Affaires du Proche-Orient, Gordon Gray, lui dit: « Nous ne demandons pas à Al Jazeera de devenir l’instrument du gouvernement américain; ce que nous demandons, c’est son professionnalisme. » Le DAS [Deputy Assistant Secretary] Gray a demandé à Khanfar s’il aimerait voir une plus grande coopération entre Al Jazeera et le Gouvernement US, « dans le domaine de l’amélioration du professionnalisme d’Al Jazeera » (je souligne), et il a mentionné le programme des Visiteurs Internationaux. Notez comment Gray caractérise la réponse de Khanfar: « Khanfar a immédiatement acquiescé » (je souligne). Khanfar est allé jusqu’à dire que son personnel détient un tableau généralisé des Etats-Unis et pourrait bénéficier d’une plus grande exposition.  Khanfar a aussi plaidé pour que plus d’officiels des Etats-Unis apparaissent sur Al Jazeera. En effet, Khanfar était ouvertement froissé du favoritisme des Etats-Unis affiché envers Al Arabiya, son concurrent à capitaux saoudiens (et de nouveau en 2009, il a répété cette plainte injuste).

Le professionnalisme, encore une fois, est devenu la voie d’élaboration par laquelle le gouvernement US exercerait une influence directe sur Al Jazeera. Qu’il y ait une influence significative est attestée par le nombre de documents — mais il est clair que cette influence ne serait seulement acceptable par les seniors d’Al Jazeera que pour autant qu’elle est respectueusement conditionnée en termes d’intégrité professionnelle, plutôt que comme une soumission politique pure et simple.

Quand il en est venu à la couverture d’Haïti, sur Al Jazeera English, nous avons vu un exemple flagrant de la pression exercée par les Etats-Unis pour fondamentalement transformer la couverture d’Al Jazeera et de la manière dont ce dernier a vite acquiescé. Dans un câble du 20 Janvier 2010, écrit par Joseph LeBaron, Ambassadeur US au Qatar, nous voyons les plumes de son cou se hérisser face à la manière dont Al Jazeera English a décrit « l’intervention humanitaire » américaine en Haïti, dans des termes similaires à une occupation. Nous apprenons que dans les quelques heures où l’ambassadeur LeBaron informe aux Affaires du Moyen-Orient/Presse et de la Diplomatie Publique, les Etats-Unis avaient un de leurs officiels qui apparaissait sur Al Jazeera English. Judith McHale, Sous-Secrétaire d’État à la Diplomatie Publique et aux Affaires Publiques, a aussi contacté Tony Burman, Directeur d’Al Jazeera English — l’Ambassade US à Doha a d’abord contacté Burman et « s’est assuré que Burman serait prêt pour l’appel et qu’il comprenait les préoccupations sérieuses que la Sous-Secrétaire exprimerait. » L’ambassade US a continué à surveiller la couverture d’Al Jazeera, et a remarqué qu’en l’espace de trois jours, « la couverture d’AJE [Al Jazeera English] a considérablement évolué. » L’Ambassadeur LeBaron a ajouté une note finale à cela, promettant plus d’intervention pour qu’Al Jazeera English arrête, en aucune manière, de représenter les Etats-Unis en des termes qui ne seraient pas moins qu’élogieux:

L’Ambassadeur a ordonné au personnel de l’ambassade de continuer à surveiller les rapports sur AJE, et de communiquer immédiatement ces observations à Washington. Si AJE, ou toute autre chaîne d’Al Jazeera, revient à une couverture inexacte, l’Ambassadeur n’hésitera pas à intervenir à des niveaux plus élevés, en commençant par le Président Qatari du Conseil d’Administration du Réseau d’Al Jazeera.

Le Journalisme Importé: La Qualité Supérieure vient toujours d’Ailleurs (Dit le Colonisé)

Constructions à DohaDéterminé à devenir international, Al Jazeera a créé un organe consultatif international, « composé de figures respectées du journalisme international pour évaluer et conseiller les opérations d’Al Jazeera, » connu sous le nom de « Commission Internationale des Visiteurs d’Al Jazeera. » Ce groupe, qui jouerait un rôle d’assurance de la qualité (voir plus de détails ci-dessous), inclut la participation de personnes telles que Frank Sesno de CNN; Richard Burt, conseiller principal auprès du Centre d’Études Stratégiques Internationales de Washington (CSIS), ancien ambassadeur américain et ancien correspondant du New York Times; et toute une gamme d’autres journalistes, de France 3 Télévision, Die Zeit, à la BBC.

Les institutions du journalisme britannique et français ont travaillé pour former le personnel d’Al Jazeera, ce qui a aussi développé une relation avec l’Université de l’École du Journalisme du Missouri. Le centre de formation d’Al Jazeera n’a pas son propre personnel, mais « emprunte des formateurs sur une base ponctuelle à diverses institutions britanniques/françaises/américaines du journalisme, » dont la fondation britannique Thomson et en France, l’École Supérieure de Journalisme de Lille. Les cours de formation d’Al Jazeera sont donnés en anglais.  Le centre de formation — qui fonctionne comme un agent d’assimilation étranger — vise à étendre son influence à travers le monde arabe, en formant le personnel des centres médiatiques de la région. Il a rapporté des dizaines de cours en une seule année, avec des milliers de participants. Le centre de formation d’Al Jazeera a aussi participé à l’initiative américaine Middle East Partnership Initiative (MEPI), établie par le Secrétaire d’État Colin Powell pendant le premier mandat de l’administration de George W. Bush, et supervisée par Liz Cheney, pour aider les « agents du changement » locaux dans la région.

Il faut aussi comprendre que le centre de formation d’Al Jazeera a aussi cherché à enseigner « la conscience politique », selon le Directeur Général d’Al Jazeera — gardez à l’esprit d’où viennent les formateurs et où vont les stagiaires — et que les formateurs de l’École de Journalisme Thomson au Royaume-Uni enseigneraient au personnel local « les aspects philosophiques, historiques et politiques de leur travail » (il aurait pu rendre compte de ce qu’est aujourd’hui l’Institut Reuters au Département de Sciences-Politiques et de Relations Internationales à Oxford).

Doha, capitale du QatarAl Jazeera English, lancée in 2006, a été une voie rapide qui a consisté à reproduire le journalisme institutionnel dominant, en empruntant en effet directement aux cercles institutionnels dominants — « les recrues des grands noms des médias de toutes les régions du monde » devaient rejoindre la colonie d’Al Jazeera à Doha (je veux dire quand littéralement les journalistes vivent dans des communautés fermées avec peu d’espoir d’interagir avec la population locale). L’une de leurs recrues américaines, Dave Marash, « a écorché par ses propos la chaîne pour avoir eu un penchant anti-américain » et il est parti — bien que le personnel d’Al Jazeera ait minimisé ses raisons déclarées, faisant remarquer qu’il avait beaucoup plus de griefs personnels et que, dans tous les cas, l’accusation d’anti-américanisme était adressée non pas au personnel qatari ou arabe, mais plutôt aux employés britanniques. Le personnel local d’Al Jazeera, de son côté, s’est plaint que les employés britanniques étaient arrogants et « agissaient comme des colonialistes ».

En 2006, le contrôle du site en anglais a été remis à Al Jazeera English et à son rédacteur en chef, Russell Merryman, un ressortissant britannique. Le directeur du site web d’Al Jazeera, Al Mahmoud, responsable précédemment des versions anglaises et arabes, était manifestement mécontent de cette réorganisation.

Même ceux qui eux-mêmes ne sont pas des étrangers au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, comme Jaafar Abbas Ahmed, sont formés par la BBC, Abbas ayant lui-même pris résidence à Doha après avoir travaillé pour la BBC pendant plus de dix ans.  Nous apprenons qu’un « nombre signifiant » des premiers journalistes d’Al Jazeera sont venus de la BBC. L’équipe d’Al Jazeera chargée de l’assurance de la qualité (voir ci-dessous) va régulièrement « enregistrer la couverture de la BBC et de CNN » d’un événement également couvert par Al Jazeera » et le comparer de manière critique à la couverture d’AJ. » De plus, Al Jazeera English a présenté un « code de conduite » pour ses journalistes qui est virtuellement identique au document de la BBC.

L’Émir du Qatar et Al Jazeera

Centre commercial à DohaLes câbles de Doha sont intéressants sur d’autres points, qui mettent en contexte la façon dont le Qatar a déployé Al Jazeera et comment le Qatar a construit sa politique étrangère. Le régime qatari est, après tout, l’une des nations qui s’est activement engagée dans le bombardement de la Libye, et qui a financé et armé l’opposition au Col. Kadhafi. L’une des raisons invoquées pour l’intervention militaire étrangère en Libye a été celle de la création d’une nouvelle démocratie, avec des libertés politiques pour l’opposition.  Quelle ironie de rappeler l’absence de ces libertés au Qatar. Comme l’expliquent les porte-paroles dans un câble, « les pouvoirs économique et politique sont irrésistiblement dans les mains de l’Etat… Le Qatar n’a pas d’opposition formelle. En fait, les partis politiques sont illégaux… le fait de critiquer le gouvernement apporte le risque de perdre des avantages et des atouts pour eux et leurs familles, comme le logement et l’éducation. » Les réformes démocratiques promises sont vues par les critiques qataris comme simplement conçues pour mettre en valeur l’image internationale du régime.  L’Émir peut retirer n’importe quel montant d’argent du Trésor à volonté, sans avoir à répondre à qui que ce soit: les fonds de l’Etat sont des fonds personnels. Même avec les réformes, la famille régnante reste non-interrogeable face à toute institution nationale. Les individus peuvent être arrêtés et détenus sans inculpation jusqu’à six mois (ou plus, sous réserve de l’approbation du Premier Ministre), dans « l’intérêt public. » Les membres de la tribu Al-Murra ont été déchus de leur nationalité qatarie. Et, bien que les commentateurs US ont critiqué le Qatar pour avoir parrainé une unité comme Al Jazeera, ce qui apparemment a fait entendre les voix jihadistes, le fait révélé dans un câble est que le gouvernement du Qatar « parfois ‘aide’ les services de sécurité d’Israël. »

Un des câbles montre clairement que les officiels qataris « voient AJ, aussi bien anglais qu’arabe, comme des outils importants de la politique étrangère du Qatar. » Dans une rencontre avec le sénateur John Kerry le 13 Février 2010, le Premier Ministre du Qatar Hamad bin Jassim Al Thani a déclaré que « nous arrêtions Al Jazeera pendant un an » si cela signifiait que l’Égypte modifie sa politique étrangère sur les Palestiniens, ce qui montre clairement où réside en fin de compte le véritable pouvoir dans la détermination du contenu d’Al Jazeera et que le contenu est ouvert à la négociation entre les parties qui ont le pouvoir sur Al Jazeera. Quant à Al Jazeera English, elle est taillée pour correspondre « au plus près à la ligne politique de Doha en tant que chaîne arabe AJ. »

Nous devons aussi remarquer que le Directeur Général, Khanfar, a déclaré que l’Emir ne s’immisce pas dans les opérations d’Al Jazeera, ce qui pourrait être un choix très attentif de mots de la part de quelqu’un qui semble toujours choisir ses mots avec attention. Cependant, comme l’a observé l’ambassade US, « Al Jazeera a résolument évité de… rapporter quoi que ce soit de politiquement controversé au Qatar. » Le Président d’Al Jazeera est lui-même un membre de la famille royale qui dirige le Qatar.

De même, il faut aussi remarquer que l’ambassade US a déclaré à Washington être prête pour exploiter l’ouverture d’Al Jazeera « à travers une diplomatie directe avec la famille régnante du Qatar et les membres des sièges d’Al Jazeera à Doha. » Ailleurs, l’ambassadeur LeBaron a insisté pour dire que,

pour aider à améliorer l’image de l’USG dans la rue arabe, nous devons intensifier l’engagement de haut-niveau de l’USG à la direction du Qatar. De meilleures relations avec la famille régnante al-Thani se traduira par des changements dans la couverture d’al-Jazeera qui vont progressivement aider à améliorer l’image des Etats-Unis dans la rue arabe.

Tout en admettant qu’Al Jazeera a été formidable pour l’image publique internationale du Qatar, et celle de l’Emir, Khanfar a affirmé qu’Al Jazeera ne se considère pas en soi comme une partie d’un quelconque mouvement de réforme, ni non plus comme la voix des Arabes.

Responsable + Professionnel = Impérial

Al_Jazeera_English_NewsroomEn effet, Khanfar a démontré comment dans la pratique les contributions américaines et « l’assurance de qualité » pour assurer le « professionnalisme, » « l’équilibre, » et l' »objectivité » feraient pencher la couverture des informations pour mieux servir les intérêts américains. Khanfar a dit à la PAO au sujet de la réunion quotidienne sur l’assurance de qualité d’Al Jazeera que « la réunion est très serrée, plus serrée encore que votre liste. »  (Nous ne savons pas quelle liste la PAO a eu avec elle.) Khanfar a décrit comment Al Jazeera a modofié son choix de termes, pour apaiser les préoccupations des Etats-Unis: au lieu de « résistance, » ils se réfèreraient désormais à des « groupes militaires »; au lieu d' »occupation, » ils parleraient désormais avec affabilité de « force multinationale » — tout cela faisant parfaitement écho à la manière dont l’ISAF de l’OTAN dresse son récit de presse quotidien en Afghanistan.

Il est également important de remarquer que la PAO de l’ambassade US aurait aussi une rencontre avec le responsable de l’équipe « assurance de la qualité » d’Al Jazeera, Jaafar Abbas Ahmed, ayant ainsi une entrée directe sur ce qui a été discuté lors des réunions d’assurance de qualité, même si les participants peuvent ne pas être au courant du rendez-vous premier de la PAO avec leur directeur. Abbas remarque la résistance des journalistes de la génération ancienne d’Al Jazeera et fait l’éloge de Wadah Khanfar, qui a ouvert Al Jazeera à l’ambassade américaine, comme étant une « source de force » (sans doute dans le renforcement de la main d’Abbas vis-à-vis des réfractaires irréductibles). Abbas décrit son unité QA [Assurance Qualité] comme une « tumeur » avec laquelle le personnel a appris à vivre — il a aussi promis une base de données informatisée de tout le personnel d’Al Jazeera, les gardant sous surveillance en vue de toute remarque qui aurait « un parti pris ». Il est intéressant de voir l’amitié bavarde d’Abbas avec la PAO, comme s’il parlait à une personne initiée, ou à un directeur collègue, alors qu’ils font les gros yeux face aux indigènes indisciplinés. De la même manière, à une autre occasion, Abbas va jusqu’à qualifier d’« idiots », les producteurs d’interviews d’Al Jazeera, quand il s’adresse à la PAO de l’ambassade.

Khanfar était là pour être le « M. Je résous tout » de l’Amérique: « Quand il y a un problème — que nous l’apprenions de vous, de notre équipe QA [Assurance Qualité], ou d’une autre source source — nous le résolvons immédiatement. » Khanfar a en effet demandé à ce qu’il puisse aussi recevoir directement les rapports de la DIA [Defense Intelligence Agency] qui analysent la couverture d’Al Jazeera, parce que le Ministère des Affaires Étrangères était trop lent à les leur transmettre. L’ambassade a accepté, en remarquant que Khanfar « les prend clairement au sérieux. » Les Etats-Unis ont continué à insister pour qu’Al Jazeera ne diffuse pas les vidéos des insurgés ou des « interviews provocantes. » L’ambassade US a salué Khanfar comme étant quelqu’un de « clairement dévoué pour apporter à Al Jazeera les normes professionnelles internationales du journalisme » et qui « semble ne pas être seulement ouvert à la critique, mais aussi l’accueillant volontiers. » À de nombreuses occasions, Khanfar est clairement réactif aux critiques américaines sur le contenu d’Al Jazeera, en particulier sur son site internet.

Questions de Complicité

« [N]ous devrions faire un usage stratégique du réseau télévisuel d’Al Jazeera. » — Joseph E. LeBaron, Ambassadeur US au Qatar, 10 Février 2009

Il est important de remarquer — car certains voudront soulever cette question comme une preuve solide que les Etats-Unis étaient en relation avec Al Jazeera comme ils l’auraient fait avec n’importe lequel de leurs ennemis, c.-à-d. en planifiant des actions meurtrières — que les câbles ici aussi sont utiles. Écrit par des initiés, et destiné à la consommation privée des autres initiés de l’appareil américain des relations étrangères, l’ancien ambassadeur Untermeyer rejette comme complètement « absurde » toute notion selon laquelle Bush planifiait de bombarder les bureaux d’Al Jazeera à Doha. Comme il le fait logiquement remarquer, cela aurait été absurde parce que cela aurait été en fait une attaque militaire contre un pays ami, et il appelle son gouvernement à donner un démenti plus fort que ce qui a été fait jusqu’à présent.

Skeleton_of_the_regime_LibyaQuand il en vient à la substance des relations américaines avec Al Jazeera, les questions qui devraient se poser à l’esprit sont: Que signifie responsable? Responsable de quoi? Responsable devant qui? Qu’est-ce que l’équilibre, et comment la vérité trouve-t-elle l’équilibre, quand l’idée elle-même implique que quelque chose d’autre doit être un mensonge? Pourquoi l’équilibre est-il important, quand la diffusion a réprimé depuis longtemps et marginalisé régulièrement les voix? Qu’est-ce que l’objectivité, quand on est soumis à la pression et à la peur pour sa carrière? Qu’est-ce que le professionnalisme et pourquoi cela se résout toujours apparemment dans une position par défaut pour ne pas décevoir le statu quo?

Quand le gouvernement US est si clairement déterminé à dominer le message, à accomplir des actes routiniers de censure quotidienne à travers une pression secrète et intime derrière les coulisses de la scène, et quand les notions de professionnalisme, d’équilibre, et d’objectivité deviennent un simple code impérial pour la soumission aux intérêts américains, il n’est pas étonnant que WikiLeaks lui-même puisse être accusé d’être… devinez quoi? Irresponsable, non-professionnel, et anti-américain! Longue vie à l’irresponsabilité, parce que le journalisme est certainement mort.

Il ne faudra pas s’étonner qu’il y ait ceux qui lisent ces câbles, et qui pourtant, en voulant préserver un vernis de légitimité et de crédibilité envers Al Jazeera, insisteront que ce n’est pas un « simple porte-parole » du gouvernement américain. Non, ce n’est pas un simple porte-parole — le penchant dans la couverture d’Al Jazeera est quelque chose qui a évidemment besoin d’être négocié et réaffirmé chaque jour. Là où les journalistes américains pratiquent l’auto-censure, consciemment ou non, il y a aussi généralement des raisons culturelles et étroitement idéologiques pour le faire, et la solidarité entre le corps de la presse et l’État impérial pourrait être de type « organique ». N’étant pas ancrée dans la culture et la politique américaines, Al Jazeera exige une approche plus pratique de l’instruction — tenue en main — et, ici, toute solidarité est surtout de nature « mécanique ». La relation que les Etats-Unis ont avec Al Jazeera pourrait placer OutFoxed! sous un jour quelque peu mineur: aussi nombreux soient ceux qui injurient le pouvoir de Murdoch et de Fox News, cette posture n’a pas encore l’impact qu’a Al Jazeera sur une population ciblée par la politique étrangère américaine, et n’est certainement pas la propriété d’un État, avec une armée de l’air et des troupes, et un combattant actif à lancer en Libye.

Notes:

1.  Divulgation complète: Suite à un entretien d’une heure sur Al Jazeera Arabic en 2010, j’ai accepté d’écrire une série de colonnes rémunérées pour le site Al Jazeera Arabic. Cet article n’est pas écrit sur la base d’un de mes très minime savoir d’initié, et je dois préciser qu’à aucun moment, aucun individu du personnel d’Al Jazeera n’a cherché à imposer une politique éditoriale sur mon écriture. Dans mes échanges avec le personnel d’Al Jazeera, je n’ai jamais rien pu constater d’autre qu’ils étaient très professionnels, patients, et généreux. En mars 2011, j’ai mis fin à ma relation avec Al Jazeera, pour des raisons politiques, au vu de la couverture de la Libye et du Bahraïn, et des fins politiques pour lesquelles Al Jazeera a été utilisée par l’État du Qatar et son allié américain dans la guerre contre la Libye.

2.  La série complète des 40 câbles sur lesquels est basé cet article a été réunie et rendue disponible au téléchargement sous format PDF, que vous pouvez retrouver en ligne: en cliquant ici.

Source: http://mrzine.monthlyreview.org/2011/forte220911.html

Images: http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Bank_of_Yamen_1_Riyal_-_Flickr_-_Al_Jazeera_English.jpg
http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Photo_By_Fadi_Benni_-_Flickr_-_Al_Jazeera_English_(1).jpg
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Interview de John Cusack (2ème partie): « Qu’est-ce qu’un ‘Assange’? »

par John Cusack, le 14 janvier 2013

Il y a deux semaines et demie, j’ai eu le plaisir d’aider au lancement de la Freedom of the Press Foundation (Fondation pour la Liberté de la Presse, FPF, ndt), qui vise à promouvoir et aider à financer des organisations de journalisme indépendantes qui rapportent de manière offensive sur des thèmes que le le gouvernement US considère secrets. Vous pouvez lire sur ce sujet ici (et voir le post du co-fondateur de la FPF Daniel Ellsberg ici).

Ci-dessous se trouve la deuxième partie de ma conversation avec Jonathan Turley et Kevin McCabe. Vous pouvez lire la première partie ici.

Nous avions coupé alors que nous parlions de Julian Assange, d’éditeurs de presse et de journalistes – de définitions et de protection constitutionnelle en ce nouvel âge digital – et des zones grises qui semblent artificielles et commodes pour ceux qui sont au pouvoir – avec la réaction grandement passive des médias.

Jonathan Turley (JT): Le gouvernement le traite comme s’il était un hacker. En réalité, beaucoup de personnes insistent qu’il est clair qu’il n’est pas un hacker, qu’il a d’une manière ou d’une autre obtenu ce matériel d’une tierce personne.

John Cusack (JC): – Comme le New York Times obtint d’Ellsberg – il était la tierce personne.

JT: Je pense que s’il est un hacker, c’est difficile de le traiter comme un journaliste. Et il peut être difficile de le traiter comme un lanceur d’alerte.

Kevin McCabe (KM): Un autre élément qui s’y joint – selon ce que j’en comprends – c’est quand il négociait avec le Times, en ce qui concerne ce qui serait rapporté et donc vérifié et validé au travers du New York Times et du Washington Post – il a perdu toute possibilité d’entrer au sein du club, à cause de la manière dont il les approchés.

Apparemment, lorsque le Times a défini des paramètres, Assange est devenu difficile et a insisté sur une approche différente, le Times disait non, ce n’est pas comme ça que nous travaillons et Assange a perdu tout soutien institutionnel s’exprimant, dans la continuité, pour être considéré comme un journaliste parce qu’il ne voulait pas jouer selon ces règles. C’est donc juste une part intéressante de la dynamique, quand tu as dis si finement – c’est sui generis, mais de quoi? Il n’est ni torchon ni serviette, mais il est utile, et remplit un vide et rendant service au public en dévoilant et en rapportant des informations dont tout le monde devrait avoir connaissance.

JC: Donc Jon, sur ce même sujet – si tu me donnes de l’information et je décide de la diffuser sur, disons, Twitter, – et elle atteindra plus d’un million de personnes – suis-je dans la même catégorie qu’Assange – si quelqu’un m’envoie une vidéo d’un crime, et que je crois qu’un crime a été commis? Ai-je un droit ou une obligation morale à exposer la vérité… Et suis-je protégé?

JT: Hé bien, c’est un conflit que nous avons eu dans la communauté des libertés civiques avec le Congrès (aux USA, l’Assemblée+le Sénat, ndt) depuis longtemps. En fait, j’ai témoigné devant le House Intelligence Committee (Comité Parlementaire sur le Renseignement, ndt) il y a des années sur la motion de plusieurs membres de criminaliser la publication d’information classées confidentielles, que vous soyez journaliste ou qui que ce soit d’autre. Ils y incluaient donc tous les journalistes, comme les non-journalistes.

Et ceci avait le soutien des Républicains comme des Démocrates. Les membres du Congrès ont tendance à ne pas aimer les lanceurs d’alerte, ou les journalistes à fortiori, parce qu’ils les attrapent hors-script et quand ils sont le plus vulnérables. Ceci les rend moins contrôlables. J’ai précédemment témoigné devant à la fois des membres Démocrates et Républicains du Congrès au regard d’un mouvement désastreux vers le criminalisation de la publication d’informations dites confidentielles quelle que soit la manière dont vous la recevez.

La question de ta diffusion de la même information sur Twitter est intéressante. Étant donné ton statut, tu atteins en fait plus de personnes que presque tous les journaux quotidiens. Donc tu atteins plus d’un million de personnes avec un seul tweet que la plupart des journaux rêveraient chèrement de pouvoir reproduire.

JC: Nous bloguons et écrivons tous les deux en ligne – comme maintenant –

JT: Alors, nous en arrivons à cette question sérieuse de pourquoi tu n’es pas journaliste mais Chris Matthews l’est. Je veux dire, tu peux sans doute atteindre 100 fois plus de personnes que MSNBC ne le peut en n’importe quelle soirée grâce à ton statut.

JC: Une des grandes idées d’Arianna était de créer ce qu’elle appelle des journalistes citoyens pour participer et faire entendre vos voix, – et des gens ordinaires pourraient s’y associer – tout là-haut avec Hillary Clinton. Et bloguez, et elle rassemblera les informations. Elle a créé cette sorte de révolution à sa manière propre. Mais cela a à voir avec la connectivité et la mise en commun d’infos et l’idée du journaliste citoyen. Alors Assange est-il tout simplement un éditeur citoyen? Cela revient à la même question – quels sont les droits des gens à exposer la vérité? Quelles sont leurs protections?

JT: Je pense que c’est vrai. Et c’est là, je pense, que les médias ont décidé de devenir suspicieusement silencieux. Parce qu’il n’y a pas de doute que la diffusion de ces informations par Assange ressemble au genre d’actions qui ont valu des Pulitzers à des journalistes. Il a rendues publiques des informations qui lui sont parvenues, et des informations qui n’avaient été divulguées nulle part ailleurs, dans aucun forum. Ces informations traitaient directement de tromperie gouvernementale et de crimes potentiels.

Cela avait l’apparence et l’odeur d’une histoire journalistique. Mais ils ne veulent pas le dénommer journaliste.

JC: Et par conséquent, il n’a aucune protection?

JT: En tout cas, c’est ainsi que le gouvernement US s’en charge. Ils ont opté de façon assez transparente de le traiter comme suspect de hacking. Et ils vont le poursuivre sur ces bases. S’ils lui mettent la main dessus, je m’attends à ce qu’ils fassent tout ce qu’ils peuvent pour le garder en prison. Ils ont besoin de le clouer au pilori, ils ont besoin de rendre clair que vous ne pourrez pas vous en tirer si vous embarrassez le gouvernement et divulguez ce genre d’informations. Les administrations Bush et Obama ont toutes deux menacé des journalistes. Ils ne vont pas se retenir avec Assange s’ils ont déjà menacé de poursuivre des reporters.

JC: Comme l’homme a dit une fois – Vous avez droit à la liberté de parole – tant que vous n’êtes pas assez bêtes pour essayer de vous en servir. C’est donc une autre partie du verrouillage croissant sur les libertés civiques et la liberté de parole.

JT: En effet.

Le ministère de la justice (US, ndt) continue donc d’insister que les journalistes et autres qui reçoivent des informations classées confidentielles violent techniquement la loi s’ils savent qu’ils sont en possession d’informations confidentielles et la diffusent publiquement. c’est un vieil argument que nous connaissons depuis Nixon. Il y a une hostilité continuelle à l’encontre de journalistes faisant ce genre de choses. Je pense que c’est ce qui rend Assange une cible si tentante pour le gouvernement. Parce qu’ils savent qu’ils peuvent le poursuivre en justice et que les médias s’interrogent s’ils peuvent le soutenir, ou même essayer de l’expliquer au public.

En fait, la chose ahurissante est qu’après tout ce temps, Assange demeure autant un mystère qu’il l’était au premier mois. La question est pourquoi. Et les médias le traitent vraiment comme le gouvernement. Il n’est pas journaliste, il n’est pas lanceur d’alerte; il est un Assange. Il devient un nom à lui tout seul.

JC: Ouais, c’est vrai.

KM: Ce n’est pas l’un d’entre eux.

Laissez-moi vous poser une question – d’un point de vue légal, le fait que le gouvernement puisse prendre une approche très stricte, très calculée et presque singulière aux fuites, et aux individus qui font les fuites; et pourtant pour leurs objectifs politiques personnels ont rendus routinières des fuites à des diffuseurs qu’ils favorisent, afin de contrôler le message en politique?

JT: Tu as raison, il y a toujours eu cette hypocrisie –

JC: Et après l’autre entourloupe – la grande diversion que nous faisons? Nous commençons à diffuser des peccadilles et/ou des profils de personnalité qui nous font aimer ou mépriser une personne, et nous ne savons jamais vraiment ce qui est réellement factuel – Assange est vaniteux, il est messianique, un prédateur sexuel &c &c – aucun d’entre nous ne sait si c’est vrai ou non; nous n’en avons aucune idée.

JT: Correct.

JC: Mais l’argumentation se tourne alors vers les troubles peut-être feints de personnalité de l’individu, pas aux principes qui sont derrière ou au contenu intrinsèque de ce qu’ils font.

Bradley Manning a exposé des meurtres brutaux d’êtres humains… Daniel Ellsberg, également co-fondateur de la FPF, a même brandi une photo disant « j’étais Bradley Manning » et pourtant j’entends encore – « Ce n’est pas une comparaison valable. » – tout le temps – Pendant que les gouvernements divulguent fréquemment selon leurs propres avantages politiques –

JT: Bien, je pense – il faut vraiment porter des cuissardes pour passer au travers de l’hypocrisie sur ce sujet avec Washington.

Quand je témoignais au House Intelligence Committee, ces membres me sortaient, comme Claude Rains – qu’ils étaient ‘choqués, choqués’ que des gens divulguent des choses à Washington. Certains de ces gens prennent régulièrement leur téléphone pour divulguer des choses gênantes les uns sur les autres. Et c’est considéré comme faisant partie du jeu.

Mais je pense qu’ils partagent un certain désamour pour les journalistes et les lanceurs d’alerte qui le font.

KM: Quel est le standard légal? S’il y avait une dynamique comparable, un scénario comparable, pas Assange, quelqu’un qui se fait accuser d’être un « leaker » (divulgateur d’informations à caractère confidentiel, ndt) ou un hacker, ou une menace aux USA qui ne soit pas un lanceur d’alerte. Et ensuite, il y a une entité gouvernementale qui – soit sur commande ou de sa propre initiative – commence une enquête; d’un point de vue strictement légal, quelle est la protection pour l’individu qui initie l’action,  qu’elle soit bienveillante ou plus vénale; et que vous soyez un officiel du gouvernement ou un citoyen, ou même un non-citoyen – quels sont les standards juridiques pour affirmer – tu peux divulguer, mais toi tu ne peux pas?

Je ne parviens pas à croire que Leon Panetta aie le loisir d’appeler les médias mainstream et de dire – ne rapportez pas cette histoire, en voici une meilleure, et j’ai besoin de ceci, ou je ne sais quoi. Ils le font tout le temps. Mais si quelqu’un d’autre le fait, il peut finir sur la chaise électrique. Je ne capte pas.

JC: Ou les différences sont que puisque Seymour Hersh ne grille pas ses sources, il peut diffuser des informations confidentielles sur des attaques contre l’Iran ou des armes de destruction massives… parce qu’à part l’argument du hacker dont nous ne savons pas s’il est vrai – se reposent-ils sur la méthode par laquelle il est venu à diffuser ces informations? Ou est-ce une surgélation générale dans l’hypocrisie?

JT: Alors, je pense que le problème est le standard juridique. Si vous lisez la loi fédérale, il est bien clair que c’est considéré comme un crime que de posséder des informations classées confidentielles sans avoir une autorisation ou un besoin de détenir ces informations.

KM: Judith Miller fait-elle partie de ce monde, ou est-ce différent?

JT: Hé bien, c’est une chose qui peut être utilisée contre n’importe quel journaliste recevant des informations confidentielles comme les Pentagon Papers. Et le problème est que les tribunaux, particulièrement depuis le tribunal Rehnquist, ont graduellement réduit le privilège journalistique dans ce pays. Il y a une exception au privilège journalistique pour la fraude criminelle, ce qui explique pourquoi des journalistes peuvent être traînés devant des grands jurys ou jetés en prison pour n’avoir pas rendu de témoignage. Ceci n’est pas juste pour des affaires à nature confidentielle mais pour toute affaire criminelle.

JC: Mais cela ne s’applique pas uniformément au gouvernement. Donc quand Rove a divulgué l’identité de Valerie Plame, – hé bien, ils ont eu Scooter Libby, ils en ont donc lâché un.

JT: En fait, il y a beaucoup de ce genre de conflits. Je veux dire, il y avait Sandy Berger, qui aurait placé du matériel confidentiel dans sa chaussette et serait sorti d’un bâtiment sécurisé. Toute autre personne faisant cela aurait probablement été poursuivie, et il –

KM: Et l’a divulgué. Ce n’est pas comme s’il le ramenait chez lui pour mettre dans son album de souvenirs de fac.

JT: Ouais. Il y a beaucoup de ce genre de choses.

Les gens ne se rendent pas compte que l’administration Obama a été, s’il en fut, plus dure envers les lanceurs d’alerte que l’administration Bush. La raison en est en partie qu’ils savent que le bord de ceux qui soutiennent traditionnellement les lanceurs d’alerte se trouve être celui d’Obama. Et donc ils –

JC: Peux-tu un peu plus t’expliquer là-dessus? Je n’ai pas bien compris.

JT: Hé bien, que l’administration Obama, dans le domaine des lanceurs d’alerte, a rpsi exactement la même position que celle qu’ils ont adoptée sur les libertés civiques. c’est-à -dire, ils sont pleinement conscients –

JC: Institutionnalisant l’agenda de Bush, l’expansion massive du pouvoir de l’exécutif…

JT: Mais ils en ont plus que la capacité pour le faire, car ils savent qu’ils démarrent en divisant l’habituelle –

JC: Opposition.

JT: – communauté, oui –

JC: Compris.

JT: – qui soutient les lanceurs d’alerte. Et c’est la même chose avec les libertés civiques – ils savent qu’au moins la moitié des gens qui soutiennent d’habitude les lanceurs d’alerte ne diront rien si l’assaut vient du président Obama. Et cela fait partie de ce culte de la personnalité qui a saisi tant de gauchistes et Démocrates et progressistes.

JC: Ouais. Nous le voyons tous les jours.

JT: Mais la répression contre les lanceurs d’alerte est un exemple d’une réaction assez tiède. L’administration Obama est partie le mors aux dents contre les lanceurs d’alerte. Ils ont témoigné très peu de sympathie ou de retenue. Mais il y en eu très peu de couverture médiatique. Vous savez, j’avais pensé que la Convention Démocrate était révélatrice, quand vous compariez la platreforme entre 2008 et 2012. Des pans entiers des libertés civiques ont disparu entre ces deux conventions. Et même s’il est vrai que ces conventions sont plutôt vides de contenu, le refus de ne faire que mentionner le soutien de certains des principes de sa campagne de réélection a été vraiment frappant, depuis la détention indéfinie à la torture.

JC: Je sais.

JT: En fait, cela s’est évaporé. La même chose avec les écoutes sans mandat – les meurtres par drones – même des États-Uniens tués sans même un argument juridique cohérent ou –

JC: Mais il était sur « Jon Stewart » (un talk-show US, ndt), et il a bien dit que tuer des États-Uniens n’est pas optimal,

JT: Oui.

(Rires)

JC: – c’est un peu comme une reconnaissance de loin de certaines des affaires d’état louches et sales.

JT: Oui. C’est comme sortir sa décapotable par temps de pluie. Ce n’est pas optimal.

JC: Non, pas optimal. Parfois vous avez juste besoin de garder des gens en prison sans procès et de les assassiner. Mais c’est pas optimal.

JT: Cela montre vraiment la fascination qu’a cette administration pour les drones. Peu de gens savent que le président Obama s’est servi d’attaques de drones beaucoup plus de fois que Bush ne l’a jamais fait. Obama est hors catégorie en termes d’attaques de drones.

JC: – et ces actes de guerre, sur des nations souveraines, et des innocents se font tuer, pas vrai? Mais nous les appelons des terroristes suspectés, et les massacrons. En réalité nous ne savons pas qui ils sont – ou qui nous tuons – ou pourquoi.

JT: Ouais, c’est encore un autre exemple de ce genre de sens nuancé que nous trouvons chez l’administration Obama – qu’est-ce qu’une attaque de drone? Une attaque de drone est un assassinat. C’est cibler un individu pour le tuer.

JC: Cela devrait être souligné en sang – Comme tu a dit, ton droit à procédure te sert quand ta voiture explose –

C’est intéressant, parce que c’est comme un parallèle tordu de ce qu’est un Assange – qu’est-ce qu’un journaliste? Tout ce malaise profond – les gens ne semblent tout simplement pas vouloir le reconnaître et ce n’est même pas vraiment défendu – juste ignoré comme par routine – ce n’est pas juste que les excès de l’administration Bush n’ont pas été corrigés – il y a une escalade d’écoutes sans mandat, une escalade de drones, une escalade d’intimidation des lanceurs d’alerte. Ces choses augmentent exponentiellement. Est-ce que c’est un commentaire correct?

JT: Non, il est absolument juste. Mais ces leaders Démocrates ont grandement abandonné les libertés civiques. Ils livreront encore des envolées de rhétorique au sujet des libertés civiques. Mais ce sont quelques-unes des mêmes personnes pendant l’administration Bush qui apprirent des choses telles que les programmes de torture. Certains étaient les mêmes qui bloquèrent toute enquête parlementaire de ces programmes.

Ils sont donc lourdement investis dans ce système national de sécurité que nous avons. Et cela ne va pas changer simplement parce qu’Obama est dans son deuxième mandat. Le Congrès est toujours lourdement divisé. Ces politiciens vont tourner le regard vers les prochaines élections dans deux ans, et Obama aussi. Et ils vont poursuivre la même approche et le même script pour ce qui est des libertés civiques. Ils vont continuer à donner à la clique de la sécurité nationale tout ce qu’ils veulent.

JC: C’est tellement bizarre, parce que même quand nous parlons de libertés civiques, cela semble être un thème très marginal – un peu kitsch, un peu comme ce que font les collectionneurs de petites babioles. j’aime mes petites boîtes chinoises, j’aime ma liberté civique.

Ce que je ne comprends pas c’est – et c’est pourquoi je pense que c’est peut-être juste du racisme – peut-être parce que ce n’est encore arrivé à personne que nous connaissions, seulement ces Arabes ou personnes à la peau brune de pays ratés. Tant pis pour eux… Ce n’est pas grave s’ils peuvent jeter Bradley Manning en prison. Pas grave s’ils peuvent jeter n’importe quel Arabe en taule ou les assassiner, ou leurs familles à un mariage – Si le gouvernement peut simplement dire – nous soupçonnons cette ou ces personnes d’être des terroristes, nous pouvons les pulvériser – les oblitérer de la surface de la planète.

JT: Ou,plus important, tu auras la même division. Les gens ne vont toujours pas sentir qu’ils peuvent s’opposer à Obama, avec les Républicains encore plus barrés à droite.

Et donc tu vas avoir la même dynamique. C’est la même caisse de résonance qui a cours aujourd’hui. Et c’est pourquoi Obama a été si désastreux pour le mouvement des droits civiques. J’ai écrit une colonne il y a quelques années, au sujet de la mort du mouvement des libertés civiques, pour le LA Times. Et elle détaille combien Obama a été dévastateur pour le mouvement. Je ne pense pas que sa réélection aide, mais plutôt gêne la cristallisation d’un mouvement significatif. Il ne va pas prendre.

Je pense qu’il aurait pu prendre si Romney avait été elu, ironiquement. Je pense qu’il aurait pris si McCain avait été élu parce qu’il y aurait eu la sortie de cette figure très centripète, qu’est Barack Obama. Parce que beaucoup de gens ne peuvent pas se battre sur ces sujets de libertés civiques quand ils sont en train de se battre contre cette figure emblématique.

JC: Kevin, comment vois-tu la chose se dérouler, politiquement parlant? Vois-tu des bonnes nouvelles arriver par les tuyaux, ou est-ce que nous avons vraiment juste l’obligation de dire la vérité et de prendre les coups? Ou plutôt de regarder pendant que d’autres le font – en fait…

KM: Je pense que nous avons trop de problèmes en même temps: Un. Le Congrès – qu’il soit Démocrate ou Républicain, le Congrès, à la fois la Chambre (des Représentants, équivalent de l’Assemblée Nationale aux USA, ndt) et le Sénat, sont vendus et payés par « POLITIQUE/GOUV. Inc » qui les contrôlent. Les commerciaux, consultants/lobbyistes/leveurs de fonds/opérateurs – ils mènent la danse à Washington, DC maintenant. Vous avez donc très peu d’ouvertures pour quoi que ce soit de créatif, pour toute alternative, toute solution et le public globalement recherche des solutions.

Deux, Jon parle d’un point très important auquel je n’avais pas encore pensé.. Le fait est qu’il n’y a pas de partage 50/50. Il y a une sorte de partage différent. Et la raison pour laquelle Obama n’a pas été aussi bon qu’il l’aurait pu, c’est qu’il lui en est donné le pouvoir. Et tous les jours, il y a ce pouvoir – cette influence – qui est donné à des gens qui ont peur d’être considérés comme déloyaux -ooh, ne dites pas ça, vous ne pouvez dire ça, vous ne pouvez pas. C’est notre homme.

En fait, la réalité de l’histoire est que, politiquement, si tu n’as pas tes suporters te poussant vers un agenda, te poussant à t’améliorer, te poussant vers de nouvelles hauteurs… tu laisses tout à l’égo – ou à l’ego d’Obama, ou à sa vanité, son narcissisme, le nom que tu veux lui donner – nous n’en bénéficierons pas. Les gens globalement n’en bénéficieront pas, c’est à propos de lui, pas du peuple.

Il y a donc, je crois, cet octroi en silence de pouvoir, d’influence, involontaire ou tout à fait voulu en lui accordant un sauf-conduit. Et ce n’est pas juste les libertés civiques.

Ce qui m’effraie le plus c’est que tellement de gens qui sont sur les côtés de la route, qui devraient être activés – motivés et activés mour faire quelque chose, prennent tout pour acquis.

JC: Je vais bientôt voir Assange et revenir en parler…

Source: http://www.huffingtonpost.com/john-cusack/what-is-an-assange-part-2_b_2402236.html

Lire la 1ère partie de l’interview: https://wikileaksactu.wordpress.com/2013/01/06/interview-de-john-cusack-quest-ce-quun-assange/

Traduit depuis le web par Will Summer

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