Le gouvernement britannique contre ses journalistes

Le journaliste Glenn Greenwald et Edward Snowden

Nathalie Collard (Lapresse.ca), le 07 novembre 2013

Au moment où on pleure la mort des deux reporters français assassinés au Mali le week-end dernier, et qu’en même temps, on réitère l’importance du travail journalistique en démocratie, la Grande-Bretagne livre une charge sans précédent à l’endroit du journalisme d’enquête.

Les pressions exercées par le premier ministre David Cameron sur le quotidien The Guardian sont tellement intenses qu’elles ont fait réagir plusieurs groupes de défense des droits de la personne qui ont publié lundi une lettre ouverte dénonçant cette menace à la liberté de presse.

Rappelons les faits: depuis plusieurs mois, le Guardian publie des articles du journaliste Glenn Greenwald qui reposent sur des données divulguées par Edward Snowden, ancien consultant auprès de la National Security Agency (NSA), aujourd’hui réfugié en Russie. Ces informations explosives concernent entre autres des opérations d’espionnage des États-Unis dans divers pays européens. Pour des raisons de sécurité, et pour éviter d’être intercepté par les autorités américaines, Glenn Greenwald travaille de chez lui, au Brésil. Il y a quelques semaines, son conjoint a été intercepté à l’aéroport d’Heathrow où on lui a confisqué téléphone cellulaire et ordinateur et où on l’a interrogé pendant neuf heures. Bref, la tension est grande.

Le Guardian est au coeur de la tempête et fait l’objet de pressions continues de la part du gouvernement britannique. L’été dernier, son rédacteur en chef, Alan Rusbridger, a révélé avoir été forcé par des représentants des services secrets britanniques de détruire des fichiers reliés à l’affaire Snowden. Loin de se laisser intimider, il avait déclaré qu’il publierait désormais à partir des bureaux du Guardian aux États-Unis.

Mais les pressions gouvernementales se sont poursuivies jusqu’à atteindre leur point culminant, la semaine dernière, lorsque le premier ministre Cameron y est allé d’une déclaration que d’aucuns ont qualifiée de menace.

«Je ne veux pas avoir à utiliser des injonctions ou d’autres mesures plus dures, a déclaré David Cameron. Je préfère de loin en appeler au sens de la responsabilité sociale des journaux. Mais s’ils ne font pas preuve de responsabilité sociale, il sera très difficile pour le gouvernement de rester passif et de ne pas agir.»

Le député Keith Vaz a pour sa part annoncé que la commission parlementaire britannique sur le contre-terrorisme allait enquêter sur le Guardian. Est-ce que le quotidien a enfreint la loi en publiant les informations divulguées par Edward Snowden? A-t-il mis la sécurité du pays en danger? Ce sont des questions auxquelles la commission tentera de répondre.

De leur côté, les signataires de la lettre – environ 70 organismes issus d’une quarantaine de pays- sonnent l’alarme à propos de ces pressions qui, disent-ils, tentent d’empêcher le débat public sur les questions soulevées par les révélations du Guardian.

«Nous avons uni nos voix au sein d’une coalition internationale, car nous croyons que la réponse de la Grande-Bretagne face aux révélations concernant les opérations de surveillance de la NSA porte atteinte aux droits de la personne au pays, écrivent-ils. La réponse du gouvernement a été de condamner au lieu de célébrer le journalisme d’enquête qui joue un rôle crucial dans une société démocratique en santé.»

La lettre est disponible dans son intégralité sur le site du Guardian.

Source: http://www.lapresse.ca/international/dossiers/sous-surveillance/201311/07/01-4708150-le-gouvernement-britannique-contre-ses-journalistes.php

Le journaliste Seymour Hersh: Pourquoi les médias ne posent-ils jamais aucune question à Obama?

Investig’Action, 1er octobre 2013

Seymour Hersh a des idées extrêmes pour régler les problèmes du journalisme – fermer les rédactions de NBC et ABS, virer 90% des directeurs de rédaction et revenir au travail de base du journalisme qui, selon lui, consiste à être un outsider.

Il n’en faut pas beaucoup pour énerver Hersh, le journaliste d’investigation qui a été le cauchemar des présidents US depuis les années 60 et fut un jour décrit par le parti républicain comme « ce que le journaliste compte de plus proche d’un terroriste ».

Il est en colère contre la frilosité des journalistes aux États-Unis, contre leur incapacité à défier la Maison Blanche et à incarner un messager impopulaire de la vérité. Ne lui parlez même pas du New York Times qui, d’après lui, passe « tellement plus de temps à servir les intérêts d’Obama que je n’aurais jamais pu l’imaginer » – ou de la mort d’Oussama Ben Laden. « Rien n’a été fait à propos de cette histoire, c’est un gros mensonge, pas un seul mot n’est vrai », dit-il à propos du raid des US Navy Seals en 2011.

Seymour Hersh Photo: Seymour Hersh a exposé le massacre de My Lai pendant la guerre du Vietnam, qui lui a valu le prix Pulitzer.

Hersh est en train d’écrire un livre à propos de la sécurité nationale et y consacre un chapitre à la mort de Ben Laden. Il dit qu’un rapport récent produit par une commission pakistanaise « indépendante  » sur la vie dans le quartier où était terré Ben Laden ne tient pas la route. « Les Pakistanais ont sorti un rapport, ne m’en parlez pas. Disons-le ainsi: il a été réalisé avec un apport américain considérable. C’est un rapport bidon,  » déclare-t-il en mentionnant des révélations à paraître dans son livre.

L’administration Obama ment systématiquement, déclare-t-il, mais aucun des ténors des médias américains, des chaînes de télé à la grande presse papier, ne remet en question ce qu’elle affirme.

« C’est pathétique, ils sont plus qu’obséquieux, ils ont peur de s’en prendre à ce mec (Obama),  » affirme-t-il dans une interview accordée au Guardian.

« Il fut un temps où, lorsque des événements dramatiques se produisaient, le président et ses larbins avaient le contrôle de la manière de raconter l’histoire, on savait plus ou moins qu’ils feraient de leur mieux pour la raconter correctement. Ça n’arrive plus désormais. Maintenant, ils tirent profit de la situation et travaillent à la réélection du président. »

Il n’est même pas certain que les révélations à propos de l’ampleur et de la profondeur de la surveillance qu’exerce la NSA aient des répercussions durables.

Snowden a changé le débat autour de la surveillance

Il est persuadé que le dénonciateur de la NSA Edward Snowden « a changé la nature du débat » sur la surveillance. Hersh dit que lui-même et d’autres journalistes ont écrit à ce sujet, mais Snowden était pertinent car il a fourni des preuves documentées – bien qu’il soit sceptique quant à l’effet que cela aura sur la politique du gouvernement américain.

« Duncan Campbell [le journaliste d’investigation britannique qui a révélé l’affaire Zircon], James Bamford [journaliste américain] et Julian Assange et moi et le New Yorker, nous avons tous décrit cet état de surveillance constante, mais il [Snowden] a fourni un document et cela a changé la nature du débat, c’est désormais une réalité,  » déclare Hersh.

« Les directeurs de rédaction adorent les documents. Les directeurs de merde qui n’auraient jamais approché ce type de sujet, ils adorent les documents, et il a donc changé la donne,  » ajoute-t-il, avant de préciser sa pensée.

« Mais je ne sais pas si cela aura une influence à long terme parce que d’après les sondages que je vois aux États-Unis, le président peut se contenter de dire ‘Al-Qaïda, Al-Qaïda’ et le public votera à deux contre un pour ce genre de surveillance, ce qui est tellement idiot.  »

Devant un public dense lors des cours d’été de la City University à Londres, Hersh, 76 ans, met le paquet, avec une déferlante d’histoires étonnantes sur ce que le journalisme était par le passé ; comment il a révélé le massacre de My Lai au Vietnam, comment il a obtenu les photos de soldats américains brutalisant des prisonniers irakiens à Abu Ghraïb, et ce qu’il pense d’Edward Snowden.

Espoir de rédemption

En dépit de ses inquiétudes quant à la témérité du journalisme, il croit que la profession présente encore un espoir de rédemption.

« J’ai cette espèce de vision heuristique du journalisme, nous offrons potentiellement un peu d’espoir parce que le monde est plus que jamais dirigé par de véritables nigauds… Pas que le journalisme soit toujours merveilleux, ce n’est pas le cas, mais au moins nous proposons une sorte d’alternative, une certaine intégrité.  »

Son histoire à propos de sa révélation de l’atrocité de My Lai est un exemple de journalisme à l’ancienne et de persévérance. En 1969, il reçoit un tuyau à propos d’un chef de peloton de 26 ans, William Calley, inculpé par l’armée de meurtre d’assassinats en masse.

Au lieu de téléphoner à un officier de presse, il est monté dans sa voiture et est parti en quête du soldat à la base de Fort Benning, en Géorgie, où Hersh avait entendu qu’il était détenu. Il a arpenté toute la vaste base de porte en porte, parfois en baratinant pour arriver à ses fins, fonçant à la réception, tapant du poing sur la table en hurlant : « Sergent, faites sortir Calley tout de suite. »

Finalement, ses efforts auront payé avec son premier article publié dans le St Louis Post-Dispatch, publié par intermédiaires à travers tout le pays, qui lui vaudra le Prix Pulitzer. « J’en ai fait cinq articles. J’ai demandé 100 dollars pour le premier, et à la fin le [New York] Times payait 5000 dollars par article.  »

Il fut engagé par le New York Times pour couvrir les conséquences du scandale du Watergate et finit par traquer Nixon au Cambodge. Près de 30 ans plus tard, Hersh a refait les gros titres en révélant les abus sur les prisonniers irakiens à Abu Ghraïb.

Y consacrer le temps nécessaire

Son message aux étudiants en journalisme est de consacrer du temps et des kilomètres. Il était au courant de l’affaire d’Abu Ghraïb cinq mois avant de pouvoir écrire à ce propos, ayant été tuyauté par un officier de haut rang de l’armée irakienne qui a risqué sa vie en quittant Bagdad pour Damas afin de lui raconter que les prisonniers écrivaient à leur famille pour leur demander de venir les tuer parce qu’ils avaient été « dépouillés ».

« J’ai passé cinq mois à chercher une preuve, parce que sans preuve documentée, il n’y a rien, ça ne mène à rien.  »

Hersh en revient au président Obama. Il a déclaré par le passé que la confiance de la presse à remettre en cause le gouvernement s’est écroulée à près le 11 septembre 2001, mais il affirme catégoriquement qu’Obama est pire que Bush.

« Pensez-vous qu’Obama ait été jugé selon des normes rationnelles? Guantanamo est-il fermé? La guerre est-elle finie? Qui fait un peu attention à ce qu’il se passe en Irak? Parle-t-il sérieusement d’intervenir en Syrie? Nous ne sommes pas en très bonne position dans les 80 guerres où nous sommes impliqués en ce moment, pourquoi diable veut-il donc aller en faire une nouvelle? Que se passe-t-il [du côté des journalistes]?  » demande-t-il.

Il dit que le journalisme d’investigation américain est en train de mourir étouffé par la crise de confiance, le manque de moyens et une notion erronée de ce que signifie être journaliste.

« Une bonne part consiste désormais à remporter des prix. C’est du journalisme à la recherche d’un Pulitzer, » ajoute-t-il. « Un journalisme sur mesure, donc vous choisissez une cible comme – je ne veux pas dénigrer parce que ceux qui le font travaillent dur – mais comme la sécurité des passages à niveaux des chemins de fer et des trucs du genre, c’est un sujet sérieux mais il y a d’autres problématiques que celle-là. »

« Comme tuer des gens, comment Obama s’en sort-il avec le programme des drones, pourquoi n’en faisons-nous [les journalistes, ndt] pas plus à ce sujet? Comment justifie-t-il cela? Quels sont les renseignements? Pourquoi n’examinons-nous pas cette politique pour déterminer si elle est bonne ou mauvaise? Pourquoi les journaux citent-ils sans cesse les deux ou trois groupes qui supervisent les assassinats par drone interposé? Pourquoi ne faisons-nous pas notre travail?  »

« Notre boulot est de découvrir par nous-mêmes, et non de se contenter de dire ‘il y a débat’ – notre boulot est d’aller au-delà du débat et de découvrir qui a raison et qui a tort à propos de ces problématiques. Cela n’arrive pas assez souvent. Cela coute du temps, de l’argent, cela comporte des risques et met en danger. Le New York Times a encore dans son équipe des journalistes d’investigation, mais ils servent plus les intérêts du président que je ne l’aurais jamais imaginé… Plus personne n’ose être un outsider.  »

Il dit que dans certains aspects, l’administration Bush était un sujet plus facile à traiter. « Durant l’ère Bush, j’ai le sentiment qu’il était plus facile d’être critique qu’avec Obama. C’est bien plus difficile sous Obama. »
Interrogé à propos de la solution à ces problèmes, Hersh trouve la plupart des directeurs de rédaction pusillanimes et pense qu’ils devraient être virés.

« Je vais vous donner la solution, débarrassez-vous de 90% des directeurs de rédaction qui sont en place actuellement et commencez à promouvoir ceux que vous ne savez pas contrôler. Je l’ai vu au New York Times, je voyais que ceux qui recevaient des promotions étaient ceux qui étaient les plus soumis à l’éditeur et étaient ce que leurs supérieurs voulaient et les fauteurs de trouble n’étaient pas promus.

Commencez à promouvoir ceux qui vous regardent droit dans les yeux et vous disent ‘Je m’en fous de ce que vous dites’. »

Hersh ne comprend pas non plus pourquoi le Washington Post a gardé pour lui les fichiers de Snowden jusqu’à ce qu’ils apprennent que le Guardian allait les publier.

S’il était patron d’US Media Inc., sa politique de la terre brûlée ne s’arrêterait pas aux journaux.

« Je fermerais les rédactions des chaînes d’information et repartirais à zéro, tabula rasa. Les majors, NBC, ABC, ils n’apprécieront pas cela – faites juste quelque chose de différent, faites quelque chose qui rend les gens furieux à votre égard, c’est ce que nous sommes censés faire. »

Hersh a fait une pause en tant que reporter, occupé qu’il est avec l’écriture d’un livre qui sera sans aucun doute inconfortable à lire tant pour Bush que pour Obama.

« La république est en danger, nous mentons à propos de tout, le mensonge est devenu la matière première. » Et il implore les journalistes de réagir.

Traduction par le collectif Investig’Action: http://www.michelcollon.info/Seymour-Hersh-a-propos-de-la-mort.html

Source originale : The Guardian, « Seymour Hersh sur Obama, la NSA et les médias « pathétiques » américains

Julian Assange à la soirée « Pour la liberté de l’information »

Dimanche 29 septembre, à 19h30, Mediapart et Reporters sans frontières vous invitent à une grande réunion publique au Théâtre de la Ville à Paris, également retransmise en direct en vidéo. Réservez votre soirée.

Nous avons le droit de savoir

Pour la liberté de l’information
Pour le secret des sources
Pour les lanceurs d’alertes

Julian Assange à la soirée "Pour la liberté de l'information"

Reporters sans Frontières et Mediapart vous invitent à une grande réunion publique autour de leur appel Nous avons le droit de savoir lancé en juillet dernier. Avec de nombreux intervenants, français et étrangers, un duplex avec Julian Assange et d’autres invités surprises.

Réservez par mail: invitations@mediapart.fr

Entrée libre

Le dimanche 29 septembre 2013 à 19h30
Au Théâtre de la Ville
2, Place du Châtelet, 75004 Paris
M° Châtelet

Source: http://blogs.mediapart.fr/edition/complices/article/220913/julian-assange-la-soiree-pour-la-liberte-de-linformation

Des médias néerlandais lancent « Publeaks.nl », un « WikiLeaks national »

Publeaks.nlAmsterdam, 09 sept. 2013 (MAP)- Les Pays-Bas disposent désormais de leur « WikiLeaks national », où « les dénonciateurs » pourraient prendre contact avec la presse dans un « environnement sécurisé », l’anonymat étant garanti.

Quinze médias néerlandais ont lancé lundi un site web, Publeaks.nl, qui devraient permettre à tout un chacun de transmettre sous couvert de l’anonymat des documents, des vidéos ou des images révélant des pratiques ou des faits relevant de l’intérêt public.

Un communiqué des initiateurs précise qu’il s’agit d’une première au monde dans la mesure où cette action est le fruit de l’adhésion de tous les principaux organes de presse néerlandais et où l’anonymat et la sécurité des dénonciateurs sont largement garantis. On rappelle que les sites similaires à travers le monde sont l’initiative d’un seul support et généralement pas sécurisés. Les documents mis en ligne ne pourront être consultés que par les médias sélectionnés par le lanceur d’alerte, a précisé la même source, ajoutant que même la Fondation Publeaks, à l’origine du site, n’interviendra pas dans le traitement de l’information et n’est pas en mesure d’identifier le dénonciateur.

La Fondation Publeaks est financée par les médias participants. Il s’agit d’Algemeen Dagblad (AD), De Correspondant, De Groene Amsterdammer, De Volkskrant, Het Financieele Dagblad, Het Parool, NOS Nieuws, NRC Handelsblad, Nieuwsuur, Nu.nl, Pownews, RTL-Nieuws, Trouw et Vrij Nederland.(MAP).

Source: http://www.menara.ma/fr/2013/09/09/776300-des-m%C3%A9dias-n%C3%A9erlandais-lancent-publeaksnl-un-wikileaks-national.html

RootsAction.org: Inacceptable – Obama retient un journaliste en prison au Yémen

Yémen, protestation contre la détention du journaliste Abdulelah Haider Shaye

Le 17 décembre 2009, des missiles Tomahawk américains et des bombes incendiaires à sous-munitions sont tombés sur le petit village yéménite d’al Majala, tuant 21 enfants, 14 femmes et 6 hommes, et brûlant toutes les maisons et ce qu’elles contenaient. Le gouvernement du Yémen en a revendiqué à tort la responsabilité. Le journaliste yéménite Abdulelah Haider Shaye a réfuté cette allégation.

Shaye a fait un rapport sur le carnage, y compris en photographiant des pièces de missile portant la mention « Fabriqué aux Etats-Unis ». Il a rendu compte des frappes américaines ultérieures au Yémen, en collaboration avec le Washington Post, ABC News, Al Jazeera et d’autres médias.

Shaye est en prison au Yémen pour « crime » de journalisme, sur l’insistance du Président Obama. Cliquez ici pour rejoindre notre demande commune à Obama et au gouvernement du Yémen pour libérer Shaye.

Alors que le gouvernement américain recherchait le citoyen américain Anwar Awlaki pour le tuer, Shaye a suivi sa trace à plusieurs reprises et l’a interviewé. C’étaient des entretiens difficiles et sérieux, où Shaye demandait à Awlaki comment il pourrait peut-être soutenir des actes de violence. L’image d’Awlaki n’a pas bénéficié d’aide.

Mais le gouvernement américain a commencé à avertir les médias de ne pas travailler avec Shaye, faussement accusé de soutenir Al Qaïda. Le gouvernement yéménite a enlevé Shaye, l’a menacé et l’a relâché, puis l’a attrapé de nouveau et lui a intenté un procès sans défense, universellement dénoncé comme une imposture par les organisations de défense des droits de l’homme, dont Amnesty International et Human Rights Watch.

Le 2 février 2011, le président yéménite Ali Abdullah Saleh, sous la pression publique, a élaboré, imprimé, et était prêt à signer un acte de pardon pour Shaye. Mais Saleh a reçu un appel téléphonique du président Barack Obama, qui s’est opposé à la libération du journaliste. Saleh a déchiré l’acte de pardon.

Les Américains vont apprendre l’histoire de Shaye dans la version cinématographique de « Dirty Wars », qui sortira dans les salles américaines le 7 juin. Saisissons-nous de ce moment pour dire au président Obama et au gouvernement yéménite qu’un journaliste ne doit pas être enfermé pour avoir fait son travail.

Cette situation est inacceptable. S’il vous plaît, signez la pétition, qui est également soutenue par Demand Progress, et que nos amis de CodePink aideront à soumettre à la fois à la Maison Blanche et au gouvernement du Yémen.

S’il vous plaît, faites suivre ce message de manière large aux amis partageant les mêmes idées partout dans le monde.

L’équipe de RootsAction.org

P.S. RootsAction est une force indépendante en ligne approuvée par Jim Hightower, Barbara Ehrenreich, Cornel West, Daniel Ellsberg, Glenn Greenwald, Naomi Klein, Bill Fletcher Jr., Laura Flanders, l’ancien sénateur américain James Abourezk, Coleen Rowley, Frances Fox Piven, et bien d’autres.

Source: http://act.rootsaction.org/p/dia/action3/common/public/?action_KEY=8014

WikiLeaks innove et créé deux outils de recherche pour les journalistes

Public Library of US Diplomacy - WikiLeaks.org

En même temps que la publication des « Kissinger Cables », WikiLeaks lance 2 outils de recherche sur le site de son organisation, afin de faciliter le travail des journalistes et des curieux.

Le 1er outil consiste en une base de recherche avancée dans les Câbles diplomatiques américains, nommée PLUSD (Public Library of US Diplomacy), permettant les recherches thématiques, par mots-clés, par concept, par ambassade d’origine, par type d’administration, par expéditeur/destinataire, par dates, ou selon la classification des documents. C’est véritablement un outil qui permet de gagner beaucoup de temps lors des recherches effectuées dans les 2 millions de câbles publiés par WikiLeaks depuis ces dernières années: 1,707,500 millions de câbles pour les câbles Kissinger, et 251,287 câbles de la série du Cablegate. Il n’en faut pas moins pour éveiller de nouvelles vocations journalistiques et pour donner envie à chaque citoyen de se plonger dans les documents de la diplomatie américaine.

Le 2ème outil créé par WikiLeaks consiste en un outil de surlignage du texte dans les câbles, qui permet de créer un nouveau lien vers les documents, afin de partager plus facilement les éléments que l’on veut citer. L’outil se situe en bas, à droite de l’écran. Il suffit de sélectionner et de surligner la phrase souhaitée (en cliquant sur « Highlight selection »), ou bien de désélectionner le texte (en cliquant sur « Un-highlight selection » ou « Un-highlight all »). Pour créer un nouveau lien internet de ce document, qui permet à chacun de voir la partie du texte que vous avez surligné, cliquez sur « Permalink with highlights ». Vous pouvez ensuite tweeter ce lien sur Twitter et le partager avec tout le monde. Voici à quoi ressemble l’outil mis en pratique dans les documents WikiLeaks:

Documents WikiLeaks, avec la méthode de surlignage

Pour résumer cet exemple, voici le lien original du document sans surlignage. Puis, en ayant cliqué là où il faut, voici le permalien de ce même document avec la phrase que j’ai sélectionnée et surlignée. Faire des recherches dans les câbles devient désormais un jeu d’enfant. Chacun peut s’amuser à devenir journaliste et à chercher la vérité dans les milliers de documents qui font partie désormais de notre patrimoine commun. Une partie de la mémoire du monde se trouve dans ces documents. Ainsi, chercher dans ces câbles, c’est comme chercher dans une partie de notre histoire, chercher dans la mémoire de nos sociétés ou dans les bribes du passé non-encore élucidé. Bien sûr, il était temps qu’un site comme WikiLeaks crée ce type d’outils de recherche. Cela aidera non seulement les journalistes, mais aussi tous les blogueurs et tous les bénévoles qui écrivent des articles sur WikiLeaks.

WikiLeaks n’accepte plus temporairement de documents : quels sont les autres moyens de publier des fuites?

WikiLeaks Submissions

Comme on peut le lire sur un miroir de Médiapart, le site WikiLeaks ne permet plus actuellement de transmettre des documents.

« Remarque: Pour le moment, WikiLeaks n’accepte pas de nouvelles soumissions de documents, dû à des améliorations de la maintenance du site pour le rendre à la fois plus sûr et plus convivial. Depuis que nous n’acceptons plus de documents durant la période de maintenance, nous avons aussi temporairement fermé notre page de support en ligne via chat pour savoir comment faire une soumission de documents. Nous prévoyons la réouverture de la boîte de dépôt électronique et du chat de support en ligne dans un avenir proche. »

Ceci dit, il est toujours possible de contacter les administrateurs du forum WikiLeaks pour en savoir plus sur les autres possibilités de communiquer ou de transmettre des informations de manière sécurisée, comme avec le projet TOR.

We Fight CensorshipNéanmoins, pour tous ceux qui voudraient publier des documents secrets en leur possession, existe le site « We Fight Censorship », créé à l’initiative de Reporters Sans Frontières, et qui permet aussi de contourner la censure des gouvernements, de manière sécurisée, avec ce message d’accueil:

« Mettons à l’abri l’information – Si vous avez un article, une photo ou une vidéo qui a été censuré, ou qui a causé l’emprisonnement de la personne qui a créé le contenu, envoyez-le nous via notre formulaire sécurisé en ligne. »

« We Fight Censorship » permet également à tous les citoyens de devenir traducteur bénévole pour les documents et contenus publiés qui proviennent du monde entier: Chine, Japon, Maroc, peut-on lire, entre autres pays.

OpenLeaksQuand au site Openleaks, qui avait été créé par Daniel Domscheit-Berg, l’un des anciens collaborateurs de WikiLeaks, il semble aussi que ce site ait mis un frein à son intention de publier des documents secrets. Actuellement, le site a changé d’apparence et est devenu un blog, avec un message qui se veut rassurant: « le projet est encore en vie ».

Al Jazeera et la politique étrangère des Etats-Unis: Ce que les Câbles de WikiLeaks révèlent au sujet de la pression et de la propagande américaine

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par Maximilian C. Forte, professeur associé d’anthropologie à l’Université Concordia de Montréal.

« Al Jazeera est un composant vital pour la stratégie de l’USG [United States Government] dans sa communication avec le monde arabe. » — Joseph E. LeBaron, Ambassadeur US au Qatar, 6 Novembre 2008

« Le Président de la Commission d’Al Jazeera Hamed bin Thamer Al Thani s’est montré ouvert à des usages créatifs des antennes d’Al Jazeera par l’USG au-delà des simples interviews. » — Joseph E. LeBaron, Ambassadeur US au Qatar, 10 Février 2009

Les câbles des ambassades US publiés par WikiLeaks présentent de nombreuses histoires très intéressantes qui racontent comment Al Jazeera s’est fait dompter par le gouvernement américain. L’ambassade US à Doha, et les officiels de Washington, ont utilisé une variété de méthodes directes et indirectes pour s’assurer un plus grand degré de soumission du côté d’Al Jazeera. Ces méthodes comprenaient le placement de porte-paroles dans les programmes d’actualité d’Al Jazeera; la soumission d’informations approuvées par le gouvernement US; en apportant une formation américaine aux journalistes d’Al Jazeera; en demandant une distorsion des programmes diffusés; en sécurisant un accord avec Al Jazeera pour faire une vérification en premier lieu avec des officiels US, avant toute diffusion de programmes « sensibles »; en surveillant Al Jazeera dans les moindres détails, en menant une évaluation depuis son information jusqu’à sa structure et ses politiques internes; en déposant des plaintes auprès des ministres du gouvernement qatari; avec des visites constantes et personnelles dans les sièges d’Al Jazeera; en développant une familiarité et des contacts personnels proches avec le personnel d’Al Jazeera; et en allant au-dessus de la tête du Directeur Général d’Al Jazeera pour être sûr que le « contenu condamnable » soit retiré et jamais répété.

Wadah_KhanfarLe conformisme, le professionnalisme, l’équilibre et l’objectivité, apparaissent comme étant les figures choisies pour un journalisme qui favorise la politique étrangère des Etats-Unis. Les officiels américains n’ont pas ouvertement menacé le personnel d’Al Jazeera, ni ne se sont engagés dans aucune forme de corruption grossière. L’intervention fut plus polie, prolongée, et intime.  Dans le processus de lecture de ces câbles, nous apprenons que, pour le gouvernement US, Al Jazeera a été évaluée comme un outil stratégique, comme un mandataire crédible pour la « diplomatie publique » des Etats-Unis. Nous entendons les anciens cadres d’Al Jazeera se décrire eux-mêmes comme des « partenaires » et des « relations » des Etats-Unis. Nous en apprenons aussi au sujet du degré où Al Jazeera est contrôlée par l’Etat du Qatar et comment elle sert d’instrument à la politique étrangère. Nous témoignons du degré où Al Jazeera English est presque entièrement une importation étrangère, qui ne prétend même pas exprimer « la voix des Arabes » et qui opère en tant que transplant colonial. L’image d’Al Jazeera révélée à travers les câbles est une image sinistre, et Al Jazeera ne pourra jamais en sortir indemne.

Rencontre M. Al Mahmoud

En Mars 2006, Abdul Aziz Al Mahmoud, le directeur du site internet d’Al Jazeera Arabic, en a eu assez et est parti. Al Mahmoud a perdu ses illusions à la fois sur la chaîne et sur son Directeur Général, Wadah Khanfar (plus de précisions sur/de Khanfar suivent dessous). Al Mahmoud, un citoyen du Qatar instruit aux Etats-Unis et ancien militaire, a été décrit par les diplomates US comme « un contact proche de l’Ambassade » (l’un des nombreux contacts, comme il s’en avère — « L’Ambassade de Doha a construit des relations de coopération à caractère personnel au sein d’Al Jazeera »).  Qu’est-ce qui a changé chez Al Jazeera à ce point, pour qu’il ait dû démissionner? Dans l’explication qui nous est donnée par l’ambassadeur américain du moment, Chase Untermeyer, Al Mahmoud aurait dit:

Dans les anciens jours [2001]… Al Jazeera était dans une effervescence d’idéalisme et vivait dans un débat passionné entre les partisans de différentes idéologies (les nationalistes arabes, les islamistes, les sécularistes, les socialistes, etc), et il y avait une atmosphère authentiquement révolutionnaire à ce sujet. Maintenant, dit-il, les gens viennent travailler de 9 à 5 comme des bureaucrates, et Al Jazeera fait partie désormais de l’administration dominante.

L’Al Jazeera décrite ci-dessus, avant sa transformation, ressemble à celle qui est montrée dans le documentaire approfondi et réalisé avec soin, Al Jazeera: Voix de l’Arabie.

Le « conformisme » d’Al Jazeera, dû en partie aux pressions et à la coordination américaine régulière avec les directeurs et les éditeurs d’Al Jazeera sur les questions de la couverture des informations, est l’un des thèmes récurrents dans les câbles, publiés par WikiLeaks, de l’Ambassade US à Doha (dont certains ont été auparavant rassemblés par MRZine). Devenir « responsable » et « professionnel » voulait dire, dans la pratique, devenir responsable devant les Etats-Unis et devant l’Émir du Qatar, tout comme les Etats-Unis ont découvert la valeur de la voix d’Al Jazeera dans le Monde Arabe, et tout comme l’Émir a utilisé son média géant pour attaquer les rivaux arabes au moment opportun, et notamment la Libye.

Une Journée dans la Vie d’Al Jazeera Répondant au Gouvernement US

C’était le 13 Octobre 2005.

Al Jazeera building in Doha, QatarAl Mahmoud a peut-être regretté l’idéalisme, mais il faisait partie d’une mutation d’Al Jazeera vers un plus grand service rendu aux intérêts américains au Moyen-Orient. En ce jour d’Octobre 2005, il a rencontré séparément l’Ambassadeur américain Chase Untermeyer et l’Officier des Affaires Publiques (PAO, Public Affairs Officer) de l’Ambassade américaine, Mirembe Nantongo. Ils recherchaient Al Mahmoud sur des objections qu’ils avaient pour le contenu du site internet d’Al Jazeera Arabic. Al Mahmoud « reconnut qu’une partie des éléments, tel que publiés, étaient inacceptables et ont été changés sur ses instructions » — en réalité, nous apprenons que tout le contenu « indésirable » a été retiré, pas seulement changé, et pas seulement en partie. (Le contenu indésirable était lié, en partie, à l’image des Etats-Unis au Moyen-Orient et à une visite de Karen Hughes, qui était alors Sous-Secrétaire d’Etat à la Diplomatie Publique et aux Affaires Publiques, et qui allait par la suite rendre personnellement visite à Al Jazeera; et à un diaporama du 9/11 [11 septembre] qui a négligé de souligner combien les Etats-Unis ont été une victime et combien le bilan humanitaire a été élevé au Moyen-Orient.)

Chase Untermeyer est d’abord venu parler à un fonctionnaire du Ministère des Affaires Étrangères du Qatar, au sujet du contenu du site. Untermeyer « souligna que c’est le genre de reportage irresponsable qui a produit des problèmes et des tensions dans les relations entre le Qatar et les Etats-Unis » — faisant du problème d’Al Jazeera un problème du gouvernement du Qatar et un problème de relations internationales. Nous voyons exactement comment l’idée du journalisme « responsable » est ici encadrée: un journalisme qui répond aux préoccupations des régimes des Etats-Unis et du Qatar.

Apparemment, l’Agence du Renseignement de la Défense américain (DIA, Defense Intelligence Agency) était aussi occupée à produire de fréquents rapports pour calculer l’« incidence du contenu répréhensible. » L’ambassadeur Untermeyer est allé au Ministère des Affaires Étrangères du Qatar, armé d’un tel rapport pour aider à faire comprendre son affaire. Dans un autre câble, nous apprenons que le DIA aurait régulièrement envoyé de tels rapports au Ministère des Affaires Étrangères, qui ensuite les aurait transmis à Wadah Khanfar, le Directeur Général d’Al Jazeera (voir plus ci-dessous). À une occasion, Wadah Khanfar a commenté la nature du rapport de la DIA: « De toute évidence, la personne qui a écrit ce rapport n’est pas un journaliste.  Le rapport est politiquement orienté. » Ceci nous dit quelque chose sur la politisation du « professionnalisme » tel qu’il est conceptualisé par les diplomates américains.

Horizon de mer à DohaLa PAO, Mirembe Nantongo, a apparemment bien tenté d’intimider Al Mahmoud: « s’est opposé au diaporama du tableau du 9/11″… « ces attaques ont été des actes lâches »… « a rejeté l’assertion du diaporama… »… « donné une vision étroite, déformée »… « omission de tout rôle des Etats-Unis dans la libération des musulmans, » et ainsi de suite.  La PAO a pris note que le diaporama a été retiré du site, mais pas assez satisfaite de l’effet de son interférence dans les décisions éditoriales d’une agence de médias indépendante, elle a demandé à Al Mahmoud de confirmer sa suppression. Pas encore satisfaite de cela, la PAO a ensuite posé violemment un paquet de vues autorisées et certifiées par les Etats-Unis, à répéter pour Al Jazeera:

La PAO a aussi encouragé Al Mahmoud à s’appuyer sur les différentes ressources d’informations dont il disposait avec son personnel via la Section des Affaires Publiques, et elle lui a laissé un dossier avec des feuilles d’informations et des liens relatifs à l’assistance de l’USG [Gouvernement US] dans la région, incluant l’aide d’urgence et les détails des programmes d’échange de l’USG.

Le Directeur Général d’Al Jazeera, Wadah Khanfar, n’a pas seulement ordonné à Al Mahmoud de retirer complètement le diaporama du serveur (pas juste en le modifiant, et pas juste en l’archivant, comme l’aurait préféré Al Mahmoud), mais il apparemment aussi été celui qui a averti Al Mahmoud de s’attendre à un visiteur américain. Al Mahmoud était ainsi, comme l’a noté la PAO, preparé à la visite de ce dernier.  Al Mahmoud a humblement répondu qu' »une erreur avait été commise ». La PAO suspecta que Khanfar avait à son tour eu des pressions de la part du Ministère des Affaires Étrangères du Qatar, après la visite de l’ambassadeur Untermeyer.

La PAO termine un câble en faisant remarquer que:

Al Mahmoud est de toute évidence très soupçonneux d’attirer une attention négative de sa chaîne de commandement, et il conscient qu’USG [Gouvernement US] irrité signife des problèmes pour lui.  Il a prié la PAO de l’appeler directement chaque fois que l’Ambassade observerait du matériel dérangeant sur le site internet.

La liberté de la presse, l’une des valeurs que les Etats-Unis affirment en inventant leur image publique au Moyen-Orient, est démentie dans la pratique réelle. Al Jazeera, de son côté, n’a pas réussi à affirmer une autonomie éditoriale.

Sous le Microscope

« Ils [Al Jazeera] savent qu’ils sont sous le microscope, et veulent être pris au sérieux. La globalisation croissante d’Al Jazeera ne fera qu’accroître la pression faite sur eux pour adhérer aux standards internationaux du journalisme et résultera dans une organisation qui peut être conduite avec un terrain familier, et dans un cadre déjà établi par les médias traditionnels. » — Ambassade US, à Doha, 13 Février 2006

Les officiels de l’Ambassade US, comme nous le voyons dans les câbles Wikileaks de Doha, ont en fait pris l’habitude de rendre visite et de contacter Al Jazeera, espérant construire ce « terrain familier » et d’établir une relation de confiance qui aurait répondu aux normes favorables à la politique américaine. Alors qu’Al Mahmoud venait de dire à la PAO de l’ambassade de le contacter directement chaque fois que les Américains noteraient du matériel qu’ils jugent dérangeant, ainsi l’Ambassade US garda une liste détaillée des contacts d’Al Jazeera — voir « Coordonnées de la Stratégie du Qatar sur les Emissions Répréhensibles ».  Un autre câble, daté du 18 Septembre 2005, détaille une rencontre entre la PAO et le Directeur Général d’Al Jazeera, Wadah Khanfar, un palestinien, comme ils le font remarquer. Il apparaît que Khanfar a essayé d’être une sorte d’intercesseur, courtois et compréhensif envers les Etats-Unis, se souvenant avec émotion comment avant le 9/11 [11 septembre], Al Jazeera « était vue par l’USG [Gouvernement US] et par le monde occidental comme un grand atout et un symbole de progrès dans la région » (je souligne), et payant encore un certain respect pour être indépendante et libre dans la critique.

Quand la PAO (Nantongo apparaît comme étant une personne indélicate, difficilement diplomatique, plutôt coloniale) a demandé à Khanfar comment il voyait les relations d’Al Jazeera avec le gouvernement US, Khanfar s’est dans un premier temps retenu et il a tourné l’attention sur les gouvernements arabes. Tout en relevant des « erreurs » des deux côtés entre Al Jazeera et les Etats-Unis, le Khanfar diplomate semblait encouragé et optimiste à ce qu’un « tournant » ait récemment été atteint dans les relations US-Al Jazeera, autrement dit, « quand des échanges pratiques, détaillés, ont commencé à prendre place entre les deux parties. » « AJ reste ouvert à de telles contributions et elles sont en effet bienvenues », dit Khanfar: « Nous avons été plus en mesure de répondre depuis que nous avons reçu des contributions. C’est désormais une discussion pratique, une relation beaucoup plus saine. » Khanfar a affirmé: « Al Jazeera n’est pas là pour être anti-Américaine. Absolument pas. »

Karen Hughes, l’émissaire de Bush pour la diplomatie publique au Moyen-Orient, mentionnée ci-dessus, a personnellement rendu visite à Al Jazeera en 2006 et eu une rencontre avec Khanfar et quatre autres membres seniors du personnel d’Al Jazeera (le Rédacteur en Chef Ahmed Sheikh, le Rédacteur en Chef adjoint Ayman Gaballa, et les présentateurs seniors Mohamed Krishan et Jamil Azar). Hughes s’est plaint que la couverture de l’Iraq par Al Jazeera n’était pas neutre et suffisamment « respectueuse ».  En réponse, Khanfar a fait quelques remarques convaincantes, critiquant la résistance iraquienne et promettant un partenariat avec les Etats-Unis et leurs objectifs d’occupation:

Nous nous voyons ici comme vos partenaires, et non pas comme une chose pouvant créer des problèmes.  Nous voulons la stabilité en Iraq. Il est clair que la provocation n’a mené nulle part… Nous nous voyons comme des partenaires.

Protestation au YémenHughes s’est opposée à ce qu’Al Jazeera ne montre aucune vidéo que ce soit venant des insurgés ou d’Al Qaïda, cherchant effectivement à interdire ce qui reste d’entre nous de pouvoir jamais écouter ou d’apprendre de ceux qui luttent contre les Etats-Unis (une politique reflétée par YouTube). Hughes a ensuite dit à Khanfar qu’elle placerait « deux ou trois porte-paroles de l’USG sur une base permanente à Dubaï Media City, qui seraient disponibles à tout moment pour commenter sur une large gamme de sujets. » Khanfar était ouvert à cette demande et il sollicita des conférenciers américains avec une expertise sur la politique US en Iraq, le conflit israélo-palestinien et d’autres domaines. Il ajouta qu’il serait heureux d’avoir des porte-paroles du gouvernement américain « sous son bras. » En 2008, dans une section du câble sous-titré « Tenir par la main semble fonctionner », la PAO note qu’Al Jazeera a demandé à l' »Ambassade [US] de fournir des noms d’Américains de notoriété publique qui pourraient souhaiter intervenir » — la PAO fut d’accord et offrit même « de montrer aux producteurs comment chercher les universitaires, les auteurs, les membres de groupes d’experts, les anciens officiels de l’USG et les officiels de l’Etat qui pourraient offrir leurs vues sur des sujets spécifiques. » En 2008, l’Ambassade US a pressenti « la bonne volonté » d’Al Jazeera et une couverture beaucoup plus « équilibrée » (c’est-à-dire favorable aux Etats-Unis). L’Ambassade promit « de prendre parti de cette tendance positive en cherchant à placer plus de voix américaines, aussi bien officielles que privées, sur Al Jazeera, dans les mois à venir, et en surveillant de près la performance des producteurs et des intervieweurs. »

Protestation au Yémen lors du Printemps ArabeIl faut aussi remarquer que lorsque Hughes a parlé de questions de « professionnalisme », elle a directement lié la notion au contenu d’Al Jazeera, « en particulier en ce qui concerne la couverture de l’Iraq et à la diffusion des vidéos fournies par les terroristes. » Il est ici assez clair de voir ce que professionnalisme veut dire et pourquoi cela devient une figure commode de l’ingérence politique des Etats-Unis. Hughes a appelé à un « dialogue plus civil et respectueux, » une ligne classique communément utilisé par ceux qui voudraient pratiquer la contre-insurrection par la discours, éduquant les opposants dans des « manières » qui, espère-t-on, les rendront plus calmes et dociles. L’équipe US qui accompagne Hughes à Al Jazeera, comprenant l’ambassadeur Chase Untermeyer, Alberto Fernandez, Directeur de la Presse et de la Diplomatie Publique aux Affaires du Proche-Orient, et la PAO Mirembe Nantongo, a demandé à Al Jazeera de leur remettre une copie de sa politique éditoriale, tout en se plaignant du « calibre » des personnes invitées par Al Jazeera dans ses talk-shows.

Deux ans après Hughes, pendant la visite de Perry Cammack, membre du personnel de la Commission des Relations Etrangères du Sénat, la question a été soulevée avec Khanfar au sujet de la couverture manifestement amoindrie d’Al Qaïda sur Al Jazeera. Ceci est en partie dû à ce qu’Al Jazeera a essayé de « chercher la faveur » du gouvernement irakien, pour qu’Al Jazeera soit autorisée à revenir en Iraq. Dans une rencontre de la même année (2008) avec James K. Glassman, Sous-Secrétaire d’État à la Diplomatie Publique, Wadah Khanfar a déclaré que les relations avec le gouvernement des Etats-Unis sont « beaucoup mieux qu’avant » et qu’Al Jazeera ne diffuse plus des enregistrements « extrémistes » inédits, et qu’il « s’efforce de vérifier les faits avec l’USG avant de diffuser le reportage d’incidents impliquant l’armée américaine. »

Khanfar, à d’autres occasions, répèterait qu’Al Jazeera n’est pas « anti-US » et « n’épouse ‘aucune sorte de politique éditoriale anti-US’. » Comme s’il sentait que Khanfar avait peur que la conversation tourne au fait où il serait humilié en devant assumer le rôle d’un simple pantin américain, le Secrétaire d’État Adjoint aux Affaires du Proche-Orient, Gordon Gray, lui dit: « Nous ne demandons pas à Al Jazeera de devenir l’instrument du gouvernement américain; ce que nous demandons, c’est son professionnalisme. » Le DAS [Deputy Assistant Secretary] Gray a demandé à Khanfar s’il aimerait voir une plus grande coopération entre Al Jazeera et le Gouvernement US, « dans le domaine de l’amélioration du professionnalisme d’Al Jazeera » (je souligne), et il a mentionné le programme des Visiteurs Internationaux. Notez comment Gray caractérise la réponse de Khanfar: « Khanfar a immédiatement acquiescé » (je souligne). Khanfar est allé jusqu’à dire que son personnel détient un tableau généralisé des Etats-Unis et pourrait bénéficier d’une plus grande exposition.  Khanfar a aussi plaidé pour que plus d’officiels des Etats-Unis apparaissent sur Al Jazeera. En effet, Khanfar était ouvertement froissé du favoritisme des Etats-Unis affiché envers Al Arabiya, son concurrent à capitaux saoudiens (et de nouveau en 2009, il a répété cette plainte injuste).

Le professionnalisme, encore une fois, est devenu la voie d’élaboration par laquelle le gouvernement US exercerait une influence directe sur Al Jazeera. Qu’il y ait une influence significative est attestée par le nombre de documents — mais il est clair que cette influence ne serait seulement acceptable par les seniors d’Al Jazeera que pour autant qu’elle est respectueusement conditionnée en termes d’intégrité professionnelle, plutôt que comme une soumission politique pure et simple.

Quand il en est venu à la couverture d’Haïti, sur Al Jazeera English, nous avons vu un exemple flagrant de la pression exercée par les Etats-Unis pour fondamentalement transformer la couverture d’Al Jazeera et de la manière dont ce dernier a vite acquiescé. Dans un câble du 20 Janvier 2010, écrit par Joseph LeBaron, Ambassadeur US au Qatar, nous voyons les plumes de son cou se hérisser face à la manière dont Al Jazeera English a décrit « l’intervention humanitaire » américaine en Haïti, dans des termes similaires à une occupation. Nous apprenons que dans les quelques heures où l’ambassadeur LeBaron informe aux Affaires du Moyen-Orient/Presse et de la Diplomatie Publique, les Etats-Unis avaient un de leurs officiels qui apparaissait sur Al Jazeera English. Judith McHale, Sous-Secrétaire d’État à la Diplomatie Publique et aux Affaires Publiques, a aussi contacté Tony Burman, Directeur d’Al Jazeera English — l’Ambassade US à Doha a d’abord contacté Burman et « s’est assuré que Burman serait prêt pour l’appel et qu’il comprenait les préoccupations sérieuses que la Sous-Secrétaire exprimerait. » L’ambassade US a continué à surveiller la couverture d’Al Jazeera, et a remarqué qu’en l’espace de trois jours, « la couverture d’AJE [Al Jazeera English] a considérablement évolué. » L’Ambassadeur LeBaron a ajouté une note finale à cela, promettant plus d’intervention pour qu’Al Jazeera English arrête, en aucune manière, de représenter les Etats-Unis en des termes qui ne seraient pas moins qu’élogieux:

L’Ambassadeur a ordonné au personnel de l’ambassade de continuer à surveiller les rapports sur AJE, et de communiquer immédiatement ces observations à Washington. Si AJE, ou toute autre chaîne d’Al Jazeera, revient à une couverture inexacte, l’Ambassadeur n’hésitera pas à intervenir à des niveaux plus élevés, en commençant par le Président Qatari du Conseil d’Administration du Réseau d’Al Jazeera.

Le Journalisme Importé: La Qualité Supérieure vient toujours d’Ailleurs (Dit le Colonisé)

Constructions à DohaDéterminé à devenir international, Al Jazeera a créé un organe consultatif international, « composé de figures respectées du journalisme international pour évaluer et conseiller les opérations d’Al Jazeera, » connu sous le nom de « Commission Internationale des Visiteurs d’Al Jazeera. » Ce groupe, qui jouerait un rôle d’assurance de la qualité (voir plus de détails ci-dessous), inclut la participation de personnes telles que Frank Sesno de CNN; Richard Burt, conseiller principal auprès du Centre d’Études Stratégiques Internationales de Washington (CSIS), ancien ambassadeur américain et ancien correspondant du New York Times; et toute une gamme d’autres journalistes, de France 3 Télévision, Die Zeit, à la BBC.

Les institutions du journalisme britannique et français ont travaillé pour former le personnel d’Al Jazeera, ce qui a aussi développé une relation avec l’Université de l’École du Journalisme du Missouri. Le centre de formation d’Al Jazeera n’a pas son propre personnel, mais « emprunte des formateurs sur une base ponctuelle à diverses institutions britanniques/françaises/américaines du journalisme, » dont la fondation britannique Thomson et en France, l’École Supérieure de Journalisme de Lille. Les cours de formation d’Al Jazeera sont donnés en anglais.  Le centre de formation — qui fonctionne comme un agent d’assimilation étranger — vise à étendre son influence à travers le monde arabe, en formant le personnel des centres médiatiques de la région. Il a rapporté des dizaines de cours en une seule année, avec des milliers de participants. Le centre de formation d’Al Jazeera a aussi participé à l’initiative américaine Middle East Partnership Initiative (MEPI), établie par le Secrétaire d’État Colin Powell pendant le premier mandat de l’administration de George W. Bush, et supervisée par Liz Cheney, pour aider les « agents du changement » locaux dans la région.

Il faut aussi comprendre que le centre de formation d’Al Jazeera a aussi cherché à enseigner « la conscience politique », selon le Directeur Général d’Al Jazeera — gardez à l’esprit d’où viennent les formateurs et où vont les stagiaires — et que les formateurs de l’École de Journalisme Thomson au Royaume-Uni enseigneraient au personnel local « les aspects philosophiques, historiques et politiques de leur travail » (il aurait pu rendre compte de ce qu’est aujourd’hui l’Institut Reuters au Département de Sciences-Politiques et de Relations Internationales à Oxford).

Doha, capitale du QatarAl Jazeera English, lancée in 2006, a été une voie rapide qui a consisté à reproduire le journalisme institutionnel dominant, en empruntant en effet directement aux cercles institutionnels dominants — « les recrues des grands noms des médias de toutes les régions du monde » devaient rejoindre la colonie d’Al Jazeera à Doha (je veux dire quand littéralement les journalistes vivent dans des communautés fermées avec peu d’espoir d’interagir avec la population locale). L’une de leurs recrues américaines, Dave Marash, « a écorché par ses propos la chaîne pour avoir eu un penchant anti-américain » et il est parti — bien que le personnel d’Al Jazeera ait minimisé ses raisons déclarées, faisant remarquer qu’il avait beaucoup plus de griefs personnels et que, dans tous les cas, l’accusation d’anti-américanisme était adressée non pas au personnel qatari ou arabe, mais plutôt aux employés britanniques. Le personnel local d’Al Jazeera, de son côté, s’est plaint que les employés britanniques étaient arrogants et « agissaient comme des colonialistes ».

En 2006, le contrôle du site en anglais a été remis à Al Jazeera English et à son rédacteur en chef, Russell Merryman, un ressortissant britannique. Le directeur du site web d’Al Jazeera, Al Mahmoud, responsable précédemment des versions anglaises et arabes, était manifestement mécontent de cette réorganisation.

Même ceux qui eux-mêmes ne sont pas des étrangers au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, comme Jaafar Abbas Ahmed, sont formés par la BBC, Abbas ayant lui-même pris résidence à Doha après avoir travaillé pour la BBC pendant plus de dix ans.  Nous apprenons qu’un « nombre signifiant » des premiers journalistes d’Al Jazeera sont venus de la BBC. L’équipe d’Al Jazeera chargée de l’assurance de la qualité (voir ci-dessous) va régulièrement « enregistrer la couverture de la BBC et de CNN » d’un événement également couvert par Al Jazeera » et le comparer de manière critique à la couverture d’AJ. » De plus, Al Jazeera English a présenté un « code de conduite » pour ses journalistes qui est virtuellement identique au document de la BBC.

L’Émir du Qatar et Al Jazeera

Centre commercial à DohaLes câbles de Doha sont intéressants sur d’autres points, qui mettent en contexte la façon dont le Qatar a déployé Al Jazeera et comment le Qatar a construit sa politique étrangère. Le régime qatari est, après tout, l’une des nations qui s’est activement engagée dans le bombardement de la Libye, et qui a financé et armé l’opposition au Col. Kadhafi. L’une des raisons invoquées pour l’intervention militaire étrangère en Libye a été celle de la création d’une nouvelle démocratie, avec des libertés politiques pour l’opposition.  Quelle ironie de rappeler l’absence de ces libertés au Qatar. Comme l’expliquent les porte-paroles dans un câble, « les pouvoirs économique et politique sont irrésistiblement dans les mains de l’Etat… Le Qatar n’a pas d’opposition formelle. En fait, les partis politiques sont illégaux… le fait de critiquer le gouvernement apporte le risque de perdre des avantages et des atouts pour eux et leurs familles, comme le logement et l’éducation. » Les réformes démocratiques promises sont vues par les critiques qataris comme simplement conçues pour mettre en valeur l’image internationale du régime.  L’Émir peut retirer n’importe quel montant d’argent du Trésor à volonté, sans avoir à répondre à qui que ce soit: les fonds de l’Etat sont des fonds personnels. Même avec les réformes, la famille régnante reste non-interrogeable face à toute institution nationale. Les individus peuvent être arrêtés et détenus sans inculpation jusqu’à six mois (ou plus, sous réserve de l’approbation du Premier Ministre), dans « l’intérêt public. » Les membres de la tribu Al-Murra ont été déchus de leur nationalité qatarie. Et, bien que les commentateurs US ont critiqué le Qatar pour avoir parrainé une unité comme Al Jazeera, ce qui apparemment a fait entendre les voix jihadistes, le fait révélé dans un câble est que le gouvernement du Qatar « parfois ‘aide’ les services de sécurité d’Israël. »

Un des câbles montre clairement que les officiels qataris « voient AJ, aussi bien anglais qu’arabe, comme des outils importants de la politique étrangère du Qatar. » Dans une rencontre avec le sénateur John Kerry le 13 Février 2010, le Premier Ministre du Qatar Hamad bin Jassim Al Thani a déclaré que « nous arrêtions Al Jazeera pendant un an » si cela signifiait que l’Égypte modifie sa politique étrangère sur les Palestiniens, ce qui montre clairement où réside en fin de compte le véritable pouvoir dans la détermination du contenu d’Al Jazeera et que le contenu est ouvert à la négociation entre les parties qui ont le pouvoir sur Al Jazeera. Quant à Al Jazeera English, elle est taillée pour correspondre « au plus près à la ligne politique de Doha en tant que chaîne arabe AJ. »

Nous devons aussi remarquer que le Directeur Général, Khanfar, a déclaré que l’Emir ne s’immisce pas dans les opérations d’Al Jazeera, ce qui pourrait être un choix très attentif de mots de la part de quelqu’un qui semble toujours choisir ses mots avec attention. Cependant, comme l’a observé l’ambassade US, « Al Jazeera a résolument évité de… rapporter quoi que ce soit de politiquement controversé au Qatar. » Le Président d’Al Jazeera est lui-même un membre de la famille royale qui dirige le Qatar.

De même, il faut aussi remarquer que l’ambassade US a déclaré à Washington être prête pour exploiter l’ouverture d’Al Jazeera « à travers une diplomatie directe avec la famille régnante du Qatar et les membres des sièges d’Al Jazeera à Doha. » Ailleurs, l’ambassadeur LeBaron a insisté pour dire que,

pour aider à améliorer l’image de l’USG dans la rue arabe, nous devons intensifier l’engagement de haut-niveau de l’USG à la direction du Qatar. De meilleures relations avec la famille régnante al-Thani se traduira par des changements dans la couverture d’al-Jazeera qui vont progressivement aider à améliorer l’image des Etats-Unis dans la rue arabe.

Tout en admettant qu’Al Jazeera a été formidable pour l’image publique internationale du Qatar, et celle de l’Emir, Khanfar a affirmé qu’Al Jazeera ne se considère pas en soi comme une partie d’un quelconque mouvement de réforme, ni non plus comme la voix des Arabes.

Responsable + Professionnel = Impérial

Al_Jazeera_English_NewsroomEn effet, Khanfar a démontré comment dans la pratique les contributions américaines et « l’assurance de qualité » pour assurer le « professionnalisme, » « l’équilibre, » et l' »objectivité » feraient pencher la couverture des informations pour mieux servir les intérêts américains. Khanfar a dit à la PAO au sujet de la réunion quotidienne sur l’assurance de qualité d’Al Jazeera que « la réunion est très serrée, plus serrée encore que votre liste. »  (Nous ne savons pas quelle liste la PAO a eu avec elle.) Khanfar a décrit comment Al Jazeera a modofié son choix de termes, pour apaiser les préoccupations des Etats-Unis: au lieu de « résistance, » ils se réfèreraient désormais à des « groupes militaires »; au lieu d' »occupation, » ils parleraient désormais avec affabilité de « force multinationale » — tout cela faisant parfaitement écho à la manière dont l’ISAF de l’OTAN dresse son récit de presse quotidien en Afghanistan.

Il est également important de remarquer que la PAO de l’ambassade US aurait aussi une rencontre avec le responsable de l’équipe « assurance de la qualité » d’Al Jazeera, Jaafar Abbas Ahmed, ayant ainsi une entrée directe sur ce qui a été discuté lors des réunions d’assurance de qualité, même si les participants peuvent ne pas être au courant du rendez-vous premier de la PAO avec leur directeur. Abbas remarque la résistance des journalistes de la génération ancienne d’Al Jazeera et fait l’éloge de Wadah Khanfar, qui a ouvert Al Jazeera à l’ambassade américaine, comme étant une « source de force » (sans doute dans le renforcement de la main d’Abbas vis-à-vis des réfractaires irréductibles). Abbas décrit son unité QA [Assurance Qualité] comme une « tumeur » avec laquelle le personnel a appris à vivre — il a aussi promis une base de données informatisée de tout le personnel d’Al Jazeera, les gardant sous surveillance en vue de toute remarque qui aurait « un parti pris ». Il est intéressant de voir l’amitié bavarde d’Abbas avec la PAO, comme s’il parlait à une personne initiée, ou à un directeur collègue, alors qu’ils font les gros yeux face aux indigènes indisciplinés. De la même manière, à une autre occasion, Abbas va jusqu’à qualifier d’« idiots », les producteurs d’interviews d’Al Jazeera, quand il s’adresse à la PAO de l’ambassade.

Khanfar était là pour être le « M. Je résous tout » de l’Amérique: « Quand il y a un problème — que nous l’apprenions de vous, de notre équipe QA [Assurance Qualité], ou d’une autre source source — nous le résolvons immédiatement. » Khanfar a en effet demandé à ce qu’il puisse aussi recevoir directement les rapports de la DIA [Defense Intelligence Agency] qui analysent la couverture d’Al Jazeera, parce que le Ministère des Affaires Étrangères était trop lent à les leur transmettre. L’ambassade a accepté, en remarquant que Khanfar « les prend clairement au sérieux. » Les Etats-Unis ont continué à insister pour qu’Al Jazeera ne diffuse pas les vidéos des insurgés ou des « interviews provocantes. » L’ambassade US a salué Khanfar comme étant quelqu’un de « clairement dévoué pour apporter à Al Jazeera les normes professionnelles internationales du journalisme » et qui « semble ne pas être seulement ouvert à la critique, mais aussi l’accueillant volontiers. » À de nombreuses occasions, Khanfar est clairement réactif aux critiques américaines sur le contenu d’Al Jazeera, en particulier sur son site internet.

Questions de Complicité

« [N]ous devrions faire un usage stratégique du réseau télévisuel d’Al Jazeera. » — Joseph E. LeBaron, Ambassadeur US au Qatar, 10 Février 2009

Il est important de remarquer — car certains voudront soulever cette question comme une preuve solide que les Etats-Unis étaient en relation avec Al Jazeera comme ils l’auraient fait avec n’importe lequel de leurs ennemis, c.-à-d. en planifiant des actions meurtrières — que les câbles ici aussi sont utiles. Écrit par des initiés, et destiné à la consommation privée des autres initiés de l’appareil américain des relations étrangères, l’ancien ambassadeur Untermeyer rejette comme complètement « absurde » toute notion selon laquelle Bush planifiait de bombarder les bureaux d’Al Jazeera à Doha. Comme il le fait logiquement remarquer, cela aurait été absurde parce que cela aurait été en fait une attaque militaire contre un pays ami, et il appelle son gouvernement à donner un démenti plus fort que ce qui a été fait jusqu’à présent.

Skeleton_of_the_regime_LibyaQuand il en vient à la substance des relations américaines avec Al Jazeera, les questions qui devraient se poser à l’esprit sont: Que signifie responsable? Responsable de quoi? Responsable devant qui? Qu’est-ce que l’équilibre, et comment la vérité trouve-t-elle l’équilibre, quand l’idée elle-même implique que quelque chose d’autre doit être un mensonge? Pourquoi l’équilibre est-il important, quand la diffusion a réprimé depuis longtemps et marginalisé régulièrement les voix? Qu’est-ce que l’objectivité, quand on est soumis à la pression et à la peur pour sa carrière? Qu’est-ce que le professionnalisme et pourquoi cela se résout toujours apparemment dans une position par défaut pour ne pas décevoir le statu quo?

Quand le gouvernement US est si clairement déterminé à dominer le message, à accomplir des actes routiniers de censure quotidienne à travers une pression secrète et intime derrière les coulisses de la scène, et quand les notions de professionnalisme, d’équilibre, et d’objectivité deviennent un simple code impérial pour la soumission aux intérêts américains, il n’est pas étonnant que WikiLeaks lui-même puisse être accusé d’être… devinez quoi? Irresponsable, non-professionnel, et anti-américain! Longue vie à l’irresponsabilité, parce que le journalisme est certainement mort.

Il ne faudra pas s’étonner qu’il y ait ceux qui lisent ces câbles, et qui pourtant, en voulant préserver un vernis de légitimité et de crédibilité envers Al Jazeera, insisteront que ce n’est pas un « simple porte-parole » du gouvernement américain. Non, ce n’est pas un simple porte-parole — le penchant dans la couverture d’Al Jazeera est quelque chose qui a évidemment besoin d’être négocié et réaffirmé chaque jour. Là où les journalistes américains pratiquent l’auto-censure, consciemment ou non, il y a aussi généralement des raisons culturelles et étroitement idéologiques pour le faire, et la solidarité entre le corps de la presse et l’État impérial pourrait être de type « organique ». N’étant pas ancrée dans la culture et la politique américaines, Al Jazeera exige une approche plus pratique de l’instruction — tenue en main — et, ici, toute solidarité est surtout de nature « mécanique ». La relation que les Etats-Unis ont avec Al Jazeera pourrait placer OutFoxed! sous un jour quelque peu mineur: aussi nombreux soient ceux qui injurient le pouvoir de Murdoch et de Fox News, cette posture n’a pas encore l’impact qu’a Al Jazeera sur une population ciblée par la politique étrangère américaine, et n’est certainement pas la propriété d’un État, avec une armée de l’air et des troupes, et un combattant actif à lancer en Libye.

Notes:

1.  Divulgation complète: Suite à un entretien d’une heure sur Al Jazeera Arabic en 2010, j’ai accepté d’écrire une série de colonnes rémunérées pour le site Al Jazeera Arabic. Cet article n’est pas écrit sur la base d’un de mes très minime savoir d’initié, et je dois préciser qu’à aucun moment, aucun individu du personnel d’Al Jazeera n’a cherché à imposer une politique éditoriale sur mon écriture. Dans mes échanges avec le personnel d’Al Jazeera, je n’ai jamais rien pu constater d’autre qu’ils étaient très professionnels, patients, et généreux. En mars 2011, j’ai mis fin à ma relation avec Al Jazeera, pour des raisons politiques, au vu de la couverture de la Libye et du Bahraïn, et des fins politiques pour lesquelles Al Jazeera a été utilisée par l’État du Qatar et son allié américain dans la guerre contre la Libye.

2.  La série complète des 40 câbles sur lesquels est basé cet article a été réunie et rendue disponible au téléchargement sous format PDF, que vous pouvez retrouver en ligne: en cliquant ici.

Source: http://mrzine.monthlyreview.org/2011/forte220911.html

Images: http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Bank_of_Yamen_1_Riyal_-_Flickr_-_Al_Jazeera_English.jpg
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Interview de John Cusack (2ème partie): « Qu’est-ce qu’un ‘Assange’? »

par John Cusack, le 14 janvier 2013

Il y a deux semaines et demie, j’ai eu le plaisir d’aider au lancement de la Freedom of the Press Foundation (Fondation pour la Liberté de la Presse, FPF, ndt), qui vise à promouvoir et aider à financer des organisations de journalisme indépendantes qui rapportent de manière offensive sur des thèmes que le le gouvernement US considère secrets. Vous pouvez lire sur ce sujet ici (et voir le post du co-fondateur de la FPF Daniel Ellsberg ici).

Ci-dessous se trouve la deuxième partie de ma conversation avec Jonathan Turley et Kevin McCabe. Vous pouvez lire la première partie ici.

Nous avions coupé alors que nous parlions de Julian Assange, d’éditeurs de presse et de journalistes – de définitions et de protection constitutionnelle en ce nouvel âge digital – et des zones grises qui semblent artificielles et commodes pour ceux qui sont au pouvoir – avec la réaction grandement passive des médias.

Jonathan Turley (JT): Le gouvernement le traite comme s’il était un hacker. En réalité, beaucoup de personnes insistent qu’il est clair qu’il n’est pas un hacker, qu’il a d’une manière ou d’une autre obtenu ce matériel d’une tierce personne.

John Cusack (JC): – Comme le New York Times obtint d’Ellsberg – il était la tierce personne.

JT: Je pense que s’il est un hacker, c’est difficile de le traiter comme un journaliste. Et il peut être difficile de le traiter comme un lanceur d’alerte.

Kevin McCabe (KM): Un autre élément qui s’y joint – selon ce que j’en comprends – c’est quand il négociait avec le Times, en ce qui concerne ce qui serait rapporté et donc vérifié et validé au travers du New York Times et du Washington Post – il a perdu toute possibilité d’entrer au sein du club, à cause de la manière dont il les approchés.

Apparemment, lorsque le Times a défini des paramètres, Assange est devenu difficile et a insisté sur une approche différente, le Times disait non, ce n’est pas comme ça que nous travaillons et Assange a perdu tout soutien institutionnel s’exprimant, dans la continuité, pour être considéré comme un journaliste parce qu’il ne voulait pas jouer selon ces règles. C’est donc juste une part intéressante de la dynamique, quand tu as dis si finement – c’est sui generis, mais de quoi? Il n’est ni torchon ni serviette, mais il est utile, et remplit un vide et rendant service au public en dévoilant et en rapportant des informations dont tout le monde devrait avoir connaissance.

JC: Donc Jon, sur ce même sujet – si tu me donnes de l’information et je décide de la diffuser sur, disons, Twitter, – et elle atteindra plus d’un million de personnes – suis-je dans la même catégorie qu’Assange – si quelqu’un m’envoie une vidéo d’un crime, et que je crois qu’un crime a été commis? Ai-je un droit ou une obligation morale à exposer la vérité… Et suis-je protégé?

JT: Hé bien, c’est un conflit que nous avons eu dans la communauté des libertés civiques avec le Congrès (aux USA, l’Assemblée+le Sénat, ndt) depuis longtemps. En fait, j’ai témoigné devant le House Intelligence Committee (Comité Parlementaire sur le Renseignement, ndt) il y a des années sur la motion de plusieurs membres de criminaliser la publication d’information classées confidentielles, que vous soyez journaliste ou qui que ce soit d’autre. Ils y incluaient donc tous les journalistes, comme les non-journalistes.

Et ceci avait le soutien des Républicains comme des Démocrates. Les membres du Congrès ont tendance à ne pas aimer les lanceurs d’alerte, ou les journalistes à fortiori, parce qu’ils les attrapent hors-script et quand ils sont le plus vulnérables. Ceci les rend moins contrôlables. J’ai précédemment témoigné devant à la fois des membres Démocrates et Républicains du Congrès au regard d’un mouvement désastreux vers le criminalisation de la publication d’informations dites confidentielles quelle que soit la manière dont vous la recevez.

La question de ta diffusion de la même information sur Twitter est intéressante. Étant donné ton statut, tu atteins en fait plus de personnes que presque tous les journaux quotidiens. Donc tu atteins plus d’un million de personnes avec un seul tweet que la plupart des journaux rêveraient chèrement de pouvoir reproduire.

JC: Nous bloguons et écrivons tous les deux en ligne – comme maintenant –

JT: Alors, nous en arrivons à cette question sérieuse de pourquoi tu n’es pas journaliste mais Chris Matthews l’est. Je veux dire, tu peux sans doute atteindre 100 fois plus de personnes que MSNBC ne le peut en n’importe quelle soirée grâce à ton statut.

JC: Une des grandes idées d’Arianna était de créer ce qu’elle appelle des journalistes citoyens pour participer et faire entendre vos voix, – et des gens ordinaires pourraient s’y associer – tout là-haut avec Hillary Clinton. Et bloguez, et elle rassemblera les informations. Elle a créé cette sorte de révolution à sa manière propre. Mais cela a à voir avec la connectivité et la mise en commun d’infos et l’idée du journaliste citoyen. Alors Assange est-il tout simplement un éditeur citoyen? Cela revient à la même question – quels sont les droits des gens à exposer la vérité? Quelles sont leurs protections?

JT: Je pense que c’est vrai. Et c’est là, je pense, que les médias ont décidé de devenir suspicieusement silencieux. Parce qu’il n’y a pas de doute que la diffusion de ces informations par Assange ressemble au genre d’actions qui ont valu des Pulitzers à des journalistes. Il a rendues publiques des informations qui lui sont parvenues, et des informations qui n’avaient été divulguées nulle part ailleurs, dans aucun forum. Ces informations traitaient directement de tromperie gouvernementale et de crimes potentiels.

Cela avait l’apparence et l’odeur d’une histoire journalistique. Mais ils ne veulent pas le dénommer journaliste.

JC: Et par conséquent, il n’a aucune protection?

JT: En tout cas, c’est ainsi que le gouvernement US s’en charge. Ils ont opté de façon assez transparente de le traiter comme suspect de hacking. Et ils vont le poursuivre sur ces bases. S’ils lui mettent la main dessus, je m’attends à ce qu’ils fassent tout ce qu’ils peuvent pour le garder en prison. Ils ont besoin de le clouer au pilori, ils ont besoin de rendre clair que vous ne pourrez pas vous en tirer si vous embarrassez le gouvernement et divulguez ce genre d’informations. Les administrations Bush et Obama ont toutes deux menacé des journalistes. Ils ne vont pas se retenir avec Assange s’ils ont déjà menacé de poursuivre des reporters.

JC: Comme l’homme a dit une fois – Vous avez droit à la liberté de parole – tant que vous n’êtes pas assez bêtes pour essayer de vous en servir. C’est donc une autre partie du verrouillage croissant sur les libertés civiques et la liberté de parole.

JT: En effet.

Le ministère de la justice (US, ndt) continue donc d’insister que les journalistes et autres qui reçoivent des informations classées confidentielles violent techniquement la loi s’ils savent qu’ils sont en possession d’informations confidentielles et la diffusent publiquement. c’est un vieil argument que nous connaissons depuis Nixon. Il y a une hostilité continuelle à l’encontre de journalistes faisant ce genre de choses. Je pense que c’est ce qui rend Assange une cible si tentante pour le gouvernement. Parce qu’ils savent qu’ils peuvent le poursuivre en justice et que les médias s’interrogent s’ils peuvent le soutenir, ou même essayer de l’expliquer au public.

En fait, la chose ahurissante est qu’après tout ce temps, Assange demeure autant un mystère qu’il l’était au premier mois. La question est pourquoi. Et les médias le traitent vraiment comme le gouvernement. Il n’est pas journaliste, il n’est pas lanceur d’alerte; il est un Assange. Il devient un nom à lui tout seul.

JC: Ouais, c’est vrai.

KM: Ce n’est pas l’un d’entre eux.

Laissez-moi vous poser une question – d’un point de vue légal, le fait que le gouvernement puisse prendre une approche très stricte, très calculée et presque singulière aux fuites, et aux individus qui font les fuites; et pourtant pour leurs objectifs politiques personnels ont rendus routinières des fuites à des diffuseurs qu’ils favorisent, afin de contrôler le message en politique?

JT: Tu as raison, il y a toujours eu cette hypocrisie –

JC: Et après l’autre entourloupe – la grande diversion que nous faisons? Nous commençons à diffuser des peccadilles et/ou des profils de personnalité qui nous font aimer ou mépriser une personne, et nous ne savons jamais vraiment ce qui est réellement factuel – Assange est vaniteux, il est messianique, un prédateur sexuel &c &c – aucun d’entre nous ne sait si c’est vrai ou non; nous n’en avons aucune idée.

JT: Correct.

JC: Mais l’argumentation se tourne alors vers les troubles peut-être feints de personnalité de l’individu, pas aux principes qui sont derrière ou au contenu intrinsèque de ce qu’ils font.

Bradley Manning a exposé des meurtres brutaux d’êtres humains… Daniel Ellsberg, également co-fondateur de la FPF, a même brandi une photo disant « j’étais Bradley Manning » et pourtant j’entends encore – « Ce n’est pas une comparaison valable. » – tout le temps – Pendant que les gouvernements divulguent fréquemment selon leurs propres avantages politiques –

JT: Bien, je pense – il faut vraiment porter des cuissardes pour passer au travers de l’hypocrisie sur ce sujet avec Washington.

Quand je témoignais au House Intelligence Committee, ces membres me sortaient, comme Claude Rains – qu’ils étaient ‘choqués, choqués’ que des gens divulguent des choses à Washington. Certains de ces gens prennent régulièrement leur téléphone pour divulguer des choses gênantes les uns sur les autres. Et c’est considéré comme faisant partie du jeu.

Mais je pense qu’ils partagent un certain désamour pour les journalistes et les lanceurs d’alerte qui le font.

KM: Quel est le standard légal? S’il y avait une dynamique comparable, un scénario comparable, pas Assange, quelqu’un qui se fait accuser d’être un « leaker » (divulgateur d’informations à caractère confidentiel, ndt) ou un hacker, ou une menace aux USA qui ne soit pas un lanceur d’alerte. Et ensuite, il y a une entité gouvernementale qui – soit sur commande ou de sa propre initiative – commence une enquête; d’un point de vue strictement légal, quelle est la protection pour l’individu qui initie l’action,  qu’elle soit bienveillante ou plus vénale; et que vous soyez un officiel du gouvernement ou un citoyen, ou même un non-citoyen – quels sont les standards juridiques pour affirmer – tu peux divulguer, mais toi tu ne peux pas?

Je ne parviens pas à croire que Leon Panetta aie le loisir d’appeler les médias mainstream et de dire – ne rapportez pas cette histoire, en voici une meilleure, et j’ai besoin de ceci, ou je ne sais quoi. Ils le font tout le temps. Mais si quelqu’un d’autre le fait, il peut finir sur la chaise électrique. Je ne capte pas.

JC: Ou les différences sont que puisque Seymour Hersh ne grille pas ses sources, il peut diffuser des informations confidentielles sur des attaques contre l’Iran ou des armes de destruction massives… parce qu’à part l’argument du hacker dont nous ne savons pas s’il est vrai – se reposent-ils sur la méthode par laquelle il est venu à diffuser ces informations? Ou est-ce une surgélation générale dans l’hypocrisie?

JT: Alors, je pense que le problème est le standard juridique. Si vous lisez la loi fédérale, il est bien clair que c’est considéré comme un crime que de posséder des informations classées confidentielles sans avoir une autorisation ou un besoin de détenir ces informations.

KM: Judith Miller fait-elle partie de ce monde, ou est-ce différent?

JT: Hé bien, c’est une chose qui peut être utilisée contre n’importe quel journaliste recevant des informations confidentielles comme les Pentagon Papers. Et le problème est que les tribunaux, particulièrement depuis le tribunal Rehnquist, ont graduellement réduit le privilège journalistique dans ce pays. Il y a une exception au privilège journalistique pour la fraude criminelle, ce qui explique pourquoi des journalistes peuvent être traînés devant des grands jurys ou jetés en prison pour n’avoir pas rendu de témoignage. Ceci n’est pas juste pour des affaires à nature confidentielle mais pour toute affaire criminelle.

JC: Mais cela ne s’applique pas uniformément au gouvernement. Donc quand Rove a divulgué l’identité de Valerie Plame, – hé bien, ils ont eu Scooter Libby, ils en ont donc lâché un.

JT: En fait, il y a beaucoup de ce genre de conflits. Je veux dire, il y avait Sandy Berger, qui aurait placé du matériel confidentiel dans sa chaussette et serait sorti d’un bâtiment sécurisé. Toute autre personne faisant cela aurait probablement été poursuivie, et il –

KM: Et l’a divulgué. Ce n’est pas comme s’il le ramenait chez lui pour mettre dans son album de souvenirs de fac.

JT: Ouais. Il y a beaucoup de ce genre de choses.

Les gens ne se rendent pas compte que l’administration Obama a été, s’il en fut, plus dure envers les lanceurs d’alerte que l’administration Bush. La raison en est en partie qu’ils savent que le bord de ceux qui soutiennent traditionnellement les lanceurs d’alerte se trouve être celui d’Obama. Et donc ils –

JC: Peux-tu un peu plus t’expliquer là-dessus? Je n’ai pas bien compris.

JT: Hé bien, que l’administration Obama, dans le domaine des lanceurs d’alerte, a rpsi exactement la même position que celle qu’ils ont adoptée sur les libertés civiques. c’est-à -dire, ils sont pleinement conscients –

JC: Institutionnalisant l’agenda de Bush, l’expansion massive du pouvoir de l’exécutif…

JT: Mais ils en ont plus que la capacité pour le faire, car ils savent qu’ils démarrent en divisant l’habituelle –

JC: Opposition.

JT: – communauté, oui –

JC: Compris.

JT: – qui soutient les lanceurs d’alerte. Et c’est la même chose avec les libertés civiques – ils savent qu’au moins la moitié des gens qui soutiennent d’habitude les lanceurs d’alerte ne diront rien si l’assaut vient du président Obama. Et cela fait partie de ce culte de la personnalité qui a saisi tant de gauchistes et Démocrates et progressistes.

JC: Ouais. Nous le voyons tous les jours.

JT: Mais la répression contre les lanceurs d’alerte est un exemple d’une réaction assez tiède. L’administration Obama est partie le mors aux dents contre les lanceurs d’alerte. Ils ont témoigné très peu de sympathie ou de retenue. Mais il y en eu très peu de couverture médiatique. Vous savez, j’avais pensé que la Convention Démocrate était révélatrice, quand vous compariez la platreforme entre 2008 et 2012. Des pans entiers des libertés civiques ont disparu entre ces deux conventions. Et même s’il est vrai que ces conventions sont plutôt vides de contenu, le refus de ne faire que mentionner le soutien de certains des principes de sa campagne de réélection a été vraiment frappant, depuis la détention indéfinie à la torture.

JC: Je sais.

JT: En fait, cela s’est évaporé. La même chose avec les écoutes sans mandat – les meurtres par drones – même des États-Uniens tués sans même un argument juridique cohérent ou –

JC: Mais il était sur « Jon Stewart » (un talk-show US, ndt), et il a bien dit que tuer des États-Uniens n’est pas optimal,

JT: Oui.

(Rires)

JC: – c’est un peu comme une reconnaissance de loin de certaines des affaires d’état louches et sales.

JT: Oui. C’est comme sortir sa décapotable par temps de pluie. Ce n’est pas optimal.

JC: Non, pas optimal. Parfois vous avez juste besoin de garder des gens en prison sans procès et de les assassiner. Mais c’est pas optimal.

JT: Cela montre vraiment la fascination qu’a cette administration pour les drones. Peu de gens savent que le président Obama s’est servi d’attaques de drones beaucoup plus de fois que Bush ne l’a jamais fait. Obama est hors catégorie en termes d’attaques de drones.

JC: – et ces actes de guerre, sur des nations souveraines, et des innocents se font tuer, pas vrai? Mais nous les appelons des terroristes suspectés, et les massacrons. En réalité nous ne savons pas qui ils sont – ou qui nous tuons – ou pourquoi.

JT: Ouais, c’est encore un autre exemple de ce genre de sens nuancé que nous trouvons chez l’administration Obama – qu’est-ce qu’une attaque de drone? Une attaque de drone est un assassinat. C’est cibler un individu pour le tuer.

JC: Cela devrait être souligné en sang – Comme tu a dit, ton droit à procédure te sert quand ta voiture explose –

C’est intéressant, parce que c’est comme un parallèle tordu de ce qu’est un Assange – qu’est-ce qu’un journaliste? Tout ce malaise profond – les gens ne semblent tout simplement pas vouloir le reconnaître et ce n’est même pas vraiment défendu – juste ignoré comme par routine – ce n’est pas juste que les excès de l’administration Bush n’ont pas été corrigés – il y a une escalade d’écoutes sans mandat, une escalade de drones, une escalade d’intimidation des lanceurs d’alerte. Ces choses augmentent exponentiellement. Est-ce que c’est un commentaire correct?

JT: Non, il est absolument juste. Mais ces leaders Démocrates ont grandement abandonné les libertés civiques. Ils livreront encore des envolées de rhétorique au sujet des libertés civiques. Mais ce sont quelques-unes des mêmes personnes pendant l’administration Bush qui apprirent des choses telles que les programmes de torture. Certains étaient les mêmes qui bloquèrent toute enquête parlementaire de ces programmes.

Ils sont donc lourdement investis dans ce système national de sécurité que nous avons. Et cela ne va pas changer simplement parce qu’Obama est dans son deuxième mandat. Le Congrès est toujours lourdement divisé. Ces politiciens vont tourner le regard vers les prochaines élections dans deux ans, et Obama aussi. Et ils vont poursuivre la même approche et le même script pour ce qui est des libertés civiques. Ils vont continuer à donner à la clique de la sécurité nationale tout ce qu’ils veulent.

JC: C’est tellement bizarre, parce que même quand nous parlons de libertés civiques, cela semble être un thème très marginal – un peu kitsch, un peu comme ce que font les collectionneurs de petites babioles. j’aime mes petites boîtes chinoises, j’aime ma liberté civique.

Ce que je ne comprends pas c’est – et c’est pourquoi je pense que c’est peut-être juste du racisme – peut-être parce que ce n’est encore arrivé à personne que nous connaissions, seulement ces Arabes ou personnes à la peau brune de pays ratés. Tant pis pour eux… Ce n’est pas grave s’ils peuvent jeter Bradley Manning en prison. Pas grave s’ils peuvent jeter n’importe quel Arabe en taule ou les assassiner, ou leurs familles à un mariage – Si le gouvernement peut simplement dire – nous soupçonnons cette ou ces personnes d’être des terroristes, nous pouvons les pulvériser – les oblitérer de la surface de la planète.

JT: Ou,plus important, tu auras la même division. Les gens ne vont toujours pas sentir qu’ils peuvent s’opposer à Obama, avec les Républicains encore plus barrés à droite.

Et donc tu vas avoir la même dynamique. C’est la même caisse de résonance qui a cours aujourd’hui. Et c’est pourquoi Obama a été si désastreux pour le mouvement des droits civiques. J’ai écrit une colonne il y a quelques années, au sujet de la mort du mouvement des libertés civiques, pour le LA Times. Et elle détaille combien Obama a été dévastateur pour le mouvement. Je ne pense pas que sa réélection aide, mais plutôt gêne la cristallisation d’un mouvement significatif. Il ne va pas prendre.

Je pense qu’il aurait pu prendre si Romney avait été elu, ironiquement. Je pense qu’il aurait pris si McCain avait été élu parce qu’il y aurait eu la sortie de cette figure très centripète, qu’est Barack Obama. Parce que beaucoup de gens ne peuvent pas se battre sur ces sujets de libertés civiques quand ils sont en train de se battre contre cette figure emblématique.

JC: Kevin, comment vois-tu la chose se dérouler, politiquement parlant? Vois-tu des bonnes nouvelles arriver par les tuyaux, ou est-ce que nous avons vraiment juste l’obligation de dire la vérité et de prendre les coups? Ou plutôt de regarder pendant que d’autres le font – en fait…

KM: Je pense que nous avons trop de problèmes en même temps: Un. Le Congrès – qu’il soit Démocrate ou Républicain, le Congrès, à la fois la Chambre (des Représentants, équivalent de l’Assemblée Nationale aux USA, ndt) et le Sénat, sont vendus et payés par « POLITIQUE/GOUV. Inc » qui les contrôlent. Les commerciaux, consultants/lobbyistes/leveurs de fonds/opérateurs – ils mènent la danse à Washington, DC maintenant. Vous avez donc très peu d’ouvertures pour quoi que ce soit de créatif, pour toute alternative, toute solution et le public globalement recherche des solutions.

Deux, Jon parle d’un point très important auquel je n’avais pas encore pensé.. Le fait est qu’il n’y a pas de partage 50/50. Il y a une sorte de partage différent. Et la raison pour laquelle Obama n’a pas été aussi bon qu’il l’aurait pu, c’est qu’il lui en est donné le pouvoir. Et tous les jours, il y a ce pouvoir – cette influence – qui est donné à des gens qui ont peur d’être considérés comme déloyaux -ooh, ne dites pas ça, vous ne pouvez dire ça, vous ne pouvez pas. C’est notre homme.

En fait, la réalité de l’histoire est que, politiquement, si tu n’as pas tes suporters te poussant vers un agenda, te poussant à t’améliorer, te poussant vers de nouvelles hauteurs… tu laisses tout à l’égo – ou à l’ego d’Obama, ou à sa vanité, son narcissisme, le nom que tu veux lui donner – nous n’en bénéficierons pas. Les gens globalement n’en bénéficieront pas, c’est à propos de lui, pas du peuple.

Il y a donc, je crois, cet octroi en silence de pouvoir, d’influence, involontaire ou tout à fait voulu en lui accordant un sauf-conduit. Et ce n’est pas juste les libertés civiques.

Ce qui m’effraie le plus c’est que tellement de gens qui sont sur les côtés de la route, qui devraient être activés – motivés et activés mour faire quelque chose, prennent tout pour acquis.

JC: Je vais bientôt voir Assange et revenir en parler…

Source: http://www.huffingtonpost.com/john-cusack/what-is-an-assange-part-2_b_2402236.html

Lire la 1ère partie de l’interview: https://wikileaksactu.wordpress.com/2013/01/06/interview-de-john-cusack-quest-ce-quun-assange/

Traduit depuis le web par Will Summer

Interview de John Cusack: « Qu’est-ce qu’un ‘Assange’? »

par John Cusack, le 1 janvier 2013

Cette semaine, j’ai été fier de rejoindre le conseil et d’aider au lancement de la Freedom of the Press Foundation (FPF), une nouvelle organisation qui compte sur le crowd-funding pour une gamme de diffuseurs médiatiques dont la mission première est d’œuvrer à la transparence et à la responsabilité gouvernementales. Vous pouvez vous informer au sujet des quatre premières organisations – qui incluent la National Security Archive, MuckRock News, The UpTake et WikiLeaksici.

Je me suis assis, récemment, avec le professeur de la Washington Law School et spécialiste constitutionnel Jonathan Turley et mon ami proche Kevin McCabe pour discuter de l’impact de WikiLeaks sur la transparence, la réponse gouvernementale, et de la comparaison avec le lanceur d’alerte des Pentagon Papers, Daniel Ellsberg (aussi co-fondateur de la FPF). (Et lisez une conversation antérieure avec Jonathan Turley ici.)

WikiLeaks a été extra-judiciairement coupé de son financement après que deux membres du Congrès US aient fait pression sur Visa, MasterCard et PayPal pour qu’ils cessent de faire affaire avec l’organisation journalistique fin 2010. Nous espérons que la Freedom of the Press Foundation deviendra un bastion contre ce genre de tactiques non-officielles de censure à l’avenir.

Voici la première partie de notre conversation.

John Cusack – JC: Vous aviez lu ce papier d’Ellsberg avant les élections?

Kevin McCabe – KM: Non.

Jonathan Turley – JT: Non.

JC: C’était lourd de sens, je repense à ce que cela voulait dire que de voter pour Obama – la position d’Ellsberg en est une position de principe – mais il avait pris l’attitude de Chomsky de stopper les Républicains dans certains états décisifs. Mais de le faire sans illusions.

JT: Oui.

JC: En tout cas, j’ai pensé que le cas Ellsberg était fascinant. Et j’ai parlé à – John, tu connais Michael Ratner? Il m’a dit qu’il te connaissait –

JT: Ouais.

JC: Je lui ai parlé de cette requête pour voir Assange à Londres. Je pensais juste Assange, et comme Hedges et Ellsberg attaquent la NDAA, nous avons une situation où, si les choses sont telles qu’elles semblent être, Assange est reclus pour le simple fait d’avoir exposé des crimes de guerre.

JT: Ouais. Je pense que la chose la plus intéressante à propos d’Assange est que le même acte de diffusion d’informations, s’il était reconnu comme journaliste, lui aurait peut-être valu le Prix Pulitzer. Assange a ce statut particulier. Les médias ne savent pas vraiment comment dialoguer avec lui. Ils n’arrivent pas à se décider de savoir si c’est un bandit ou un héros, ou une espèce de bandit héros. Et beaucoup de gens ignorent le contenu d’une grande part de ce qu’il a publié.

Nous en avons parlé toi et moi par le passé, John, comme quoi le matériel diffusé par WikiLeaks avait énervé le gouvernement US, principalement parce qu’il démontrait que le gouvernement avait menti régulièrement au peuple des USA. Ceci a provoqué une immense colère chez des officiels du gouvernement qui n’ont pas l’habitude d’être exposés de cette manière, y compris des membres du Congrès. Ce sont des gens qui contrôlent de près ce qu’apprend le public et quelles informations sont permises hors du gouvernement.

Franchement, la plupart des gouvernements ont l’habitude de se mentir – à un point que la plupart des gens trouveraient choquant. Une partie de la diplomatie est l’art du mensonge stratégique. Ces câbles démontrent le niveau de mensonge atteint par les gouvernements non seulement envers d’autres gouvernements, mais envers leurs propres citoyens, dont les nôtres. Et c’était donc une divulgation particulièrement embarrassante.

Certaines d’entre elles ont été vraiment étonnantes et bien plus importantes que ne l’a suggéré la couverture médiatique. Par exemple, nous avons parlé du câble exposant que l’administration Obama avait menacé l’Espagne, si l’Espagne exerçait son droit par traité d’enquêter sur le programme de torture US, étant donnée le refus d’Obama de le faire.

JC: Ouais, ce n’est pas comme si ce mec était poursuivi à travers le globe parce qu’il avait embarrassé quelques diplomates.

JT: C’est sûr, c’est bien plus que ça.

JC: J’aimerais beaucoup discuter de ce que sont ces principes légaux sous-jacents. Penses-tu qu’il pense qu’il fait quelque chose qui devrait être fait par les journalistes et les diffuseurs – penses-tu qu’il remplisse une vacance dans le journalisme, ou ceci est-il une nouvelle forme de journalisme? Peut-être ne se soucie-t-il pas de ces distinctions, et devrions-nous?

JT: Hé bien, la réponse à Assange est remarquable – c’était un peu comme un changement de paradigme. Les médias ont l’habitude de divulgations isolées qui sont maîtrisées et focalisées sur des sujets tels que les prisons secrètes en Europe, ou le programme de torture. Ce qu’a fait Assange a été la diffusion massive de matériel qui montrait la choquante malhonnêteté du gouvernement US et de gouvernements autour du monde… elle a montré comment beaucoup de nos politiques domestiques ou internationales sont juste une espèce de kabuki, qui –

JC: Vu ainsi, c’est adéquatement analogue aux Pentagon Papers. De la même manière – disons qu’Eric Holder signant des documents disant que vous pouvez tuer des citoyens US est le même genre de patine légale de merde que le document de John Yoo sur la torture. Quelles sont les différences importantes ou les parallèles, entre les publications des Pentagon Papers par Ellsberg et les publications de WikiLeaks exposant les crimes de guerre et les mensonges d’Etat?

JT: Je pense que vous faites la bonne analogie. En un sens, les Pentagon Papers étaient si importants parce qu’ils étaient focalisés sur le thème du mensonge autour de la guerre du Vietnam. Assange est presque blessé parce que ses publications étaient 100 fois plus vastes que les Pentagon Papers.

Ironiquement, s’il avait simplement pris des parties de ces divulgations et les avaient publiées de manière isolée, il aurait peut-être eu davantage de soutien. À la place, il a rendu publique cette chronique exhaustive des mensonges du gouvernement US et d’autres gouvernements. Et franchement, je pense que les médias classiques ont eu du mal à la couvrir, la décrire et à s’en servir.

Le résultat, c’est que ce mec est isolé, à la fois juridiquement et physiquement. Il est tout bonnement retenu captif dans cette ambassade, à moins qu’il ne convienne de la quitter et d’être sujet à arrestation. Il a de bonnes raisons de suspecter que le gouvernement US projette de le déporter dès que n’importe quel gouvernement – n’importe quel gouvernement ami – arrive à mettre la main sur lui.

JC: Ouais – je n’ai aucune idée de ce qu’est la vérité en la matière. Mais je sais que vous n’avez pas vu tant de gouvernements se piquer d’un tel intérêt et s’impliquer autant dans des affaires suédoises de viol.

JT: En fait, il y a beaucoup de scepticisme autour du timing. Le fait est que les USA avaient besoin qu’un gouvernement attrape Assange sur la base de quelque accusation criminelle. Pourtant, nous ne connaissons pas complètement tous les faits de l’affaire.

Assange est peut-être, en effet, un individu hautement imparfait – même un violeur si les allégations étaient jamais prouvées. Comme je l’ai déjà dit, je dis sans cesse à mes étudiants que nos causes sont souvent meilleures que nos clients. C’est juste une réalité du travail pro bono ou d’intérêt public. Il n’est pas rare d’avoir des personnes qui soulèvent des questions d’intérêt public importantes, mais qui ont pu commettre de grands torts.

Honnêtement, je ne sais pas quelle est la vérité au fond de cette affaire. Je sais qu’Assange a proposé de rencontrer des enquêteurs à l’ambassade, et cela a été refusé. Je ne suis pas bien sûr de pourquoi cela a été refusé.

Mais en termes de l’importance de WikiLeaks, je ne pense pas que qui que ce soit puisse réellement remettre en question que ces publications ont une importance considérable.

JC: Oui, de beaucoup de façons, cela change le monde. Assange et WikiLeaks disent-ils en fait qu’il n’y a plus personne qui fasse encore ce genre de journalisme, et que donc nous devons le faire nous-mêmes? Ou comble-t-il quelque autre espace journalistique, ou essaie-t-il de tronquer l’espace journalistique. Légalement, où est la différence? Pourquoi est-il puni alors que le New York Times ne l’est pas? Ils ont publié son matériel.

Je pense que tu dis que c’est un terrain tellement plus vaste que les Pentagon Papers que cela explique peut-être la frénésie – quand l’éditeur du New York Times et les reporters autour des divulgations d’Ellsberg ont juste eu à se dire – mensonges du Vietnam – OK, ces types vont nous courir après – nous irons peut-être en prison, peut-être pas. Mais ils ont pris le risque, et ils les ont publiés. WikiLeaks s’en prend à tous les gouvernements tout autour du monde.

JT: Ouais, je trouve fascinant de regarder la réaction à Bradley Manning et à Assange. Le gouvernement est vraiment monté jusqu’à DEFCON 4 pour s’occuper de ce gars. ET la question c’est pourquoi. Je pense que la réponse est qu’ils veulent pendre les malheureux. Ils veulent que tout le monde voie ces hommes se tordre dans le vent, pour que personne ne refasse plus ce genre de choses.

Et qu’ont-ils fait? Ils ont publié –

JC: Ce sont des lanceurs d’alerte.

JT: Oui, lis ont publié des informations portant préjudice au gouvernement. Mais quand vous regardez la couverture médiatique, ils ne veulent clairement pas traiter Assange comme un lanceur d’alerte, et ils ne veulent surtout pas le considérer comme un journaliste.

Et ceci mène donc à la question, longtemps en suspens, de ce qui constitue un journaliste à l’ère des blogs et des sites Internet?

JC: J’imagine que c’est probablement la question vers laquelle je me dirigeais – que penses-tu que soit la différence, du point de vue constitutionnel de la liberté d’expression, ou de sa protection?

JT: Les journalistes en ont adopté une définition très étroite parce qu’ils ont une crainte légitime que, avec la possibilité de créer un blog en quelques minutes, tout(e) un(e) chacun(e) puisse se déclarer journaliste. Si tout le monde est journaliste, personne n’aura plus sans doute de privilèges journalistiques. Les journalistes vivent grâce à ces privilèges et ceux-ci s’évaporeront comme neige au soleil si tout le monde peut les réclamer.

Et donc si vous regardez certaines choses comme le National Press Club, ils ont depuis longtemps eu une définition de ce qu’est un journaliste qui s’occupe de combien gagne la personne pour faire du journalisme, et excluant des personnes qui sont des journalistes légitimes mais ne reçoivent pas un salaire à plein temps, ou même un salaire à temps partiel significatif. Ces définitions sont hautement artificielles aujourd’hui. L plupart des gens obtiennent leurs infos d’Internet et de blogs.

KM: – Dans une référence dans un article du Times, le reporter citait Chris Matthews et Katie Couric comme journalistes, et qui seraient présents au dîner d’Al Smith. Et j’allais envoyer une note disant que Chris Matthews n’est pas journaliste. À une époque il a été pigiste. Mais c’est un commentateur de la TV par câble maintenant. Je pense que ce que vous êtes en train de dire apporte juste à tout ceci un relief surprenant. C’est juste si évident.

JT: Cela suscite aussi cette situation étrange, où si Adam Liptak au New York Times publie du matériel venant d’Assange, c’est un acte de journalisme. Quand Assange publie ces informations en masse, c’est considéré comme un acte de terrorisme. Et personne ne semble être à l’aise pour tenter d’expliquer cette différence. Et je ne suis pas trop sûr qu’ils le puissent.

Il y a deux manières de voir si une personne est ou non un(e) journaliste – leur fonction et leur motivation. Et, en général, nous considérons les deux. Alors, quelle était la motivation d’Assange? Sa motivation, il me semble, était clairement d’être un lanceur d’alerte et de publier ces informations. Mais il faisait aussi une chose qui est identique à ce que font les journalistes.

Et pourtant, si vous lisez comment il est traité dans les journaux, ils ne le considèrent pas comme un lanceur d’alerte ou un journaliste; ils le traitent en quelque sorte comme sui generis, quelque chose d’unique. C’est un ‘Assange’.

JC: Oui. Quelle est la différence entre lui soulevant des fonds, créant un site web, WikiLeaks, et ayant sa propre équipe d’enquêteurs rassemblant des informations et accumulant du contenu; et le Huffington Post recrutant des gens faisant la même chose – je la regarde mettant son truc en place et devenit le journal en ligne… beaucoup de ceux qui étaient blogueurs sont maintenant journalistes – des mecs super comme Sam Stein – et ils font du très bon boulot – maintenant ils ont des titres – ils se font accréditer et vont à la Maison Blanche, et ils sont journalistes, mais prioritairement, ils écrivent en ligne…

JT: Ouais, je pense que c’est vrai. La différence que tu peux tirer entre ces actes – et je pense que tu as tout à fait raison à ce sujet. Je pense qu’une partie de cette différence vient du fait que si le gouvernement disait qu’Assange est en fait un hacker – s’ils disent qu’il a fait effraction dans un système informatique et en a enlevé ce matériel –

JC: – ils disent en gros qu’Assange est Anonymous.

JT: Oui.

JC: Alors leur argument c’est que si Assange est Anonymous; c’est un cyber-terroriste?

JT: Oui. Et si c’est un hacker, je pense que cela –

JC: Cela tient-il?

JT: Hé bien, non – si c’est un hacker, cela le met dans une autre catégorie, dans le sens où il commet un délit –

JC: Est-il un hacker? Savons-nous cela?

JT: Alors non, nous ne le savons pas. En fait, beaucoup de personnes insistent sur le fait qu’il est clair qu’il n’est pas hacker, qu’il a d’une manière ou d’une autre obtenu ce matériel d’une tierce personne. Mais je ne sais pas ce qu’il en est, dans un sens ou dans l’autre. Cependant je pense que la différence que nous pouvons distinguer, et qui est celle qui a existé –

JC: Comme le New York Times a eu d’Ellsberg – il était la tierce personne.

JT: Correct.

KM: Mais je pense qu’il est important de recadrer ici cette conversation et de considérer ce problème depuis une perspective plus large que juste Julian Assange. Parce que je ne m’intéresse pas aux individus.

Je m’intéresse aux mouvements. Nous avons besoin de protéger le Premier Amendement et son application au sens le plus large. Assange m’indiffère outre que c’est un individu dont les droits sont bafoués. la raison pour laquelle nous devrions nous soucier de ce qui arrive à Assange aux USA est que ce qui lui arrive, arrive au Premier Amendement.

Vous pouvez également lire ce post sur le blog de Jonathan Turley.

Source: http://www.huffingtonpost.com/john-cusack/what-is-an-assange_b_2317824.html

Et: http://www.wikileaks-forum.com/index.php/topic,16829.0.html

Lire la 2ème partie de l’interview: https://wikileaksactu.wordpress.com/2013/01/18/interview-de-john-cusack-2eme-partie-quest-ce-quun-assange/

Traduit depuis le web par willsummer

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