Niger: des milliers de travailleurs et d’habitants manifestent contre Areva

mine-uranium

Coordination Anti-nucléaire, dimanche 13 octobre 2013, 14:43

A l’occasion de la ré-négociation des contrats d’exploitation de l’uranium du Niger par Areva, des milliers de Nigériens ont manifesté ce samedi 12 octobre 2013 dans la cité minière d’Arlit pour dénoncer l’impact environnemental causé par les activités du groupe nucléaire français accusé de polluer et contaminer la région depuis des décennies.

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Des milliers de manifestants ont défilé samedi dans la cité minière d’Arlit, dans le nord du Niger, contre le groupe nucléaire français Areva qui exploite depuis plus de 40 ans l’uranium dans ce territoire où vivent et se déplacent, traditionnellement, les nomades touareg. Les manifestants – élus locaux et membres de la société civile, auxquels se sont joints des habitants –, ont défilé dans les rues de la ville en scandant des slogans farouchement anti-Areva.

Les milliers de protestataires accusent Areva de polluer l’environnement et de ne n’avoir fait aucun cas des préoccupations quotidiennes des habitants. Eau d’irrigation et puits contaminés, déchets radioactifs entassés, air chargé de particules radioactives: la stratégie néo-colonialiste de l’Etat français et de ses fers de lance affairistes ronge la terre et ses habitants.

Azaoua Mamane, l’un des organisateurs, dresse un bilan accablant de la présence du groupe nucléaire français sur le sol nigérien depuis près d’un demi-siècle: « La population a hérité de 50 millions de tonnes de résidus radioactifs stockés à Arlit et Areva continue de pomper gratuitement 20 millions de mètres cubes d’eau par an pendant que la population meurt de soif. Les rues et les habitations d’Arlit sont construites à l’aide de résidus radioactifs et la nappe phréatique usée et contaminée s’assèche par la faute d’Areva ».

La manifestation qui a regroupé quelque 5 000 personnes veut montrer  » que nous en avons assez de cette domination et soutenir le nouveau gouvernement dans ses prochaines discussions avec Areva au sujet des ressources du pays», a précisé A.Mamane. Le Premier ministre du Niger, Brigi Rafini, a précisé le 6 octobre dernier que son pays allait « passer au peigne fin » ses contrats miniers avec Areva, jugeant le partenariat pour le moins « déséquilibré ».

Le Niger, qui compte parmi les grands producteurs mondiaux d’uranium mais reste l’un des pays les plus pauvres du monde, avait critiqué fin octobre 2012 le partenariat historique « très déséquilibré » avec Areva et réclamé des retombées plus importantes. Deux co-entreprises ont été monté par l’exploitant nucléaire avec l’Etat nigérien, la Cominak et la Somaïr, pour une production annuelle de l’ordre de 4.500 tonnes.

Les implantations d'Areva au NigerPhoto: Les Implantations d’Areva au Niger (source: Areva)

Le rouleau compresseur du colonialisme nucléaire écrase le peuple

Le Mouvement des Nigériens pour la justice (MNJ), mené par des Touaregs, a lancé un mouvement de rébellion en février pour demander une plus grande autonomie de la région nord du pays où est extrait l’essentiel de l’uranium nigérien. Une première rébellion touarègue avait eu lieu au début des années 90. Elle avait pris fin en 1995 par un accord de paix qui n’avait pas été totalement respecté par le gouvernement. Ce dernier refuse de négocier avec les rebelles qu’il n’hésite pas à qualifier de trafiquants de drogue et de bandits.

Un attentat suicide avait fait le 23 mai dernier un mort et 14 blessés parmi les employés d’Areva, tous nigériens sur le site de la Somaïr (Société des mines de l’Aïr,détenue à 64% par Areva et 36% par l’Etat du Niger). La production du site minier avait été suspendue, arrêtée et n’avait pu reprendre que 3 mois plus tard alors que le groupe nucléaire espérait ouvrir d’ici deux ans une nouvelle mine (géante) à Imouraren contre laquelle se battent les populations locales et nomades.

Depuis des mois les manifestations, notamment de jeunes, se multiplient tant contre le renforcement des dispositifs policiers et militaires à Niamey pour protéger les ambassades occidentales que contre les activités du lobby nucléaire français. « Nous sommes très en colère, ces barrières nous empêchent de nous rendre au centre-ville par la voie naturelle. Nos ambulances et corbillards sont obligés de faire de longs détours« , a expliqué un habitant à l’AFP qui précise qu’ils en ont assez des « tracasseries et contrôles sécuritaires humiliants« .

Corruption des institutions et dirigeants par le lobby nucléaire?

Fin 2012, l’Observatoire du Nucléaire révélait que la Loi de finance 2013 du Niger, alors étudiée par l’Assemblée nationale de ce pays, qui est supposé être indépendant après avoir été colonisé par la France jusqu’en août 1960, venait d’être subitement modifiée par le ministre des finances. Cette intervention, probablement illégale, a consisté à rajouter au budget national la somme de 17 milliards de FCFA (environ 26 millions d’euros) « offerte » au Niger par la société nucléaire française Areva, dont 10 milliards de FCFA (plus de 15 millions d’euros) directement affectés à l’acquisition d’un avion pour le Président du Niger, M. Issoufou.

L’organisation de veille sur le nucléaire déclarait: « Il s’agit donc clairement d’une manoeuvre de corruption, probablement sur le plan légal et assurément sur le plan moral, par Areva qui entend ainsi perpétuer sa mainmise sur les réserves d’uranium du Niger, pour continuer à alimenter les centrales nucléaires françaises. Par l’intermédiaire d’Areva (anciennement la Cogéma), la France pille l’uranium du Niger depuis des décennies, s’octroyant ce minerai à un prix ridiculement bas tout en causant de graves dommages à l’environnement et en nuisant aux populations locales… il n’est acceptable de voir Areva attribuer de son propre chef une somme au Niger, comme un « généreux donateur » venant au secours d’un déshérité. Et ce d’autant plus que la majeure partie de cette somme est d’ores et déjà affectée à l’achat d’un équipement de luxe et de prestige pour le Président du Niger. » L’opposition démocratique du Niger, regroupée dans l’Alliance pour la réconciliation nationale (ARN), avait dénoncé cette manœuvre.

Areva contrôle le gouvernement Nigérien et… Français

Le Président du Niger, M. Issoufou, est un … ancien directeur de la Somaïr… filiale d’Areva ! Son prédécesseur, Mamadou Tandja, a été renversé en 2010. Ayant fait modifier la constitution du Niger afin de rester au pouvoir, il n’avait lui-même rien d’un grand démocrate. Mais il avait aussi commencé à résister à l’ancien colonisateur français, jouant de l’intérêt des chinois pour l’uranium afin de faire augmenter le prix payé par Areva. Il n’est donc pas surprenant que M Tandja ait été renversé… et remplacé par un employé d’Areva.

Ce véritable putsch de la France sur le Niger a été supervisé par le Président français M Sarkozy, mais c’est aujourd’hui M. Hollande et son gouvernement qui sont au pouvoir… et qui laissent Areva corrompre le président du Niger. Signe des temps, l’un des premiers actes du Président Hollande fut de recevoir M. Issoufou à l’Elysée, le 11 juin 2012, pour s’assurer de la mise en exploitation par Areva, qui plus est avant même la date prévue de 2014, de la mine géante d’uranium Imouraren.

Rappel:  depuis le 16 septembre 2010, cinq employés d’Areva et de Vinci et deux Africains, enlevés à Arlit dans le nord du Niger, sont retenus en otage par Al-Qaida au Maghreb islamique.

carteareva-ffb52Carte: Areva en Afrique- au Niger, des mines en activité

Source: http://coordination-antinucleaire-sudest.net/2012/index.php?post/2013/10/13/Des-milliers-de-Nig%C3%A9riens-manifestent-contre-Areva

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Al Jazeera et la politique étrangère des Etats-Unis: Ce que les Câbles de WikiLeaks révèlent au sujet de la pression et de la propagande américaine

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par Maximilian C. Forte, professeur associé d’anthropologie à l’Université Concordia de Montréal.

« Al Jazeera est un composant vital pour la stratégie de l’USG [United States Government] dans sa communication avec le monde arabe. » — Joseph E. LeBaron, Ambassadeur US au Qatar, 6 Novembre 2008

« Le Président de la Commission d’Al Jazeera Hamed bin Thamer Al Thani s’est montré ouvert à des usages créatifs des antennes d’Al Jazeera par l’USG au-delà des simples interviews. » — Joseph E. LeBaron, Ambassadeur US au Qatar, 10 Février 2009

Les câbles des ambassades US publiés par WikiLeaks présentent de nombreuses histoires très intéressantes qui racontent comment Al Jazeera s’est fait dompter par le gouvernement américain. L’ambassade US à Doha, et les officiels de Washington, ont utilisé une variété de méthodes directes et indirectes pour s’assurer un plus grand degré de soumission du côté d’Al Jazeera. Ces méthodes comprenaient le placement de porte-paroles dans les programmes d’actualité d’Al Jazeera; la soumission d’informations approuvées par le gouvernement US; en apportant une formation américaine aux journalistes d’Al Jazeera; en demandant une distorsion des programmes diffusés; en sécurisant un accord avec Al Jazeera pour faire une vérification en premier lieu avec des officiels US, avant toute diffusion de programmes « sensibles »; en surveillant Al Jazeera dans les moindres détails, en menant une évaluation depuis son information jusqu’à sa structure et ses politiques internes; en déposant des plaintes auprès des ministres du gouvernement qatari; avec des visites constantes et personnelles dans les sièges d’Al Jazeera; en développant une familiarité et des contacts personnels proches avec le personnel d’Al Jazeera; et en allant au-dessus de la tête du Directeur Général d’Al Jazeera pour être sûr que le « contenu condamnable » soit retiré et jamais répété.

Wadah_KhanfarLe conformisme, le professionnalisme, l’équilibre et l’objectivité, apparaissent comme étant les figures choisies pour un journalisme qui favorise la politique étrangère des Etats-Unis. Les officiels américains n’ont pas ouvertement menacé le personnel d’Al Jazeera, ni ne se sont engagés dans aucune forme de corruption grossière. L’intervention fut plus polie, prolongée, et intime.  Dans le processus de lecture de ces câbles, nous apprenons que, pour le gouvernement US, Al Jazeera a été évaluée comme un outil stratégique, comme un mandataire crédible pour la « diplomatie publique » des Etats-Unis. Nous entendons les anciens cadres d’Al Jazeera se décrire eux-mêmes comme des « partenaires » et des « relations » des Etats-Unis. Nous en apprenons aussi au sujet du degré où Al Jazeera est contrôlée par l’Etat du Qatar et comment elle sert d’instrument à la politique étrangère. Nous témoignons du degré où Al Jazeera English est presque entièrement une importation étrangère, qui ne prétend même pas exprimer « la voix des Arabes » et qui opère en tant que transplant colonial. L’image d’Al Jazeera révélée à travers les câbles est une image sinistre, et Al Jazeera ne pourra jamais en sortir indemne.

Rencontre M. Al Mahmoud

En Mars 2006, Abdul Aziz Al Mahmoud, le directeur du site internet d’Al Jazeera Arabic, en a eu assez et est parti. Al Mahmoud a perdu ses illusions à la fois sur la chaîne et sur son Directeur Général, Wadah Khanfar (plus de précisions sur/de Khanfar suivent dessous). Al Mahmoud, un citoyen du Qatar instruit aux Etats-Unis et ancien militaire, a été décrit par les diplomates US comme « un contact proche de l’Ambassade » (l’un des nombreux contacts, comme il s’en avère — « L’Ambassade de Doha a construit des relations de coopération à caractère personnel au sein d’Al Jazeera »).  Qu’est-ce qui a changé chez Al Jazeera à ce point, pour qu’il ait dû démissionner? Dans l’explication qui nous est donnée par l’ambassadeur américain du moment, Chase Untermeyer, Al Mahmoud aurait dit:

Dans les anciens jours [2001]… Al Jazeera était dans une effervescence d’idéalisme et vivait dans un débat passionné entre les partisans de différentes idéologies (les nationalistes arabes, les islamistes, les sécularistes, les socialistes, etc), et il y avait une atmosphère authentiquement révolutionnaire à ce sujet. Maintenant, dit-il, les gens viennent travailler de 9 à 5 comme des bureaucrates, et Al Jazeera fait partie désormais de l’administration dominante.

L’Al Jazeera décrite ci-dessus, avant sa transformation, ressemble à celle qui est montrée dans le documentaire approfondi et réalisé avec soin, Al Jazeera: Voix de l’Arabie.

Le « conformisme » d’Al Jazeera, dû en partie aux pressions et à la coordination américaine régulière avec les directeurs et les éditeurs d’Al Jazeera sur les questions de la couverture des informations, est l’un des thèmes récurrents dans les câbles, publiés par WikiLeaks, de l’Ambassade US à Doha (dont certains ont été auparavant rassemblés par MRZine). Devenir « responsable » et « professionnel » voulait dire, dans la pratique, devenir responsable devant les Etats-Unis et devant l’Émir du Qatar, tout comme les Etats-Unis ont découvert la valeur de la voix d’Al Jazeera dans le Monde Arabe, et tout comme l’Émir a utilisé son média géant pour attaquer les rivaux arabes au moment opportun, et notamment la Libye.

Une Journée dans la Vie d’Al Jazeera Répondant au Gouvernement US

C’était le 13 Octobre 2005.

Al Jazeera building in Doha, QatarAl Mahmoud a peut-être regretté l’idéalisme, mais il faisait partie d’une mutation d’Al Jazeera vers un plus grand service rendu aux intérêts américains au Moyen-Orient. En ce jour d’Octobre 2005, il a rencontré séparément l’Ambassadeur américain Chase Untermeyer et l’Officier des Affaires Publiques (PAO, Public Affairs Officer) de l’Ambassade américaine, Mirembe Nantongo. Ils recherchaient Al Mahmoud sur des objections qu’ils avaient pour le contenu du site internet d’Al Jazeera Arabic. Al Mahmoud « reconnut qu’une partie des éléments, tel que publiés, étaient inacceptables et ont été changés sur ses instructions » — en réalité, nous apprenons que tout le contenu « indésirable » a été retiré, pas seulement changé, et pas seulement en partie. (Le contenu indésirable était lié, en partie, à l’image des Etats-Unis au Moyen-Orient et à une visite de Karen Hughes, qui était alors Sous-Secrétaire d’Etat à la Diplomatie Publique et aux Affaires Publiques, et qui allait par la suite rendre personnellement visite à Al Jazeera; et à un diaporama du 9/11 [11 septembre] qui a négligé de souligner combien les Etats-Unis ont été une victime et combien le bilan humanitaire a été élevé au Moyen-Orient.)

Chase Untermeyer est d’abord venu parler à un fonctionnaire du Ministère des Affaires Étrangères du Qatar, au sujet du contenu du site. Untermeyer « souligna que c’est le genre de reportage irresponsable qui a produit des problèmes et des tensions dans les relations entre le Qatar et les Etats-Unis » — faisant du problème d’Al Jazeera un problème du gouvernement du Qatar et un problème de relations internationales. Nous voyons exactement comment l’idée du journalisme « responsable » est ici encadrée: un journalisme qui répond aux préoccupations des régimes des Etats-Unis et du Qatar.

Apparemment, l’Agence du Renseignement de la Défense américain (DIA, Defense Intelligence Agency) était aussi occupée à produire de fréquents rapports pour calculer l’« incidence du contenu répréhensible. » L’ambassadeur Untermeyer est allé au Ministère des Affaires Étrangères du Qatar, armé d’un tel rapport pour aider à faire comprendre son affaire. Dans un autre câble, nous apprenons que le DIA aurait régulièrement envoyé de tels rapports au Ministère des Affaires Étrangères, qui ensuite les aurait transmis à Wadah Khanfar, le Directeur Général d’Al Jazeera (voir plus ci-dessous). À une occasion, Wadah Khanfar a commenté la nature du rapport de la DIA: « De toute évidence, la personne qui a écrit ce rapport n’est pas un journaliste.  Le rapport est politiquement orienté. » Ceci nous dit quelque chose sur la politisation du « professionnalisme » tel qu’il est conceptualisé par les diplomates américains.

Horizon de mer à DohaLa PAO, Mirembe Nantongo, a apparemment bien tenté d’intimider Al Mahmoud: « s’est opposé au diaporama du tableau du 9/11″… « ces attaques ont été des actes lâches »… « a rejeté l’assertion du diaporama… »… « donné une vision étroite, déformée »… « omission de tout rôle des Etats-Unis dans la libération des musulmans, » et ainsi de suite.  La PAO a pris note que le diaporama a été retiré du site, mais pas assez satisfaite de l’effet de son interférence dans les décisions éditoriales d’une agence de médias indépendante, elle a demandé à Al Mahmoud de confirmer sa suppression. Pas encore satisfaite de cela, la PAO a ensuite posé violemment un paquet de vues autorisées et certifiées par les Etats-Unis, à répéter pour Al Jazeera:

La PAO a aussi encouragé Al Mahmoud à s’appuyer sur les différentes ressources d’informations dont il disposait avec son personnel via la Section des Affaires Publiques, et elle lui a laissé un dossier avec des feuilles d’informations et des liens relatifs à l’assistance de l’USG [Gouvernement US] dans la région, incluant l’aide d’urgence et les détails des programmes d’échange de l’USG.

Le Directeur Général d’Al Jazeera, Wadah Khanfar, n’a pas seulement ordonné à Al Mahmoud de retirer complètement le diaporama du serveur (pas juste en le modifiant, et pas juste en l’archivant, comme l’aurait préféré Al Mahmoud), mais il apparemment aussi été celui qui a averti Al Mahmoud de s’attendre à un visiteur américain. Al Mahmoud était ainsi, comme l’a noté la PAO, preparé à la visite de ce dernier.  Al Mahmoud a humblement répondu qu' »une erreur avait été commise ». La PAO suspecta que Khanfar avait à son tour eu des pressions de la part du Ministère des Affaires Étrangères du Qatar, après la visite de l’ambassadeur Untermeyer.

La PAO termine un câble en faisant remarquer que:

Al Mahmoud est de toute évidence très soupçonneux d’attirer une attention négative de sa chaîne de commandement, et il conscient qu’USG [Gouvernement US] irrité signife des problèmes pour lui.  Il a prié la PAO de l’appeler directement chaque fois que l’Ambassade observerait du matériel dérangeant sur le site internet.

La liberté de la presse, l’une des valeurs que les Etats-Unis affirment en inventant leur image publique au Moyen-Orient, est démentie dans la pratique réelle. Al Jazeera, de son côté, n’a pas réussi à affirmer une autonomie éditoriale.

Sous le Microscope

« Ils [Al Jazeera] savent qu’ils sont sous le microscope, et veulent être pris au sérieux. La globalisation croissante d’Al Jazeera ne fera qu’accroître la pression faite sur eux pour adhérer aux standards internationaux du journalisme et résultera dans une organisation qui peut être conduite avec un terrain familier, et dans un cadre déjà établi par les médias traditionnels. » — Ambassade US, à Doha, 13 Février 2006

Les officiels de l’Ambassade US, comme nous le voyons dans les câbles Wikileaks de Doha, ont en fait pris l’habitude de rendre visite et de contacter Al Jazeera, espérant construire ce « terrain familier » et d’établir une relation de confiance qui aurait répondu aux normes favorables à la politique américaine. Alors qu’Al Mahmoud venait de dire à la PAO de l’ambassade de le contacter directement chaque fois que les Américains noteraient du matériel qu’ils jugent dérangeant, ainsi l’Ambassade US garda une liste détaillée des contacts d’Al Jazeera — voir « Coordonnées de la Stratégie du Qatar sur les Emissions Répréhensibles ».  Un autre câble, daté du 18 Septembre 2005, détaille une rencontre entre la PAO et le Directeur Général d’Al Jazeera, Wadah Khanfar, un palestinien, comme ils le font remarquer. Il apparaît que Khanfar a essayé d’être une sorte d’intercesseur, courtois et compréhensif envers les Etats-Unis, se souvenant avec émotion comment avant le 9/11 [11 septembre], Al Jazeera « était vue par l’USG [Gouvernement US] et par le monde occidental comme un grand atout et un symbole de progrès dans la région » (je souligne), et payant encore un certain respect pour être indépendante et libre dans la critique.

Quand la PAO (Nantongo apparaît comme étant une personne indélicate, difficilement diplomatique, plutôt coloniale) a demandé à Khanfar comment il voyait les relations d’Al Jazeera avec le gouvernement US, Khanfar s’est dans un premier temps retenu et il a tourné l’attention sur les gouvernements arabes. Tout en relevant des « erreurs » des deux côtés entre Al Jazeera et les Etats-Unis, le Khanfar diplomate semblait encouragé et optimiste à ce qu’un « tournant » ait récemment été atteint dans les relations US-Al Jazeera, autrement dit, « quand des échanges pratiques, détaillés, ont commencé à prendre place entre les deux parties. » « AJ reste ouvert à de telles contributions et elles sont en effet bienvenues », dit Khanfar: « Nous avons été plus en mesure de répondre depuis que nous avons reçu des contributions. C’est désormais une discussion pratique, une relation beaucoup plus saine. » Khanfar a affirmé: « Al Jazeera n’est pas là pour être anti-Américaine. Absolument pas. »

Karen Hughes, l’émissaire de Bush pour la diplomatie publique au Moyen-Orient, mentionnée ci-dessus, a personnellement rendu visite à Al Jazeera en 2006 et eu une rencontre avec Khanfar et quatre autres membres seniors du personnel d’Al Jazeera (le Rédacteur en Chef Ahmed Sheikh, le Rédacteur en Chef adjoint Ayman Gaballa, et les présentateurs seniors Mohamed Krishan et Jamil Azar). Hughes s’est plaint que la couverture de l’Iraq par Al Jazeera n’était pas neutre et suffisamment « respectueuse ».  En réponse, Khanfar a fait quelques remarques convaincantes, critiquant la résistance iraquienne et promettant un partenariat avec les Etats-Unis et leurs objectifs d’occupation:

Nous nous voyons ici comme vos partenaires, et non pas comme une chose pouvant créer des problèmes.  Nous voulons la stabilité en Iraq. Il est clair que la provocation n’a mené nulle part… Nous nous voyons comme des partenaires.

Protestation au YémenHughes s’est opposée à ce qu’Al Jazeera ne montre aucune vidéo que ce soit venant des insurgés ou d’Al Qaïda, cherchant effectivement à interdire ce qui reste d’entre nous de pouvoir jamais écouter ou d’apprendre de ceux qui luttent contre les Etats-Unis (une politique reflétée par YouTube). Hughes a ensuite dit à Khanfar qu’elle placerait « deux ou trois porte-paroles de l’USG sur une base permanente à Dubaï Media City, qui seraient disponibles à tout moment pour commenter sur une large gamme de sujets. » Khanfar était ouvert à cette demande et il sollicita des conférenciers américains avec une expertise sur la politique US en Iraq, le conflit israélo-palestinien et d’autres domaines. Il ajouta qu’il serait heureux d’avoir des porte-paroles du gouvernement américain « sous son bras. » En 2008, dans une section du câble sous-titré « Tenir par la main semble fonctionner », la PAO note qu’Al Jazeera a demandé à l' »Ambassade [US] de fournir des noms d’Américains de notoriété publique qui pourraient souhaiter intervenir » — la PAO fut d’accord et offrit même « de montrer aux producteurs comment chercher les universitaires, les auteurs, les membres de groupes d’experts, les anciens officiels de l’USG et les officiels de l’Etat qui pourraient offrir leurs vues sur des sujets spécifiques. » En 2008, l’Ambassade US a pressenti « la bonne volonté » d’Al Jazeera et une couverture beaucoup plus « équilibrée » (c’est-à-dire favorable aux Etats-Unis). L’Ambassade promit « de prendre parti de cette tendance positive en cherchant à placer plus de voix américaines, aussi bien officielles que privées, sur Al Jazeera, dans les mois à venir, et en surveillant de près la performance des producteurs et des intervieweurs. »

Protestation au Yémen lors du Printemps ArabeIl faut aussi remarquer que lorsque Hughes a parlé de questions de « professionnalisme », elle a directement lié la notion au contenu d’Al Jazeera, « en particulier en ce qui concerne la couverture de l’Iraq et à la diffusion des vidéos fournies par les terroristes. » Il est ici assez clair de voir ce que professionnalisme veut dire et pourquoi cela devient une figure commode de l’ingérence politique des Etats-Unis. Hughes a appelé à un « dialogue plus civil et respectueux, » une ligne classique communément utilisé par ceux qui voudraient pratiquer la contre-insurrection par la discours, éduquant les opposants dans des « manières » qui, espère-t-on, les rendront plus calmes et dociles. L’équipe US qui accompagne Hughes à Al Jazeera, comprenant l’ambassadeur Chase Untermeyer, Alberto Fernandez, Directeur de la Presse et de la Diplomatie Publique aux Affaires du Proche-Orient, et la PAO Mirembe Nantongo, a demandé à Al Jazeera de leur remettre une copie de sa politique éditoriale, tout en se plaignant du « calibre » des personnes invitées par Al Jazeera dans ses talk-shows.

Deux ans après Hughes, pendant la visite de Perry Cammack, membre du personnel de la Commission des Relations Etrangères du Sénat, la question a été soulevée avec Khanfar au sujet de la couverture manifestement amoindrie d’Al Qaïda sur Al Jazeera. Ceci est en partie dû à ce qu’Al Jazeera a essayé de « chercher la faveur » du gouvernement irakien, pour qu’Al Jazeera soit autorisée à revenir en Iraq. Dans une rencontre de la même année (2008) avec James K. Glassman, Sous-Secrétaire d’État à la Diplomatie Publique, Wadah Khanfar a déclaré que les relations avec le gouvernement des Etats-Unis sont « beaucoup mieux qu’avant » et qu’Al Jazeera ne diffuse plus des enregistrements « extrémistes » inédits, et qu’il « s’efforce de vérifier les faits avec l’USG avant de diffuser le reportage d’incidents impliquant l’armée américaine. »

Khanfar, à d’autres occasions, répèterait qu’Al Jazeera n’est pas « anti-US » et « n’épouse ‘aucune sorte de politique éditoriale anti-US’. » Comme s’il sentait que Khanfar avait peur que la conversation tourne au fait où il serait humilié en devant assumer le rôle d’un simple pantin américain, le Secrétaire d’État Adjoint aux Affaires du Proche-Orient, Gordon Gray, lui dit: « Nous ne demandons pas à Al Jazeera de devenir l’instrument du gouvernement américain; ce que nous demandons, c’est son professionnalisme. » Le DAS [Deputy Assistant Secretary] Gray a demandé à Khanfar s’il aimerait voir une plus grande coopération entre Al Jazeera et le Gouvernement US, « dans le domaine de l’amélioration du professionnalisme d’Al Jazeera » (je souligne), et il a mentionné le programme des Visiteurs Internationaux. Notez comment Gray caractérise la réponse de Khanfar: « Khanfar a immédiatement acquiescé » (je souligne). Khanfar est allé jusqu’à dire que son personnel détient un tableau généralisé des Etats-Unis et pourrait bénéficier d’une plus grande exposition.  Khanfar a aussi plaidé pour que plus d’officiels des Etats-Unis apparaissent sur Al Jazeera. En effet, Khanfar était ouvertement froissé du favoritisme des Etats-Unis affiché envers Al Arabiya, son concurrent à capitaux saoudiens (et de nouveau en 2009, il a répété cette plainte injuste).

Le professionnalisme, encore une fois, est devenu la voie d’élaboration par laquelle le gouvernement US exercerait une influence directe sur Al Jazeera. Qu’il y ait une influence significative est attestée par le nombre de documents — mais il est clair que cette influence ne serait seulement acceptable par les seniors d’Al Jazeera que pour autant qu’elle est respectueusement conditionnée en termes d’intégrité professionnelle, plutôt que comme une soumission politique pure et simple.

Quand il en est venu à la couverture d’Haïti, sur Al Jazeera English, nous avons vu un exemple flagrant de la pression exercée par les Etats-Unis pour fondamentalement transformer la couverture d’Al Jazeera et de la manière dont ce dernier a vite acquiescé. Dans un câble du 20 Janvier 2010, écrit par Joseph LeBaron, Ambassadeur US au Qatar, nous voyons les plumes de son cou se hérisser face à la manière dont Al Jazeera English a décrit « l’intervention humanitaire » américaine en Haïti, dans des termes similaires à une occupation. Nous apprenons que dans les quelques heures où l’ambassadeur LeBaron informe aux Affaires du Moyen-Orient/Presse et de la Diplomatie Publique, les Etats-Unis avaient un de leurs officiels qui apparaissait sur Al Jazeera English. Judith McHale, Sous-Secrétaire d’État à la Diplomatie Publique et aux Affaires Publiques, a aussi contacté Tony Burman, Directeur d’Al Jazeera English — l’Ambassade US à Doha a d’abord contacté Burman et « s’est assuré que Burman serait prêt pour l’appel et qu’il comprenait les préoccupations sérieuses que la Sous-Secrétaire exprimerait. » L’ambassade US a continué à surveiller la couverture d’Al Jazeera, et a remarqué qu’en l’espace de trois jours, « la couverture d’AJE [Al Jazeera English] a considérablement évolué. » L’Ambassadeur LeBaron a ajouté une note finale à cela, promettant plus d’intervention pour qu’Al Jazeera English arrête, en aucune manière, de représenter les Etats-Unis en des termes qui ne seraient pas moins qu’élogieux:

L’Ambassadeur a ordonné au personnel de l’ambassade de continuer à surveiller les rapports sur AJE, et de communiquer immédiatement ces observations à Washington. Si AJE, ou toute autre chaîne d’Al Jazeera, revient à une couverture inexacte, l’Ambassadeur n’hésitera pas à intervenir à des niveaux plus élevés, en commençant par le Président Qatari du Conseil d’Administration du Réseau d’Al Jazeera.

Le Journalisme Importé: La Qualité Supérieure vient toujours d’Ailleurs (Dit le Colonisé)

Constructions à DohaDéterminé à devenir international, Al Jazeera a créé un organe consultatif international, « composé de figures respectées du journalisme international pour évaluer et conseiller les opérations d’Al Jazeera, » connu sous le nom de « Commission Internationale des Visiteurs d’Al Jazeera. » Ce groupe, qui jouerait un rôle d’assurance de la qualité (voir plus de détails ci-dessous), inclut la participation de personnes telles que Frank Sesno de CNN; Richard Burt, conseiller principal auprès du Centre d’Études Stratégiques Internationales de Washington (CSIS), ancien ambassadeur américain et ancien correspondant du New York Times; et toute une gamme d’autres journalistes, de France 3 Télévision, Die Zeit, à la BBC.

Les institutions du journalisme britannique et français ont travaillé pour former le personnel d’Al Jazeera, ce qui a aussi développé une relation avec l’Université de l’École du Journalisme du Missouri. Le centre de formation d’Al Jazeera n’a pas son propre personnel, mais « emprunte des formateurs sur une base ponctuelle à diverses institutions britanniques/françaises/américaines du journalisme, » dont la fondation britannique Thomson et en France, l’École Supérieure de Journalisme de Lille. Les cours de formation d’Al Jazeera sont donnés en anglais.  Le centre de formation — qui fonctionne comme un agent d’assimilation étranger — vise à étendre son influence à travers le monde arabe, en formant le personnel des centres médiatiques de la région. Il a rapporté des dizaines de cours en une seule année, avec des milliers de participants. Le centre de formation d’Al Jazeera a aussi participé à l’initiative américaine Middle East Partnership Initiative (MEPI), établie par le Secrétaire d’État Colin Powell pendant le premier mandat de l’administration de George W. Bush, et supervisée par Liz Cheney, pour aider les « agents du changement » locaux dans la région.

Il faut aussi comprendre que le centre de formation d’Al Jazeera a aussi cherché à enseigner « la conscience politique », selon le Directeur Général d’Al Jazeera — gardez à l’esprit d’où viennent les formateurs et où vont les stagiaires — et que les formateurs de l’École de Journalisme Thomson au Royaume-Uni enseigneraient au personnel local « les aspects philosophiques, historiques et politiques de leur travail » (il aurait pu rendre compte de ce qu’est aujourd’hui l’Institut Reuters au Département de Sciences-Politiques et de Relations Internationales à Oxford).

Doha, capitale du QatarAl Jazeera English, lancée in 2006, a été une voie rapide qui a consisté à reproduire le journalisme institutionnel dominant, en empruntant en effet directement aux cercles institutionnels dominants — « les recrues des grands noms des médias de toutes les régions du monde » devaient rejoindre la colonie d’Al Jazeera à Doha (je veux dire quand littéralement les journalistes vivent dans des communautés fermées avec peu d’espoir d’interagir avec la population locale). L’une de leurs recrues américaines, Dave Marash, « a écorché par ses propos la chaîne pour avoir eu un penchant anti-américain » et il est parti — bien que le personnel d’Al Jazeera ait minimisé ses raisons déclarées, faisant remarquer qu’il avait beaucoup plus de griefs personnels et que, dans tous les cas, l’accusation d’anti-américanisme était adressée non pas au personnel qatari ou arabe, mais plutôt aux employés britanniques. Le personnel local d’Al Jazeera, de son côté, s’est plaint que les employés britanniques étaient arrogants et « agissaient comme des colonialistes ».

En 2006, le contrôle du site en anglais a été remis à Al Jazeera English et à son rédacteur en chef, Russell Merryman, un ressortissant britannique. Le directeur du site web d’Al Jazeera, Al Mahmoud, responsable précédemment des versions anglaises et arabes, était manifestement mécontent de cette réorganisation.

Même ceux qui eux-mêmes ne sont pas des étrangers au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, comme Jaafar Abbas Ahmed, sont formés par la BBC, Abbas ayant lui-même pris résidence à Doha après avoir travaillé pour la BBC pendant plus de dix ans.  Nous apprenons qu’un « nombre signifiant » des premiers journalistes d’Al Jazeera sont venus de la BBC. L’équipe d’Al Jazeera chargée de l’assurance de la qualité (voir ci-dessous) va régulièrement « enregistrer la couverture de la BBC et de CNN » d’un événement également couvert par Al Jazeera » et le comparer de manière critique à la couverture d’AJ. » De plus, Al Jazeera English a présenté un « code de conduite » pour ses journalistes qui est virtuellement identique au document de la BBC.

L’Émir du Qatar et Al Jazeera

Centre commercial à DohaLes câbles de Doha sont intéressants sur d’autres points, qui mettent en contexte la façon dont le Qatar a déployé Al Jazeera et comment le Qatar a construit sa politique étrangère. Le régime qatari est, après tout, l’une des nations qui s’est activement engagée dans le bombardement de la Libye, et qui a financé et armé l’opposition au Col. Kadhafi. L’une des raisons invoquées pour l’intervention militaire étrangère en Libye a été celle de la création d’une nouvelle démocratie, avec des libertés politiques pour l’opposition.  Quelle ironie de rappeler l’absence de ces libertés au Qatar. Comme l’expliquent les porte-paroles dans un câble, « les pouvoirs économique et politique sont irrésistiblement dans les mains de l’Etat… Le Qatar n’a pas d’opposition formelle. En fait, les partis politiques sont illégaux… le fait de critiquer le gouvernement apporte le risque de perdre des avantages et des atouts pour eux et leurs familles, comme le logement et l’éducation. » Les réformes démocratiques promises sont vues par les critiques qataris comme simplement conçues pour mettre en valeur l’image internationale du régime.  L’Émir peut retirer n’importe quel montant d’argent du Trésor à volonté, sans avoir à répondre à qui que ce soit: les fonds de l’Etat sont des fonds personnels. Même avec les réformes, la famille régnante reste non-interrogeable face à toute institution nationale. Les individus peuvent être arrêtés et détenus sans inculpation jusqu’à six mois (ou plus, sous réserve de l’approbation du Premier Ministre), dans « l’intérêt public. » Les membres de la tribu Al-Murra ont été déchus de leur nationalité qatarie. Et, bien que les commentateurs US ont critiqué le Qatar pour avoir parrainé une unité comme Al Jazeera, ce qui apparemment a fait entendre les voix jihadistes, le fait révélé dans un câble est que le gouvernement du Qatar « parfois ‘aide’ les services de sécurité d’Israël. »

Un des câbles montre clairement que les officiels qataris « voient AJ, aussi bien anglais qu’arabe, comme des outils importants de la politique étrangère du Qatar. » Dans une rencontre avec le sénateur John Kerry le 13 Février 2010, le Premier Ministre du Qatar Hamad bin Jassim Al Thani a déclaré que « nous arrêtions Al Jazeera pendant un an » si cela signifiait que l’Égypte modifie sa politique étrangère sur les Palestiniens, ce qui montre clairement où réside en fin de compte le véritable pouvoir dans la détermination du contenu d’Al Jazeera et que le contenu est ouvert à la négociation entre les parties qui ont le pouvoir sur Al Jazeera. Quant à Al Jazeera English, elle est taillée pour correspondre « au plus près à la ligne politique de Doha en tant que chaîne arabe AJ. »

Nous devons aussi remarquer que le Directeur Général, Khanfar, a déclaré que l’Emir ne s’immisce pas dans les opérations d’Al Jazeera, ce qui pourrait être un choix très attentif de mots de la part de quelqu’un qui semble toujours choisir ses mots avec attention. Cependant, comme l’a observé l’ambassade US, « Al Jazeera a résolument évité de… rapporter quoi que ce soit de politiquement controversé au Qatar. » Le Président d’Al Jazeera est lui-même un membre de la famille royale qui dirige le Qatar.

De même, il faut aussi remarquer que l’ambassade US a déclaré à Washington être prête pour exploiter l’ouverture d’Al Jazeera « à travers une diplomatie directe avec la famille régnante du Qatar et les membres des sièges d’Al Jazeera à Doha. » Ailleurs, l’ambassadeur LeBaron a insisté pour dire que,

pour aider à améliorer l’image de l’USG dans la rue arabe, nous devons intensifier l’engagement de haut-niveau de l’USG à la direction du Qatar. De meilleures relations avec la famille régnante al-Thani se traduira par des changements dans la couverture d’al-Jazeera qui vont progressivement aider à améliorer l’image des Etats-Unis dans la rue arabe.

Tout en admettant qu’Al Jazeera a été formidable pour l’image publique internationale du Qatar, et celle de l’Emir, Khanfar a affirmé qu’Al Jazeera ne se considère pas en soi comme une partie d’un quelconque mouvement de réforme, ni non plus comme la voix des Arabes.

Responsable + Professionnel = Impérial

Al_Jazeera_English_NewsroomEn effet, Khanfar a démontré comment dans la pratique les contributions américaines et « l’assurance de qualité » pour assurer le « professionnalisme, » « l’équilibre, » et l' »objectivité » feraient pencher la couverture des informations pour mieux servir les intérêts américains. Khanfar a dit à la PAO au sujet de la réunion quotidienne sur l’assurance de qualité d’Al Jazeera que « la réunion est très serrée, plus serrée encore que votre liste. »  (Nous ne savons pas quelle liste la PAO a eu avec elle.) Khanfar a décrit comment Al Jazeera a modofié son choix de termes, pour apaiser les préoccupations des Etats-Unis: au lieu de « résistance, » ils se réfèreraient désormais à des « groupes militaires »; au lieu d' »occupation, » ils parleraient désormais avec affabilité de « force multinationale » — tout cela faisant parfaitement écho à la manière dont l’ISAF de l’OTAN dresse son récit de presse quotidien en Afghanistan.

Il est également important de remarquer que la PAO de l’ambassade US aurait aussi une rencontre avec le responsable de l’équipe « assurance de la qualité » d’Al Jazeera, Jaafar Abbas Ahmed, ayant ainsi une entrée directe sur ce qui a été discuté lors des réunions d’assurance de qualité, même si les participants peuvent ne pas être au courant du rendez-vous premier de la PAO avec leur directeur. Abbas remarque la résistance des journalistes de la génération ancienne d’Al Jazeera et fait l’éloge de Wadah Khanfar, qui a ouvert Al Jazeera à l’ambassade américaine, comme étant une « source de force » (sans doute dans le renforcement de la main d’Abbas vis-à-vis des réfractaires irréductibles). Abbas décrit son unité QA [Assurance Qualité] comme une « tumeur » avec laquelle le personnel a appris à vivre — il a aussi promis une base de données informatisée de tout le personnel d’Al Jazeera, les gardant sous surveillance en vue de toute remarque qui aurait « un parti pris ». Il est intéressant de voir l’amitié bavarde d’Abbas avec la PAO, comme s’il parlait à une personne initiée, ou à un directeur collègue, alors qu’ils font les gros yeux face aux indigènes indisciplinés. De la même manière, à une autre occasion, Abbas va jusqu’à qualifier d’« idiots », les producteurs d’interviews d’Al Jazeera, quand il s’adresse à la PAO de l’ambassade.

Khanfar était là pour être le « M. Je résous tout » de l’Amérique: « Quand il y a un problème — que nous l’apprenions de vous, de notre équipe QA [Assurance Qualité], ou d’une autre source source — nous le résolvons immédiatement. » Khanfar a en effet demandé à ce qu’il puisse aussi recevoir directement les rapports de la DIA [Defense Intelligence Agency] qui analysent la couverture d’Al Jazeera, parce que le Ministère des Affaires Étrangères était trop lent à les leur transmettre. L’ambassade a accepté, en remarquant que Khanfar « les prend clairement au sérieux. » Les Etats-Unis ont continué à insister pour qu’Al Jazeera ne diffuse pas les vidéos des insurgés ou des « interviews provocantes. » L’ambassade US a salué Khanfar comme étant quelqu’un de « clairement dévoué pour apporter à Al Jazeera les normes professionnelles internationales du journalisme » et qui « semble ne pas être seulement ouvert à la critique, mais aussi l’accueillant volontiers. » À de nombreuses occasions, Khanfar est clairement réactif aux critiques américaines sur le contenu d’Al Jazeera, en particulier sur son site internet.

Questions de Complicité

« [N]ous devrions faire un usage stratégique du réseau télévisuel d’Al Jazeera. » — Joseph E. LeBaron, Ambassadeur US au Qatar, 10 Février 2009

Il est important de remarquer — car certains voudront soulever cette question comme une preuve solide que les Etats-Unis étaient en relation avec Al Jazeera comme ils l’auraient fait avec n’importe lequel de leurs ennemis, c.-à-d. en planifiant des actions meurtrières — que les câbles ici aussi sont utiles. Écrit par des initiés, et destiné à la consommation privée des autres initiés de l’appareil américain des relations étrangères, l’ancien ambassadeur Untermeyer rejette comme complètement « absurde » toute notion selon laquelle Bush planifiait de bombarder les bureaux d’Al Jazeera à Doha. Comme il le fait logiquement remarquer, cela aurait été absurde parce que cela aurait été en fait une attaque militaire contre un pays ami, et il appelle son gouvernement à donner un démenti plus fort que ce qui a été fait jusqu’à présent.

Skeleton_of_the_regime_LibyaQuand il en vient à la substance des relations américaines avec Al Jazeera, les questions qui devraient se poser à l’esprit sont: Que signifie responsable? Responsable de quoi? Responsable devant qui? Qu’est-ce que l’équilibre, et comment la vérité trouve-t-elle l’équilibre, quand l’idée elle-même implique que quelque chose d’autre doit être un mensonge? Pourquoi l’équilibre est-il important, quand la diffusion a réprimé depuis longtemps et marginalisé régulièrement les voix? Qu’est-ce que l’objectivité, quand on est soumis à la pression et à la peur pour sa carrière? Qu’est-ce que le professionnalisme et pourquoi cela se résout toujours apparemment dans une position par défaut pour ne pas décevoir le statu quo?

Quand le gouvernement US est si clairement déterminé à dominer le message, à accomplir des actes routiniers de censure quotidienne à travers une pression secrète et intime derrière les coulisses de la scène, et quand les notions de professionnalisme, d’équilibre, et d’objectivité deviennent un simple code impérial pour la soumission aux intérêts américains, il n’est pas étonnant que WikiLeaks lui-même puisse être accusé d’être… devinez quoi? Irresponsable, non-professionnel, et anti-américain! Longue vie à l’irresponsabilité, parce que le journalisme est certainement mort.

Il ne faudra pas s’étonner qu’il y ait ceux qui lisent ces câbles, et qui pourtant, en voulant préserver un vernis de légitimité et de crédibilité envers Al Jazeera, insisteront que ce n’est pas un « simple porte-parole » du gouvernement américain. Non, ce n’est pas un simple porte-parole — le penchant dans la couverture d’Al Jazeera est quelque chose qui a évidemment besoin d’être négocié et réaffirmé chaque jour. Là où les journalistes américains pratiquent l’auto-censure, consciemment ou non, il y a aussi généralement des raisons culturelles et étroitement idéologiques pour le faire, et la solidarité entre le corps de la presse et l’État impérial pourrait être de type « organique ». N’étant pas ancrée dans la culture et la politique américaines, Al Jazeera exige une approche plus pratique de l’instruction — tenue en main — et, ici, toute solidarité est surtout de nature « mécanique ». La relation que les Etats-Unis ont avec Al Jazeera pourrait placer OutFoxed! sous un jour quelque peu mineur: aussi nombreux soient ceux qui injurient le pouvoir de Murdoch et de Fox News, cette posture n’a pas encore l’impact qu’a Al Jazeera sur une population ciblée par la politique étrangère américaine, et n’est certainement pas la propriété d’un État, avec une armée de l’air et des troupes, et un combattant actif à lancer en Libye.

Notes:

1.  Divulgation complète: Suite à un entretien d’une heure sur Al Jazeera Arabic en 2010, j’ai accepté d’écrire une série de colonnes rémunérées pour le site Al Jazeera Arabic. Cet article n’est pas écrit sur la base d’un de mes très minime savoir d’initié, et je dois préciser qu’à aucun moment, aucun individu du personnel d’Al Jazeera n’a cherché à imposer une politique éditoriale sur mon écriture. Dans mes échanges avec le personnel d’Al Jazeera, je n’ai jamais rien pu constater d’autre qu’ils étaient très professionnels, patients, et généreux. En mars 2011, j’ai mis fin à ma relation avec Al Jazeera, pour des raisons politiques, au vu de la couverture de la Libye et du Bahraïn, et des fins politiques pour lesquelles Al Jazeera a été utilisée par l’État du Qatar et son allié américain dans la guerre contre la Libye.

2.  La série complète des 40 câbles sur lesquels est basé cet article a été réunie et rendue disponible au téléchargement sous format PDF, que vous pouvez retrouver en ligne: en cliquant ici.

Source: http://mrzine.monthlyreview.org/2011/forte220911.html

Images: http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Bank_of_Yamen_1_Riyal_-_Flickr_-_Al_Jazeera_English.jpg
http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Photo_By_Fadi_Benni_-_Flickr_-_Al_Jazeera_English_(1).jpg
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Stratfor Files: la mainmise des services secrets sur le pouvoir en Algérie

par Eva Blum-Dumontet, le 17 novembre 2012

Des manifestants à Alger et à Oran appelaient à la démission du gouvernement – Source, al Jazeera

Le 27 février 2012, WikiLeaks a commencé à publier 5 millions de courriels – appelés les Global Intelligence Files, ou Stratfor Files – de la firme états-unienne Stratfor, qui a fourni des renseignements à des entreprises privées ainsi qu’au gouvernement US. Plusieurs des courriels s’intéressent à une personnalité peu connue par les médias, le général Mohamed Mediène – aussi connu sous le nom de Toufik – qui est pourtant un acteur-clé de la vie politique algérienne. Chef des puissants services secrets algériens, Mediène est l’une des personnalités publiques les plus discrètes d’Algérie: il n’y a que deux photos officielles de lui, et durant les cérémonies officielles, les caméras évitent systématiquement son visage. Toutefois, Mediène est considéré être la main de fer du pouvoir, contrôlant les militaires et l’intelligentsia. Stratfor a fait très attention à son rôle et en particulier celui qu’il a eu dans le mouvement contestataire mineur qui avait décollé pendant le Printemps Arabe, ainsi qu’à sa relation avec le président algérien, Abdelaziz Bouteflika.

Comment Stratfor a pisté Mediène et le Printemps Arabe

Le 9 février 1992, peu après le commencement de la guerre civile en décembre 1991, un état d’urgence a été décrété en Algérie, qui suspendit beaucoup de libertés civiles pour les citoyens pendant les deux décennies qui ont suivi. Bien que l’état d’urgence interdise aux gens de manifester, l’Algérie vit le début d’un Printemps Arabe « léger » à la fin de décembre 2010, avec des manifestations contre l’augmentation du prix des biens de première nécessité et le problème du chômage.. Stratfor resta très attentif à ce mouvement, bien qu’il n’y eut jamais plus de 3000 manifestants rassemblés dans les rues. Avec la guerre civile de 1990 à l’esprit, le gouvernement fut prompt à réagir: l’état d’urgence fut abrogé le 25 février 2011 comme une concession aux manifestants, et des mesures sociales, telles qu’un prêt à taux zéro pour les étudiants, furent instaurées. Dans le même temps, toutes les manifestations furent déclarées illégales et Bouteflika mobilisa les forces de police en masse pour les empêcher de se propager. En dépit de ces actions du gouvernement, des grèves réclamant davantage de mesures sociales furent poursuivies jusqu’en juin 2011.

Au-delà du mouvement lui-même, qui n’a jamais atteint l’étendue des manifestations vues en Tunisie, en Égypte, et plus tard, en Libye, ce qui intéressait Stratfor était comment cela devenait encore matière à conflit entre le président Bouteflika et le patron des services secrets, Mediène. Celui-ci était en fait soupçonné de participer à l’instigation de manifestations pour déstabiliser le régime, comme l’organisateur principal du mouvement était Saeed Sadi, un activiste Berbère et ami de Mediène.

En février 2011, Stratfor a envoyé un « guide du renseignement » à son équipe d’analystes. Le courriel soulevait une série de questions spécifiques au sujet de l’état actuel de pays dont Israël, la Chine, l’Iran et l’Irak, ainsi que des thèmes à portée internationale, tels que l’approvisionnement en nourriture. Il était donc demandé aux analystes de prendre en compte ces éléments lors de leurs enquêtes et publications de rapports. L’Égypte était le souci principal, mais l’Algérie était néanmoins surveillée avec attention. Nate Hughes, qui a envoyé le courriel, a rappelé aux analystes que « la situation en Algérie requiert une grande attention. »

Hughes a décrit comment les manifestations pouvaient être utilisées à des fins politiques par le pouvoir perpétuellement divisé: « les troubles civils pourraient être exploités par des membres de l’élite au pouvoir. Spécifiquement, nous gardons un œil sur les motivations du chef du renseignement militaire le général Toufik Mediène, qui semble être enferré dans une bataille de succession avec le président. » Les analystes furent aussi instruits de « surveiller étroitement la taille et l’étendue des manifestations en même temps que la bataille interne du régime, » puisque les troubles civils et le conflit entre Mediène et le président Bouteflika pouvait être « inter-connecté ». De plus, alors que l’attention était sur la demande aux analystes de Stratfor de définir le pouvoir de Mediène, Hughes a aussi demandé toutes informations concernant l’identité des meneurs des manifestations.

Le général Mohamed « Toufik » Mediène

Un autre courriel de février 2011 témoigne d’un intérêt pour la santé de Mediène. Le courriel affirme que Mediène connaissait de sérieux problèmes de santé et encourait certainement un décès imminent. Les sources ont également suggéré que le vrai conflit au sein de l’élite dirigeante n’était pas entre Mediène et le président Bouteflika, mais entre Mediène et le frère de Bouteflika, Saeed. Décrit comme la personnalité omnipotente du régime, il est dit de Saeed qu’il attend la mort de Mediène pour acquérir davantage de pouvoir.

Ici encore, le lien entre les manifestations et les élites en conflit est souligné. La source a affirmé que Saeed Bouteflika avait convaincu les syndicats de se dissocier des mouvements de contestation. Cette action devait être perçue comme une victoire, démontrant ainsi la part que Mediène avait pu prendre dans l’incitation aux manifestations.

L’utilisation des médias pour l’assistance de leurs clients, le travail des analystes de Stratfor

Les clients de Stratfor ont aussi exprimé leur intérêt pour la situation en Algérie pour leurs propres buts. Le 22 février, Reva Bhalla a envoyé un courriel s’enquérant de la situation à Oran et des risques potentiels pour un client en relation avec l’armée algérienne.

« Un client envisage d’envoyer un employé dans la zone à l’extérieur de la ville pour faire du travail pour le compte de l’armée algérienne et souhaiterait avoir une escorte militaire. Y a-t-il un fort sentiment anti-militaire/régime comme nous en avons vu en Libye avec du personnel militaire se faisant attaquer et même tuer? Le fait d’être affilié à l’armée en ce moment augmente-t-il le niveau de menace de quelque façon? »

Alors que la réponse fournie par les analystes était que la situation était suffisamment sécurisée, du fait que les manifestations avaient été plutôt contenues et concentrées sur la fin de l’état d’urgence, la conversation se tourna à nouveau vers le rôle ambigu joué par Mediène, avec un salarié de l’équipe demandant: « Y a-t-il une possibilité que certains éléments de l’armée, y compris ceux travaillant dans des escortes telles qu’utiliserait le client, s’alignent avec Mediène et puissent faire quelque chose pour mettre en danger la sécurité du client? »

Le travail de Stratfor à garder la trace de Mediène nous aide aussi à comprendre la façon dont travaille la firme de renseignements. En effet, une bonne part de leur travail s’appuie sur ce qu’ils lisent dans les médias locaux et nationaux, ainsi que le démontre ce courriel. Des articles du magazine en ligne Tout Sur l’Algérie y sont utilisés pour confirmer le récit ébauché par les analystes de Stratfor. En se basant sur ces articles, ils donnent aussi le conseil de surveiller Mouloud Hamrouche et Ali Benflis, deux politiciens que le journal avait déclaré être des successeurs potentiels de Bouteflika. Un autre courriel mentionne aussi que les liens entre le meneur des manifestations Saeed Sadi et Mediène ont initialement été révélés par des câbles de WikiLeaks.

Mediène et Bouteflika, les ennemis mourants qui règnent sur l’Algérie

La relation entre Bouteflika, au pouvoir depuis 1999, et Mediène, chef du Département du Renseignement et de la Sécurité (aussi connu comme le DRS) depuis 1990, a en fait été cruciale dans l’analyse de la vie politique algérienne. Dans un rapport publié par Stratfor de février 2011, Mediène est décrit comme un personnage dont le soutien est essentiel pour réussir au sein de l’élite algérienne, bien qu’il soit maintenant trop vieux pour devenir président.

Selon les analystes de Stratfor, Bouteflika a conforté sa légitimité en réduisant les forces armées en politique et en offrant l’amnistie à nombre de radicaux islamistes. Mediène détient sa légitimité de son rôle-clé dans la lutte contre la menace islamiste, alors que ses liens avec AQMI (al Qaïda au Maghreb Islamique) demeurent malgré tout obscurs.

Le même rapport décrit la relation entre les deux hommes comme plus agitée que jamais durant les dix-huit mois qui ont précédé le Printemps Arabe, alors que tous deux commençaient à songer à leur succession. Saeed Bouteflika, le frère du président, se voit comme successeur potentiel de Mediène, d’où la suggestion évoquée par des sources que le réel conflit se situe entre ces deux hommes.  Mediène a tenté de réaffirmer sa position en « punissant » le camp Bouteflika: un certain nombre de membres éminents du régime, proches du président et de son frère, ont donc été accusés de corruption et le ministre de l’énergie, Chekib Khelil, a été forcé de démissionner. Le rapport suggère encore qu’alors que les discussions de succession ont maintenant été mises de côté, le meurtre du chef de la police Ali Tounsi en février 2010 fut encore un autre signe du conflit non-résolu de succession.

Ces accusations de corruption sont, selon Jeremy Keenan, professeur d’anthropologie à la School of Oriental and African Studies de Londres, un protocole courant des services secrets: « Le DRS contrôle le pays, ou ce qui est maintenant mieux décrit comme un état « mafieux », et le fait par une combinaison de ‘peur’, de ‘terreur’ et de ‘chantage’ – financier, sexuel ou autre. Comme Sid Ahmed Ghozali, l’ancien premier ministre, le disait récemment, parlant peut-être par métaphore, le DRS a 2 millions d’informateurs! Il a des dossiers et garde la trace de tout le monde, depuis le président et le chef de l’armée jusqu’au plus vil fonctionnaire. »

Le rôle de Mediène au cours du Printemps Arabe

La plupart des courriels concernant Mediène remontent au temps du Printemps Arabe, alors que les analystes de Stratfor s’attendaient à une explosion potentielle du mécontentement citoyen. Pourtant, ils ont relevé qu’alors que les manifestations en Égypte et en Tunisie s’attaquaient au thème global de la justice sociale, celles d’Algérie se focalisaient sur la levée de l’état d’urgence qui avait été en place depuis 1992. Les analystes insistent sur les motivations politiques derrière le mouvement. L’un des meneurs en était effectivement Saeed Sadi, un activiste berbère de la Coordination Nationale pour le Changement et la Démocratie et de la Ligue Algérienne des Droits de l’Homme, un ami de Mediène, qui est aussi un Berbère et bénéficie du soutien de sa communauté.

Mais Bouteflika est sorti grand gagnant des mouvements de manifestations: en accédant aux demandes des manifestants, il est apparu comme un dirigeant plutôt démocratique ouvert au compromis. En même temps, il a réduit l’influence du DRS emmené par Mediène. En effet, l’état d’urgence avait permis aux services secrets de contrôler la société algérienne: les citoyens pouvaient être placés en détention provisoire à volonté et les forces militaires étaient utilisées par les autorités civiles. Les analystes suggèrent donc qu’en mettant fin à l’état d’urgence, Bouteflika se protégeait lui-même de Mediène autant que les citoyens algériens.

Les analystes de Stratfor rappellent également que, dans sa déclaration annonçant la fin de l’état d’urgence, Bouteflika avait annoncé que le contre-terrorisme et la contre-subversion ne seraient plus sous la responsabilité conjointe de l’Armée Nationale du Peuple (ANP, contrôlée par Bouteflika) et le Département du renseignement et de la Sécurité (DRS) et tomberaient désormais sous la seule responsabilité de l’ANP.

La publication des courriels de Stratfor sur Mediène constituent l’exposé le plus approfondi sur les élites algériennes à ce jour, comme le chef des services secrets a toujours compté sur le secret, se donnant du mal pour prévenir toute couverture médiatique de ses activités. Stratfor fournit donc une description à jour et fiable du conflit entre Bouteflika et Mediène et leur combat pour affirmer leurs successeurs. Ils fournissent aussi une nouvelle perspective de laquelle voir le Printemps Arabe comme une opportunité pour Mediène et pour Bouteflika de réorganiser la structure du pouvoir à la tête du pays.

Écrit par Eva Blum-Dumontet et Marina Daras, édité par WikiLeaks Press.

Source: http://wikileaks-press.org/stratfor-algerian-secret-services-grip-on-power/

Et: http://www.wikileaks-forum.com/index.php/topic,16140.0.html

Traduit depuis le web par willsummer