Irak: Une guerre pour Israël – par Mark Weber

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Mark Weber est directeur de l’Institute for Historical Review. Il a étudié l’histoire à l’Université de l’Illinois (Chicago), l’Université de Munich, l’Université de Portland State et l’Université d’Indiana (MA, 1977).

L’invasion américaine de l’Irak en mars-avril 2003 et l’occupation du pays depuis lors, a coûté plus de quatre mille vies américaines et plus de 500 milliards de dollars, et a apporté la mort de plusieurs dizaines de milliers d’Irakiens.

Pourquoi le président Bush a-t-il décidé d’aller à la guerre? Dans l’intérêt de qui l’a-t-il lancé?

Dans les mois qui ont précédé l’attaque, le président Bush et d’autres hauts responsables américains ont averti à plusieurs reprises que la menace envers les États-Unis et le monde posée par le régime de Bagdad était si grave et imminente que les États-Unis devaient agir rapidement pour bombarder, envahir et occuper l’Irak.

Le 28 septembre 2002, par exemple, Bush a déclaré:

« Le danger pour notre pays est grave et il l’est de plus en plus. Le régime irakien possède des armes biologiques et chimiques, il assure la reconstruction des installations pour en fabriquer plus et, selon le gouvernement britannique, il pourrait lancer une attaque chimique ou biologique en aussi peu que 45 minutes après que l’ordre est donné… Ce régime est à la recherche d’une bombe nucléaire, et avec des matériaux fissiles pourrait en construire une d’ici un an. »

Le 6 mars 2003, le président Bush a déclaré:

« Saddam Hussein et ses armes sont une menace directe pour ce pays, pour notre peuple, et pour tous les peuples libres… Je crois que Saddam Hussein est une menace pour le peuple américain. Je crois qu’il est une menace pour le voisinage dans lequel il vit. Et j’ai obtenu des preuves suffisantes pour le croire. Il possède des armes de destruction massive… Le peuple américain sait que Saddam Hussein possède des armes de destruction massive. »

Ces allégations étaient fausses. Comme le monde le sait maintenant, l’Irak n’avait pas de dangereuses « armes de destruction massive », et ne représentait aucune menace pour les États-Unis. En outre, les suggestions alarmistes selon lesquelles le régime de Bagdad travaillait avec le réseau terroriste Al-Qaïda se sont également avérées sans fondement.

Donc, si les raisons officielles données pour la guerre étaient fausses, pourquoi les Etats-Unis ont-ils attaqué l’Irak?

Quelles que soient les raisons secondaires de la guerre, le facteur déterminant dans la décision du président Bush d’attaquer était d’aider Israël. Avec le soutien d’Israël et le lobby juif-sioniste d’Amérique, et poussé par des « néo-conservateurs » juifs qui occupent des postes de haut niveau dans son administration, le président Bush – qui a déjà été vivement engagé vers Israël – a résolu d’envahir et de soumettre l’un des principaux ennemis régionaux d’Israël.

C’est si largement compris à Washington que le sénateur américain Ernest Hollings a été déplacé en mai 2004 pour avoir reconnu que les États-Unis ont envahi l’Irak « pour assurer la sécurité d’Israël », et que « tout le monde » le sait. Il a aussi identifié trois des influents juifs pro-israéliens à Washington qui ont joué un rôle important pour pousser les États-Unis dans la guerre: Richard Perle, président du Conseil de la Politique de la Défense du Pentagone, Paul Wolfowitz, secrétaire adjoint à la Défense, et Charles Krauthammer, chroniqueur et auteur. [1]

Hollings faisait référence à la réticence lâche de ses collègues du Congrès pour reconnaître cette vérité ouvertement, en disant que  » personne n’est prêt à se lever et à dire ce qui se passe. » En raison des « pressions que nous recevons politiquement », a-t-il ajouté, les membres du Congrès soutiennent aveuglément Israël et ses politiques.

Quelques mois avant l’invasion, un général de l’armée américaine à la retraite décoré de quatre étoiles et ancien commandant allié suprême de l’OTAN, Wesley Clark, a reconnu dans une interview: « Ceux qui sont favorables à cette attaque [des États-Unis contre l’Irak], je vais maintenant vous dire franchement, et en privé, qu’il est probablement vrai que Saddam Hussein n’est pas une menace pour les États-Unis. Mais ils ont peur à un certain point qu’il puisse décider, s’il avait une arme nucléaire, de l’utiliser contre Israël. » [2]

Six mois avant l’attaque, le président Bush a rencontré à la Maison Blanche onze membres de la Chambre des représentants des États-Unis. Alors que « la guerre contre le terrorisme se passe bien », a-t-il dit aux législateurs, les États-Unis auraient bientôt à faire face à un danger encore plus grand: « La plus grande menace, cependant, c’est Saddam Hussein et ses armes de destruction massive. Il peut faire exploser Israël et ceci déclencherait un conflit international. » [3]

Bush a également évoqué de manière franche les raisons pour lesquelles les États-Unis allaient à la guerre, lors d’une réunion à la Maison Blanche le 27 février 2003, à peine trois semaines avant l’invasion. Dans un entretien avec Elie Wiesel, l’écrivain juif bien connu, M. Bush a déclaré: « Si nous ne désarmons pas Saddam Hussein, il va mettre une arme de destruction massive contre Israël, et ils feront ce qu’ils pensent qu’ils doivent faire, et nous devons éviter cela. » [4]

Pro-Israël avec ferveur

Le fervent soutien du président Bush pour Israël et son gouvernement intransigeant est bien connu. Il a réaffirmé cela, par exemple, en juin 2002, dans un important discours sur le Moyen-Orient. De l’avis des « grands commentateurs israéliens », le Times de Londres a rapporté que l’adresse était « tellement pro-Israël qu’elle aurait pu être écrite par [le Premier ministre israélien] Ariel Sharon. » [5] Dans un discours aux militants pro-israéliens, à la convention de 2004 du Comité Americain pour les Affaires Publiques Israéliennes (AIPAC), Bush a déclaré: « Les États-Unis sont fortement engagés, et je suis fortement engagé, à la sécurité d’Israël en tant qu’Etat juif dynamique. » Il a également déclaré à l’assemblée: « En défendant la liberté, la prospérité et la sécurité d’Israël, vous servez aussi la cause de l’Amérique. » [6]

Condoleezza Rice, qui a servi comme Conseillère à la Sécurité Nationale du président Bush, et plus tard, comme son secrétaire d’État, fait écho à la vision du président dans une interview de mai 2003, disant que la « sécurité d’Israël est la clé de la sécurité du monde. » [7]

Des plans à long terme

Les plans sionistes juifs pour la guerre contre l’Irak avaient été en place depuis des années. À la mi-1996, un document d’orientation préparé pour le Premier ministre israélien d’alors, Benjamin Netanyahu, a présenté une grande stratégie pour Israël au Moyen-Orient. Intitulé « Rupture Nette: Nouvelle stratégie pour sécuriser le Royaume », il a été rédigé sous les auspices d’un think tank israélien, l’Institut d’Etudes Stratégiques et Politiques Avancées [IASPS]. Plus précisément, il a appelé à un « effort [qui] pourrait se concentrer sur le renversement de Saddam Hussein du pouvoir en Irak, un important objectif stratégique israélien dans son propre droit… » [8]

Les auteurs de la « Rupture Nette » ont inclus Richard Perle, Douglas Feith, David Wurmser, trois juifs influents qui plus tard ont occupé des postes de haut niveau dans l’administration Bush, de 2001-2004: Perle, en tant que président du Conseil Politique de la Défense, Feith comme sous-secrétaire de la Défense, et Wurmser comme adjoint spécial au sous-secrétaire d’État pour le contrôle des armes. Le rôle joué par les représentants de l’administration Bush qui sont associés à deux des centres de recherche majeurs pro-sionistes « néoconservateurs » a été scruté par The Nation, un hebdomadaire d’affaires publiques influent. [9]

L’auteur, Jason Vest, a examiné les liens étroits entre l’Institut Juif pour les Affaires de Sécurité Nationale (JINSA) et le Centre pour la Politique de la Sécurité (CSP), en précisant les liens entre ces groupes et divers politiciens, marchands d’armes, hommes de l’armée, de riches juifs américains pro-Israël, et les administrations présidentielles républicaines.

Les membres du JINSA et du CSP, note [le journaliste] Vest, « sont montés jusqu’à de puissants postes gouvernementaux, où… ils ont réussi à introduire un certain nombre de questions – le soutien à la défense antimissile nationale, l’opposition aux traités de contrôle des armements, le parrainage de systèmes d’armes dépensiers, des aides à l’armement pour la Turquie et un unilatéralisme américain en général – dans une ligne dure, avec le soutien pour la droite israélienne à sa base… En aucun cas, la ligne dure du JINSA/CSP n’est plus évidente que dans sa campagne incessante pour la guerre – pas seulement avec l’Irak, mais dans une « guerre totale », comme le soumet Michael Ledeen, l’un des plus influents JINSAs à Washington… Pour cette équipe, le « changement de régime » nécessaire par tous les moyens en Irak, Iran, Syrie, Arabie Saoudite et Autorité palestinienne est un impératif urgent. »

Samuel Francis, auteur, éditeur et chroniqueur, s’est également penché sur le rôle « néo-conservateur » dans la fomentation de la guerre. [10] « Ma propre réponse, » écrit-il, « est que le mensonge [d’un Irak massivement armé qui pose une menace grave et imminente pour les Etats-Unis] a été fabriqué par les néo-conservateurs de l’administration dont la loyauté première est pour Israël et ses intérêts, et qui voulaient que les Etats-Unis écrase l’Irak parce que c’était la plus grande menace pour Israël dans la région. Ils sont connus pour avoir poussé à la guerre avec l’Irak depuis au moins 1996, mais ils ne pouvaient pas en faire un cas efficace jusqu’au jour de l’après-11 septembre 2001… »

Dans la foulée des attentats terroristes du 11 septembre 2001, les « néo-conservateurs » ardemment pro-sionistes de l’administration Bush – qui pendant des années avaient cherché une guerre au Moyen-Orient pour renforcer la sécurité d’Israël dans la région – ont exploité la tragédie pour appuyer leur agenda. En cela, ils ont été soutenus par le gouvernement israélien, qui a également fait pression sur la Maison Blanche pour frapper l’Irak.

« Le leadership militaire et politique [israélien] aspire à la guerre en Irak », a rapporté un quotidien israélien de premier plan, Haaretz, en février 2002. [11]

Le correspondant à Jérusalem pour le Guardian, le quotidien britannique respecté, a rapporté en août 2002: « Israël a signalé sa décision, hier, de mettre la pression publique sur le président George Bush d’aller de l’avant avec une attaque militaire contre l’Irak, même s’il croit que Saddam Hussein pourrait bien riposter en frappant Israël ». [12]

Trois mois avant l’invasion américaine, le journaliste de Washington bien informé, Robert Novak, a rapporté que le Premier ministre israélien Sharon disait aux dirigeants politiques américains que « la plus grande aide américaine pour Israël serait de renverser le régime irakien de Saddam Hussein. » En outre, a ajouté Novak, « ce point de vue est largement partagé à l’intérieur de l’administration Bush, et c’est une raison majeure pour laquelle les forces américaines d’aujourd’hui se rassemblent pour la guerre. » [13]

Les agences d’espionnage d’Israël étaient « partenaire à part entière » des États-Unis et de la Grande-Bretagne dans la production d’appréciations avant-guerre largement exagérées sur la capacité de l’Irak à la guerre, a reconnu un ancien haut-fonctionnaire du renseignement militaire israélien. Shlomo Bron, un général de brigade dans les réserves de l’armée israélienne, et ancien chercheur principal dans un important think tank israélien, a déclaré que les renseignements transmis par Israël ont joué un rôle important dans le soutien du cas des États-Unis et de la Grande-Bretagne pour faire la guerre. Les services de renseignement israéliens, a-t-il dit, « ont mal surestimé la menace irakienne contre Israël et ont renforcé la croyance américaine et britannique que les armes [de destruction massive] ont existé. » [14]

Le rôle du lobby pro-israélien dans le soutien pressant à la guerre a été soigneusement examiné par deux chercheurs américains de renom, John J. Mearsheimer, professeur de sciences politiques à l’Université de Chicago, et Stephen M. Walt, professeur de relations internationales à l’Université d’Harvard. [15] Dans un document de 81 pages, « Le Lobby Israélien et la Politique Etrangère Américaine », ils ont écrit:

« La pression d’Israël et du lobby [pro-israélien] n’était pas le seul facteur derrière la décision d’attaquer l’Irak en mars 2003, mais elle était cruciale. Certains Américains pensent que c’était une guerre pour le pétrole, mais il n’y a guère de preuves directes pour étayer cette allégation. Au lieu de cela, la guerre a été motivée en grande partie par le désir de faire d’Israël [un lieu] plus sûr… Aux États-Unis, la principale force motrice derrière la guerre en Irak était une petite bande de néo-conservateurs, la plupart avec des liens étroits au Likoud d’Israël. Par ailleurs, les principaux leaders des grandes organisations du Lobby ont prêté leurs voix à la campagne pour la guerre ».

Des membres importants du lobby pro-Israël firent ce que les professeurs Mearsheimer et Walt ont appelé « une campagne de relations publiques implacable pour gagner le soutien de l’invasion de l’Irak. Un élément-clé de cette campagne a été la manipulation de l’information du renseignement, de manière à faire ressembler Saddam à une menace imminente. »

Pour certains leaders juifs, la guerre en Irak fait partie d’un effort à long terme pour installer des régimes favorables à Israël à travers le Moyen-Orient. Norman Podhoretz, un écrivain juif de premier plan et un ardent défenseur d’Israël, a été pendant des années rédacteur en chef de Commentary, un mensuel sioniste influent. Dans le numéro de septembre 2002, il a écrit:

« Les régimes qui méritent amplement d’être renversés et remplacés ne se limitent pas aux trois membres distingués sur l’axe du mal [Irak, Iran, Corée du Nord]. Au minimum, l’axe devrait s’étendre à la Syrie, et au Liban, et à la Libye, aussi bien que les « amis » de l’Amérique comme la famille royale saoudienne et Hosni Moubarak en Egypte, en même temps que l’Autorité palestinienne, qu’elle soit dirigée par Arafat ou l’un de ses hommes de main ».

Patrick J. Buchanan, l’écrivain et commentateur bien connu, et ancien directeur des Communications à la Maison Blanche, a parlé sans retenue en identifiant ceux qui ont poussé à la guerre [16]:

« Nous accusons le fait qu’une cabale de polémistes et de responsables publics cherchent à piéger notre pays dans une série de guerres qui ne sont pas dans l’intérêt de l’Amérique. Nous les accusons de collusion avec Israël pour enflammer ces guerres et détruire les Accords d’Oslo. Nous les accusons de nuire délibérément aux relations américaines avec chaque Etat dans le monde arabe qui défie Israël ou soutient le droit du peuple palestinien à une patrie qui leur est propre. Nous les accusons d’avoir aliéné les amis et les alliés partout dans le monde islamique et occidental par leur arrogance, leur orgueil, et leur bellicisme… »

« Cui Bono? [A qui cela profite?] A qui profitent ces guerres interminables dans une région qui ne détient rien de vital pour l’Amérique en dehors du pétrole, que les Arabes doivent nous vendre afin de survivre? Qui bénéficierait d’une guerre de civilisations entre l’Islam et l’Occident? »

« Réponse: une nation, un chef, un parti. Israël, Sharon, le Likoud. »

Uri Avnery – un journaliste primé et auteur israélien, et membre à trois reprises du parlement israélien – voit la guerre en Irak comme l’expression d’une immense influence et d’un immense pouvoir juif. Dans un essai rédigé quelques semaines après l’invasion américaine, il écrit: [17]

« Qui sont les gagnants? Ce sont les prétendus néo-cons, ou néo-conservateurs. Un groupe compact, dont presque tous les membres sont juifs. Ils occupent les postes-clés dans l’administration Bush, ainsi que dans les think tanks qui jouent un rôle important dans la formulation de la politique américaine et les pages d’opinion des journaux influents… L’immense influence de ce groupe largement juif découle de son alliance étroite avec les fondamentalistes chrétiens de l’aile droite extrême, qui contrôlent aujourd’hui le parti républicain de Bush. … Apparemment, tout cela est bon pour Israël. L’Amérique contrôle le monde, nous contrôlons l’Amérique. Jamais auparavant les Juifs n’ont exercé une influence si importante sur le centre du pouvoir mondial. »

En Grande-Bretagne, un membre vétéran de la Chambre des Communes a crûment déclaré en mai 2003 que les Juifs avaient pris le contrôle de la politique étrangère de l’Amérique, et ont réussi à pousser les États-Unis dans la guerre. « Une cabale juive a pris le relais du gouvernement des États-Unis et a formé une alliance profane avec les Chrétiens fondamentalistes », a déclaré Tam Dalyell, un député du parti travailliste et membre le plus ancien de la Chambre. « Il y a beaucoup trop d’influence juive aux Etats-Unis », a-t-il ajouté. [18]

Résumé

Depuis de nombreuses années, les présidents américains des deux partis ont été fermement engagés envers Israël et sa sécurité. Cette politique enracinée est une expression de l’emprise judéo-sioniste sur la vie politique et culturelle de l’Amérique. C’était le soutien fervent à Israël – partagé par le président Bush, les hauts-fonctionnaires de l’administration et la quasi-totalité du Congrès américain – qui s’est avéré crucial dans la décision d’envahir et de soumettre l’un des plus grands ennemis régionaux d’Israël.

Alors que l’invasion américaine injustifiée de l’Irak aurait pu aider Israël, comme l’avaient espéré ceux qui ont voulu et planifié la guerre, cela a été une calamité pour l’Amérique et pour le monde. Cela a coûté plusieurs dizaines de milliers de vies et des centaines de milliards de dollars. Partout dans le monde, cela a généré une méfiance inégalée et une hostilité envers les États-Unis. Dans les pays arabes et musulmans, cela a alimenté une haine intense des Etats-Unis, et cela a apporté beaucoup de nouvelles recrues dans les rangs des terroristes anti-américains.

Les Américains ont déjà payé un prix élevé pour l’engagement de leur pays envers Israël. Nous allons payer un prix encore plus élevé – pas seulement en dollars ou en prestige international, mais dans les vies des jeunes hommes perdues pour les intérêts d’un Etat étranger – jusqu’à ce que l’emprise judéo-sioniste sur la vie politique des États-Unis soit finalement brisée.

Source: http://www.ihr.org/leaflets/iraqwar.shtml

La banalité du « Ne faites pas le mal » de Google, par Julian Assange

Image – Matt Rota

Par Julian Assange, le 1er juin 2013

« Le Nouvel Âge Digital » est un schéma directeur étonnamment clair et provocateur pour l’impérialisme technocratique, de la main de deux de ses plus ardents marabouts, Eric Schmidt et Jared Cohen, qui construisent une nouvelle définition de la puissance globale des USA au 21ème siècle. Cette définition reflète la fusion toujours plus proche entre le State Department et la Silicon Valley, telle que personnifiée par Eric Schmidt, le directeur exécutif de Google, et M. Cohen, un ancien conseiller de Condoleeza Rice et de Hillary Clinton, aujourd’hui le nouveau patron de Google Ideas.

Les auteurs se sont rencontrés dans le Bagdad occupé de 2009, où le livre fut conçu. Se promenant à travers les ruines, le tandem fut tout excité par l’idée que la technologie consumériste était en train de transformer une société anéantie par l’occupation militaire US. Ils ont décidé que l’industrie de haute technologie pouvait être un outil puissant de la politique étrangère états-unienne.

Le livre fait la propagande du rôle de la technologie dans le remodelage des peuples du monde et de ses nations en ersatz de la superpuissance dominante mondiale, qu’ils veuillent se faire remodeler ou non. La prose est laconique, l’argument sûr de lui et la sagesse – vulgaire. Mais ce n’est pas un livre destiné à être lu. C’est une déclaration majeure destinée à susciter des alliances.

(suite…)

Mais que fait donc Washington dans la région du Chaco?

Des câbles diffusés par WikiLeaks montrent un fort intérêt états-unien dans une vaste zone à cheval sur le Paraguay, la Bolivie et le nord de l’Argentine.
Par Nikolas Kozloff, le 24 juillet 2012

La guerre du Chaco, ayant opposé la Bolivie et le Paraguay, continue d’alimenter des doutes dans la région [GALLO/GETTY]

Récemment, une foule d’individus et d’organisations à travers l’Amérique Latine ont attiré l’attention sur l’état tumultueux de la politique au Paraguay, où le Président démocratiquement élu Fernando Lugo a été destitué par l’Assemblée Nationale du pays dans des circonstances quelque peu suspectes. Dans une lettre de protestation, les signataires ont dessiné une théorie assez incendiaire. Ils attestent, par exemple, que le US Southern Command voulait le voir partir comme ayant été le dirigeant paraguayen qui s’était opposé à la militarisation US de son pays.

Nous savons déjà qui a renversé Fernando Lugo et pourquoi, » ont-ils ajouté. « El Chaco… ne peut être laissé au [Paraguay]… ou à son peuple; [la région a] été prévue pour l’occupation et l’extraction par des multinationales à travers des méga-projets et de la terreur financés par des ressources publiques. Le coup au Paraguay, comme d’autres similaires en Amérique Latine, a été  accompli par et pour les multinationales et leurs partenaires parmi l’élite locale. »

« El Chaco » est une vaste, aride et inhospitalière bande de territoire constituée de plaines et de savanes. Le territoire comprend une bonne part du Paraguay, de la Bolivie et du nord de l’Argentine, et contient des ressources naturelles abondantes. Par conséquent, le Chaco a fait l’objet de beaucoup de combats et de convoitise de la part des nations du voisinage ainsi que de multinationales étrangères. De 1932 à 1935, la Bolivie et le Paraguay se sont affrontés lors de ce qui est depuis connu comme la guerre du Chaco. A l’époque, on pensait que le Chaco contenait des gisements lucratifs d’hydrocarbures et chaque pays espérait se remplir les poches grâce à ce bon filon qui arrivait.

Une histoire d’intrigue

Bien que la Bolivie semblât disposer de grands avantages sur le Paraguay, ses troupes souffraient de manque de moral et moururent en grands nombres à cause de maladies et de morsures de serpents. A la fin de ce conflit futile et ruineux, 100.000 hommes avaient perdu la vie. Le Paraguay contrôlait la majeure partie du territoire disputé à la conclusion de la guerre, mais en petit prix de consolation, la Bolivie reçut l’accès au fleuve Paraguay. La guerre du Chaco s’avéra psychologiquement dévastatrice pour la Bolivie, en particulier parmi les jeunes officiers éduqués qui accusaient les compagnies pétrolières internationales d’avoir manipulé la nation à faire la guerre dès le départ.

Avant le conflit, Standard Oil, une entreprise basée aux USA, avait découvert du pétrole en Bolivie orientale et pensait qu’il y en avait encore dans le Chaco paraguayen. Malheureusement, son concurrent britannique, Shell Oil, possédait les droits d’exploration dans la région. Pendant la guerre, les deux firmes étaient en opposition, avec Standard soutenant la Bolivie et Shell appuyant le Paraguay.Il est spéculé que le diplomate, homme d’affaires et lobbyiste états-unien Spruille Braden ait joué un rôle particulièrement ignoble durant la guerre du Chaco en travaillant comme agent pour la Standard Oil.

A ce jour, la guerre du Chaco continue d’alimenter des suspicions entre les dirigeants régionaux. Récemment la Présidente de l’Argentine Cristina Fernández de Kirchner a fait la remarque que le conflit avait « l’odeur du pétrole » et déclaré que Braden avait joué un rôle en sous-main pour déclencher la guerre. De plus, pendant une cérémonie commémorative de la guerre du Chaco en 2009, le Président de Bolivie Evo Morales a déclaré que le conflit « avait été une guerre injuste pour le pétrole » dans les « intérêts d’empires tels les USA ou l’Angleterre. » L’ancien Président du Paraguay Fernando Lugo a ajouté que « la souveraineté de notre peuple ne sera plus menacée par des intérêts étrangers ou des forces multinationales qui nous ont confronté par le passé. »

Au temps pour les précédentes tribulations diplomatiques, mais y a-t-il quelque preuve que les USA jouent un rôle en sous-main dans le Chaco aujourd’hui? Et qu’en est-il du retrait du pouvoir de Lugo au Paraguay – le contrôle sur le Chaco est-il lié de quelque manière à la récente crise politique? Le public se doit d’être prudent avant d’embrasser des théories du complot sans être capable de fournir assez de preuves, et je suis aussi sceptique que n’importe qui.

Cependant, à l’éclairage de la correspondance confidentielle US diffusée par WikiLeaks, tout comme de rapports de presse ordinaires, il semble plutôt sûr d’affirmer que Washington a été obsédé par le Chaco. En plus, à la lumière de plusieurs étranges voire bizarres développements récents qui sont difficiles à mettre sur le compte d’une simple « coïncidence », il paraît raisonnable d’avancer la conjecture que la destitution de Lugo était liée par certains aspects à l’intrigue du Chaco.

Qu’y a-t-il derrière la présence US au Chaco?

La perspective que le Paraguay et la Bolivie enterrent la hache de guerre pour le Chaco et s’allient sur des lignes politiquement gauchistes n’était guère alléchante pour Washington. Comme je l’ai décrit ailleurs, à la fois l’ancienne Secrétaire d’Etat Condoleeza Rice et l’actuelle Hillary Clinton voyaient la gauche paraguayenne avec méfiance. Ce qui semblait le plus les effrayer fut la notion que Fernando Lugo puisse cultiver des liens avec des nations comme le Vénézuela, qui était allié avec Evo Morales en Bolivie.

Si jamais elle portait ses fruits, une telle alliance pouvait former une sombre menace pour des opérations militaires US sensibles. Pendant des années, les forces US ont opéré au Paraguay sous le Southern Command pour ostensiblement fournir des soins médicaux en zone rurale. Cependant, certains ont suggéré qu’ils étaient en réalité là pour espionner les mouvements hauchistes ou les leaders paysans.Quoiqu’il en soit, il semble que les troupes US ont été déployées vers la région isolée du Chaco pour leurs missions d’entraînement.

En effet, selon le journal argentin Clarin, des techniciens US ont construit une base aérienne à la ville du Chaco paraguayen de Mariscal Estigarribia. En 2005, un correspondant du journal a visité l’installation, décrivant la base comme « un énorme porte-avions au milieu du désert ». Par ailleurs, la piste d’atterrissage était très large et pouvait accueillir des bombardiers B-52, bien que l’armée de l’air paraguayenne n’ait pas de tels avions dans son arsenal.

En 2006, encore deux ans avant que Lugo n’assume ses fonctions présidentielles, des diplomates ont rapporté que des forces US opéraient dans le Chaco afin « d’explorer des sites possibles pour de futurs exercices d’assistance humanitaire ». En fait, par contre, le Département d’Etat lui-même semble ne pas avoir été au courant de ce que le Pentagone fabriquait au Paraguay (effectivement, selon le Washington Office on Latin America (Bureau Central sur l’Amérique Latine), deux membres d’une équipe des US Special Forces agissant à couvert ont été impliqués dans une fusillade mortelle en 2004. Tragiquement, l’échange de coups de feu eut comme résultat le décès d’un Paraguayen qui essayait de voler les soldats. Apparemment, le Pentagone avait complètement caché l’existence de l’équipe à l’ambassade US à Asunción).

La Bolivie et les USA jouent de l’influence

Redoutant l’encerclement, le Vénézuela et la Bolivie ont répliqué et annoncé « un accord pour construire une nouvelle base militaire le long de la région frontalière disputée du Chaco (à Puerto Quijarro) ». Plus tard, le président paraguayen confronta Evo Morales aux Nations Unies pour avoir une explication.

Apparemment remonté contre Asunción, Morales n’était pas d’humeur à céder, et envoya plus tard des officiers militaires au-delà de la frontière dans le Chaco paraguayen pour espionner et poser des questions sur les opérations militaires US. L’incident inquiéta non seulement l’ambassade US à Asunción, mais aussi des officiers de droite au Paraguay.

Pendant ce temps, des sénateurs conservateurs ont dit à l’ambassadeur US que le Vénézuela et la Bolivie voulaient « nous bousculer un peu ». Spécifiquement, les militaires paraguayens étaient « très inquiets que la Bolivie se réarme et projette de développer plusieurs nouvelles installations militaires avec l’assistance du Venezuela ». Le corps des officiers, qui était toujours échaudé de « l’angoisse » de la dispute du Chaco, voulait de nouvelles armes et de la technologie des USA pour « compenser cette menace ».

L’ambassade US en était enthousiaste, notant que « Le poste continuera de pousser pour davantage de coopération militaire ». En dépit de telles assurances, cependant, les militaires paraguayens continuaient de s’inquiéter de « persistantes aspirations irréductibles à l’intérieur de certains segments de l’armée bolivienne à du territoire dans le Chaco ». En un écho de la guerre du Chaco, des diplomates ont expliqué que « des découvertes de ressources de gaz naturel d’une importance commerciale potentiellement significative pourraient alimenter le feu de telles inquiétudes. »

Quelques jours avant l’élection paraguayenne de 2008, le Colorado Party (à droite) se prit d’inquiétude que Lugo puisse gagner. Un sénateur du Parti Colorado déclara à des diplomates US que Washington « échouait » dans son approche de l’Amérique Latine et devrait « travailler avec les militaires paraguayens pour construire une base militaire dans le Chaco pour combattre le trafic de stupéfiants en plein essor (et pour écarter toute idée au Brésil ou de la Bolivie de violer la souveraineté paraguayenne) ».

Le régime Morales à La Paz sonna l’alarme à son tour, accusant les USA de vouloir établir une base militaire dans le Chaco « dans le but de surveiller l’activité en Bolivie ou tenter de contrôler des ressources énergétiques dans les régions paraguayenne et bolivienne du Chaco ». Inquiet d’un encerclement croissant, le ministre bolivien de la défense a fait le voyage au Paraguay et demandé au gouvernement d’Asunción « de ralentir sa relation inter-armées avec les USA ». Le Parti Colorado et « beaucoup de responsables militaires de même idée » ont repoussé la Bolivie et renvoyé le ministre chez lui.

Le Paraguay et la Bolivie enterrent la hache de guerre

Puisque nous n’avons pas accès à la documentation du Pentagone, sans parler d’autres agences de renseignement US, il n’est pas clair quelles actions concrètes l’établissement de la défense fit en relation avec le Chaco. Toutefois, jugeant d’après les câbles diffusés par WikiLeaks, les responsables US étaient amènes avec le Paraguay, avec un diplomate faisant la remarque que les demandes d’assistance du Parti Colorado étaient compréhensibles. « Avec un peu de chance, avec le nouveau président du Paraguay, nous pourrons en faire plus, » écrivait l’ambassade à Asunción.

L’élection de Lugo jeta un boulon dans la géostratégie régionale des USA. Bien que le nouveau président paraguayen ne fusse pas un radical, il émargea une politique étrangère de plus en plus indépendante et commença à limiter le rôle du Pentagone dans son pays. Pire encore, Lugo fit rapidement part de son désir d’enterrer la hache de guerre avec la Bolivie et s’envola pour La Paz pour y rencontrer Morales en personne. Dans une envolée de rhétorique, Lugo fit la remarque que « l’âge de l’impérialisme est terminé en ce nouvel âge de l’Amérique Latine » et que l’avenir des relations de l’Amérique Latine avec les USA seraient « basées sur le respect, l’équité et la justice ».

Si cela ne suffisait pas pour offenser les pouvoirs en place, Lugo conduisit également une rencontre symbolique avec Morales dans la ville rurale du Chaco paraguayen de Mariscal Estigarribia pour commémorer le 74ème anniversaire de la fin de la guerre du Chaco. Les deux dirigeants ont signé une déclaration conjointe de paix et donné des discours, Lugo proclamant que les deux nations latino-américaines avaient « appris que l’intégration de leurs peuples est plus importante que l’héritage laissé par le sang des Boliviens et des Paraguayens versé sur la terre du Chaco ».

Morales semblait espérer que de telles affinités idéologiques amèneraient Lugo à réduire les liens militaires entre le Paraguay et les USA. Quand la Bolivie demanda au Paraguay des clarifications sur de présumées bases US sur son territoire, Lugo nia leur existence mais déclara plus tard qu’il allait ouvrir une enquête. Il va sans dire que de telles proclamations n’étaient pas du goût de la droite nationaliste à l’Assemblée paraguayenne, qui était chagrine de tout rapprochement avec la Bolivie.

Post-scriptum: qui a viré Lugo et le Chaco argentin

C’est sûr, il n’y a pas de « flagrant délit » prouvant que les USA aient joué un rôle dans la sortie récente de Lugo, mais certains rapports sont extrêmement soupçonneux en termes de calendrier. En effet, comme par hasard, un député de la frange droite du Parti Colorado qui présidait le Comité de l’Assemblée sur la Défense rencontra du personnel militaire US peu de temps après la destitution de Lugo. Selon le journal mexicain La Jornada, ses collègues et lui ont parlé aux états-uniens de la construction d’une base militaire dans le Chaco. Le législateur remarqua qu’une base au Chaco était « nécessaire » parce que la Bolivie constituait « une menace pour le Paraguay ».

Et si ce rapport ne suffisait pas à se faire hausser les sourcils, les USA ont aussi engagé des efforts conséquents pour assurer une base militaire dans le Chaco argentin, de l’autre côté de la frontière du Paraguay. Comme au Paraguay, le Pentagone déclara que la base était nécessaire pour fournir une assistance humanitaire locale. Les diplomates US, dans le même temps, ont obtenu le soutien d’un gouverneur régional pro-US pour le projet. Hélas, pour le plus grand échec du Southern Command, le gouvernement argentin a décidé de geler l’initiative à la suite du tollé de la société civile.

A la lumière des preuves, il est bien clair que Washington veuille établir un point d’appui dans le Chaco. Peut-être que la question plus intéressante, par contre, est pourquoi? Peut-être que les USA veulent surveiller le trafic de drogue dans le Chaco, ou alors désirent le contrôle des ressources stratégiques. Peut-être que Washington cherche à empêcher le Paraguay d’entrer dans une alliance gauchiste avec la Bolivie, ou elle cherche à encercler l’étoile montante du Brésil. Ou peut-être que c’est juste une combinaison des trois. Quoiqu’il en soit, par contre, cela impliquera forcément des magouilles.
Vous pouvez suivre Nikolas Kozloff sur Twitter: @NikolasKozloff

Source: http://www.aljazeera.com/indepth/opinion/2012/07/2012718115122519807.html

Traduit depuis le web par willsummer

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