L’affaire Assange ou l’hypocrisie de la Grande-Bretagne

Par Josefina Martínez et Alexandra Rios

Le cas Assange révèle le cynisme de Londres et la vraie nature impérialiste de la « démocratie britannique ». Mais Rafael Correa, le président équatorien, n’est pas en reste non plus dans l’instrumentalisation de cette affaire.

En septembre 1998, à la demande du juge espagnol Baltasar Garzón, le dictateur chilien Augusto Pinochet était arrêté lors d’une visite à Londres, afin d’être jugé dans l’affaire des citoyens espagnols tués par la dictature au Chili dans les années 1970. Après dix-sept mois de litige judiciaire, la Grande-Bretagne décidait de refuser l’extradition du dictateur et se chargeait de le libérer pour qu’il puisse retourner au pays, invoquant des raisons « humanitaires » (sic), liées à son état de santé. C’est donc grâce au soutien du gouvernement britannique, alors dirigé par les travaillistes, que Pinochet a pu tranquillement vivre les dernières années de sa vie à Santiago, sans avoir jamais été condamné ni même inquiété, en dépit des dizaines de milliers de victimes de la dictature chilienne à la suite du coup d’Etat de 1973 contre Salvador Allende.

« le dictateur chilien Augusto Pinochet était arrêté lors d’une visite à Londres, afin d’être jugé dans l’affaire des citoyens espagnols tués par la dictature au Chili dans les années 1970 »

Aujourd’hui pourtant, bien loin de la position qu’elle avait prise dans l’affaire Pinochet, la Grande-Bretagne entend recevoir la demande d’extradition formulée par la Suède à l’encontre de Julian Assange. Stockholm souhaite juger le fondateur de WikiLeaks dans une affaire de viol dont il serait l’auteur. Après le rejet par la Cour suprême britannique de son recours en appel, Assange s’est réfugié dans l’ambassade de l’Équateur à Londres. Dès l’annonce de la décision de l’Équateur d’accorder l’asile politique à Assange, le gouvernement de David Cameron a envoyé la police cerner le bâtiment diplomatique. Cameron a même menacé d’avoir recours à un décret de 1987 permettant de pénétrer à l’intérieur de n’importe quelle ambassade, et ce en violation de l’extraterritorialité des bâtiments diplomatiques garantis par la Convention de Vienne de 1961. Une intrusion dans l’ambassade d’Equateur représenterait un précédent dangereux pour le respect du droit d’asile. C’est en ce sens qu’il est nécessaire de dénoncer l’attitude du gouvernement britannique et son ingérence dans les affaires internes équatoriennes, qui témoigne bien de l’arrogance impérialiste de Londres.

En réalité, ce nouvel épisode de « l’affaire Assange » dévoile au grand jour l’hypocrisie et le cynisme de la Grande-Bretagne, et plus généralement de la politique internationale des pays impérialistes. Lorsqu’elle refusa l’extradition de Pinochet en 1998, ce ne fut évidemment pas pour des raisons « humanitaires », mais en reconnaissance des « services rendus » par le dictateur qui fut toujours un défenseur des intérêts impérialistes en Amérique Latine, et notamment de l’aide apporté par la dictature chilienne à la Grande-Bretagne pendant la guerre des Malouines au début des années 1980.

« C’est donc grâce au soutien du gouvernement britannique, alors dirigé par les travaillistes, que Pinochet a pu tranquillement vivre les dernières années de sa vie à Santiago »

Aujourd’hui encore, la Grande-Bretagne protège ses propres intérêts, ainsi que ceux des États-Unis, dans « l’affaire Assange ». La demande d’extradition de la Suède est, bien entendu, fonctionnelle à ces mêmes intérêts. En diffusant des centaines de milliers de documents et de mémorandums secrets, WikiLeaks a passablement écorné l’image de la diplomatie américaine dans le monde entier. Même si les documents menaçant sérieusement la « sécurité militaire » des États-Unis n’ont pas été publiés, le site internet dirigé par Assange a permis de dévoiler de nombreux mécanismes d’espionnage et de contrôle sur des gouvernements, la piètre opinion qu’ont des chefs d’Etat et des responsables politiques de nombreux pays semi-coloniaux les ambassadeurs occidentaux en poste, des opérations de « pression » menées par tel ou tel pays pour défendre les intérêts de ses multinationales, etc. L’une des révélations les plus retentissantes concerne les assassinats, les tortures et les mauvais traitements perpétrés sur des milliers de civils en Irak et en Afghanistan de la part des troupes américaines, ainsi que de la leurs alliés…notamment britanniques. Avec plus de 400.000 documents déclassifiés et publiés, les « fichiers d’Irak » de WikiLeaks ont dévoilé le caractère planifié de la politique d’assassinat et de torture des armées impérialistes d’occupation. Le fait que ces informations étaient classées « secret défense » par Washington ou Londres n’a rien à voir avec des questions de « sécurité nationale », tel que cela a été expliqué par les politiciens démocrates et républicains aux États-Unis. Il s’agissait simplement de protéger leur image vis-à-vis de la communauté internationale. « Contrairement à ce que dit le Pentagone, expliquait le grand quotidien espagnol El País en octobre 2010, les documents sur la guerre en Irak diffusés par WikiLeaks montrent que la sécurité des troupes n’est pas la raison principale de cette rétention d’information. Dans la plupart des 400.000 rapports déclassés, on peut trouver la légende suivante : Events that may elicit political, media or international reaction [Ce sont des évènements qui peuvent provoquer des réactions politiques, des médias et internationales]. L’un des rapports marqué de cette légende concerne un affrontement ayant eu lieu le 9 juin 2007, dans la prison de Camp Bucca, au sud de l’Irak. Ce jour-là, il y eut cinquante-huit blessés et six morts du côté des irakiens, tandis qu’un seul blessé était compté du côté des forces de coalition. L’information est alors qualifiée de ‘secrète’ ».

« Avec plus de 400.000 documents déclassifiés et publiés, les « fichiers d’Irak » de WikiLeaks ont dévoilé le caractère planifié de la politique d’assassinat et de torture des armées impérialistes d’occupation »

Pour l’instant, Assange est reclus dans l’ambassade de l’Équateur et l’issue de sa situation reste incertaine. Après avoir menacé le gouvernement équatorien de Rafel Correa de pénétrer au sein l’ambassade afin d’y arrêter Assange, Cameron a dû faire marche arrière, par peur des réactions de la communauté internationale. Mais pour Assange, les choses sont claires : s’il met un pied en hors de l’ambassade, le gouvernement britannique l’arrêtera sur le champ.

Pour les avocats d’Assange, l’extradition en Suède, pour le juger dans une affaire de viol, n’est qu’un prétexte pour l’extrader vers les États-Unis. Bradley Manning, ancien soldat de l’armée américaine et accusé d’avoir envoyé un certain nombre de documents classifiés à WikiLeaks est en prison depuis deux ans sur une base militaire en attente de jugement et sera probablement condamné à la réclusion à perpétuité. C’est en ce sens aussi qu’il est nécessaire de défendre le droit d’asile de Julian Assange, que ce soit en Équateur ou dans un autre pays.

« Aujourd’hui encore, la Grande-Bretagne protège ses propres intérêts, ainsi que ceux des États-Unis, dans l’affaire Assange »

Nous entendons des arguments avancés par les défenseurs d’Assange. Nous défendons le droit de WikiLeaks de publier les documents et nous dénonçons l’hypocrisie des gouvernements des États-Unis et de la Grande-Bretagne. Mais en tant que militantes révolutionnaires, nous ne pouvons ignorer les accusations de crime sexuel qui pèsent sur Assange. La seule façon d’y répondre, pour Assange et ceux qui le soutiennent, serait de demander à ce qu’elles soient examinées par une commission d’enquête indépendante, constituée par des personnalités reconnues dans le domaine de la défense des droits humains et des droits des femmes, sans aucune collusion avec les gouvernements impliqués dans cette affaire. Dans le cas inverse, la suspicion continuera à peser sur le fondateur de WikiLeaks.

« Nous défendons le droit de WikiLeaks de publier les documents et nous dénonçons l’hypocrisie des gouvernements des États-Unis et de la Grande-Bretagne »

Le président équatorien a réussi à obtenir le soutien de l’UNASUR, l’Union des nations sud-américaines, ainsi que le soutien moins explicite de l’OEA, l’Organisation des États américains, qui, en raison de la pression exercée par les États-Unis, ne fait aucune mention des menaces émanant de la Grande-Bretagne concernant le droit d’asile. Avec cette affaire, Correa veut s’afficher en défenseur de la liberté d’expression et des droits humains. C’est une façon pour lui de regagner du crédit face aux critiques qui sont formulées contre son gouvernement en Equateur, aussi bien de la part de l’opposition de droite que de la part des secteurs du mouvement étudiant, paysan et ouvrier. Même s’il se prétend défenseur de la liberté d’expression à l’étranger, cela ne l’a pas empêché de limiter l’expression des médias qui critiquent sa gestion gouvernementale. C’est ainsi que Correa a fermé pas moins de dix-sept stations de radio depuis son élection en janvier 2007 et pas moins de cent cinquante journalistes ont été agressés, ce qui a été également été dénoncé par les organisations qui défendent WikiLeaks et Julian Assange.

Par-delà le dénouement de l’affaire Assange, avec une négociation entre Quito et Londres ou une réclusion de longue durée pour Assange dans l’ambassade équatorienne, il est clair que ce nouvel épisode de la saga WikiLeaks révèle un nouvel aspect de la profonde hypocrisie qui préside aux « relations internationales ». Et nous ne sommes qu’au début de l’affaire…

23/08/12

Source: http://www.ccr4.org/L-affaire-Assange-ou-l-hypocrisie-de-la-Grande-Bretagne#nb1
http://www.clasecontraclase.org/El-caso-Assange-y-la-hipocresia-de-Gran-Bretana

Affaire Assange : Le Royaume-Uni peut mener le monde à une grave crise diplomatique

Face à la réaction du Royaume-Uni, le droit d’asile pourrait être remis en cause à l’échelle internationale, en cas de non-respect de l’asile politique de Julian Assange en Equateur.

Briser la Convention de Vienne serait une atteinte à la diplomatie mondiale

Une première fois, le mercredi 15 août 2012, la police britannique a tenté d’envahir l’ambassade d’Equateur à Londres : enfreindre la Convention de Vienne de 1961 aurait été une atteinte grave à la diplomatie internationale, car cette convention a été signée par une grande majorité de pays dans le monde pour protéger les relations diplomatiques.

C’est ce qui assure actuellement la sécurité des ambassades et l’entente diplomatique entre des Etats. Hier, 24 août, prouvant la ténacité britannique à persister dans son erreur face à l’Equateur, un photographe, Lewis Whyld, révèle sur Twitter que la police a pour ordre d’arrêter Julian Assange quelles que soient les conditions de son asile politique, et ce même en cas d’immunité diplomatique, comme en témoigne la photo de Twitter (https://twitter.com/LewisWhyld/status/239016685175201792) – « dip immun » – ou en cas de trajet dans une voiture diplomatique – « dip vehicle ».

Ces clichés pris par hasard prouvent que le Royaume-Uni a bien l’intention de briser la Convention de Vienne, même si actuellement c’est l’un des traités les plus importants au monde. Cette crise qui concerne l’Equateur et le Royaume-Uni, et qui peut sembler mineure au regard de l’actualité internationale, peut s’avérer bien plus grave qu’on ne le pense.

L’attitude du Royaume-Uni est une menace envers l’entente des peuples et des nations

En agissant de la sorte, le Royaume-Uni n’a toujours pas compris qu’enfreindre le droit à l’asile politique est une atteinte grave et impardonnable aux fondements de l’entente entre les peuples, aux fondements de la diplomatie internationale et à la stabilité  politique du monde. Ce que les peuples ont bâti, des Etats n’ont pas le droit de le remettre en cause. Il n’appartient pas au Royaume-Uni de décider de la valeur d’une convention internationale. Le droit d’asile politique de Julian Assange est un droit fondamental, un droit international qui doit être respecté.

Le Royaume-Uni, à l’heure actuelle, campé dans sa fierté et dans le dédain total face à la décision de l’Equateur, présente une menace pour l’équilibre politique international, pour l’entente entre les pays et les nations, et pour la sécurité de la plupart des ambassades. Une intervention britannique à l’ambassade d’Equateur à Londres pourrait porter atteinte à la sécurité de tous les diplomates dans le monde et de tous les réfugiés politiques qui ont trouvé asile dans des ambassades, et dont le sort pourrait être compromis, du jour au lendemain, par le déni du Royaume-Uni. La stabilité du monde pourrait être remise en cause du jour au lendemain.

L’asile politique de Julian Assange nous concerne tous

La plupart des gens pensent que l’asile politique accordé à Julian Assange va régler tous les problèmes, mais c’est loin d’être le cas. Nous n’en sommes qu’au commencement de l’affaire. Il apparaît clairement que l’asile politique accordé par l’Equateur à Julian Assange, se trouve à l’entrée d’un grand combat politique, pour avoir le droit de clamer son existence et sa reconnaissance.

Mais ce combat est non seulement celui de Julian Assange, il devient aussi le combat pour défendre le droit d’asile et pour rappeler à tous les pays que ce droit est inaliénable. Aujourd’hui menacé par le Royaume-Uni, le droit d’asile politique pourrait être remis en cause pour n’importe quel citoyen dans le monde. Donc, quand nous défendons l’asile politique de Julian Assange, nous défendons aussi le droit de n’importe quel citoyen dans le monde, de n’importe quel réfugié politique, dont la vie est menacée par la répression d’un gouvernement.

L’affaire de Julian Assange nous concerne tous, car l’asile politique est un droit international, et si le Royaume-Uni remet en cause ce droit fondamental, alors tous les pays du monde seront concernés par cette atteinte. A travers la situation de l’Equateur, nous pouvons voir ce qui pourrait arriver à chaque pays dans le monde, si des démocraties décidaient de ne plus respecter le droit d’asile. Ceci serait très grave et porterait atteinte à nos libertés fondamentales.

Que peut faire l’Equateur pour se défendre contre le Royaume-Uni ?

L’Equateur, bafoué dans ses droits par les démocraties occidentales, fait face à une situation exceptionnelle et incompréhensible: comment se défendre face à des pays dits « démocratiques » qui se prennent pour les grands patrons du monde et qui veulent décider de tout en niant les lois qui existent ? Les Etats-Unis, la Suède, l’Australie et le Royaume-Uni sont les nouveaux délinquants et perturbateurs du monde occidental. Ces pays pensent que les lois ne les concernent pas. Vont-ils mettre à mal les Droits de l’homme en Occident et ailleurs sur la planète? Est-ce que les citoyens vont réagir ?

Si une ambassade venait à être envahie, ou si l’asile politique de Julian Assange était bafoué, ce sont toutes les ambassades et diplomates dans le monde entier qui pourraient se retrouver sans immunité du jour au lendemain. Le gouvernement britannique doit comprendre que son attitude menace non seulement la vie de Julian Assange, en l’exposant à l’extradition en Suède, puis à la torture et à la peine de mort aux Etats-Unis, mais aussi, le comportement du gouvernement britannique peut mettre à feu et à sang tous les pays du monde et ouvrir la voie à un déséquilibre international, qui mettrait à mal la plupart des ambassades et des gouvernements de ce monde.

Si la police britannique enfreint le droit d’asile politique de Julian Assange, toutes les ambassades du monde risquent de basculer dans une crise diplomatique générale. La situation est difficile pour l’Equateur, mais il faut que ce pays continue à faire prévaloir ses droits et qu’il affirme sa position et son indépendance face à des pays qui cherchent uniquement à l’intimider.

L’immaturité du gouvernement du Royaume-Uni est inacceptable

Ainsi, la question se pose : que veut le gouvernement britannique ? Veut-il la paix et l’entente entre les peuples ? Veut-il le respect des Droits de l’homme, du droit d’asile et de la liberté de chaque président à pouvoir accorder comme bon lui semble une nationalité à des citoyens qui le méritent ? Ou bien, le gouvernement britannique cherche-t-il uniquement à obéir aux Etats-Unis, à enfreindre les règles de la diplomatie, à rejeter les conventions qu’il a signées, se mettant à l’écart des autres pays, pour rejoindre le rang des plus sombres dictatures qui menacent et détruisent sans scrupules la liberté d’expression ?

Ce qui est en cause aujourd’hui, c’est le choix même du Royaume-Uni sur sa politique : veut-il rester une démocratie, avec un semblant de justice, ou bien veut-il passer définitivement du côté d’un Etat oppresseur ? Il n’est plus temps aujourd’hui d’interroger le Royaume-Uni sur sa bonne foi ou sur la défense des Droits de l’homme. Nous ne croyons plus à leurs discours. Il est évident que ce gouvernement britannique est immature et qu’il n’est plus en mesure de prendre des décisions démocratiques visant à assurer le bien-être des peuples.

Les hommes politiques au pouvoir en Grande-Bretagne menacent l’équilibre du monde, en remettant en cause des lois internationales sur le droit d’asile et sur la protection des ambassades. Il est urgent de mettre un terme à l’impétuosité britannique, à leur hypocrisie, à leur arrogance envers l’Equateur, et de soutenir et confirmer le choix libre du président Rafael Correa pour accueillir Julian Assange au sein de son pays, car il en va de notre bien à tous.

Ecrit par kimono

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