Les lanceurs d’alerte américains : cibles de l’Etat policier

Le Chaos Communication Congress (29C3), que les organisateurs décrivent comme étant « une conférence annuelle durant quatre jours, ayant pour thème la technologie, la société et l’utopie » a débuté le 27 décembre. Hier, ce blog a retranscrit la présentation de Jacob Appelbaum,  développeur du projet Tor et activiste de Wikileaks. Dans la soirée, trois lanceurs d’alerte américains ont présenté leurs exposés, dans une vidéo qui devrait être considérée comme immanquable.

Jesselyn Radack, qui dénonça les violations éthiques dans l’affaire John Walker Lindh, alors qu’elle elle était conseillère en matière d’éthique pour l’avocat général John Ashcroft, décrit les raisons qui l’ont conduite à démissionner et devenir lanceur d’alerte.

Lindh fut interrogé et torturé. Des agents du FBI passèrent outre le manque d’autorisation formelle et ont tout de même effectué cette interrogation. Ashcroft a fait une déclaration publique quand une plainte criminelle fut déposée, disant que Lindh avait fait le choix de ne pas être représenté par un avocat et que ses droits avaient été « scrupuleusement respectés ». Radack savait que tout cela n’était que mensonge.

“Ce fut notre premier aperçu d’un cas de torture aux Etats Unis et personne n’a pipé mot. Il était nu, un bandeau sur les yeux, bâillonné, attaché à une planche avec du ruban adhésif. Il avait une balle dans la jambe, et fut dénié de tout traitement médical »,  déclare Radack. On l’a trouvé à moitié mort ; voici comment on traite un américain, ce qui vous donne une idée de la façon dont laquelle nous traitons ceux qui ont la malchance d’être arabe ou islamiste dans notre pays. »

Le point critique fut atteint pour elle quand elle se rendit compte que le Ministère de la Justice gardait secrets certains éléments de l’affaire. Un juge avait ordonné la délivrance de toutes les communications, mais ne fit passer que deux de ses mails. Elle fouilla dans une copie papier pour lire ses mails, qui contenaient son évaluation que le FBI avait commis des actes en violation avec les règles d’éthique durant l’interrogation et la torture de Lindh. Ces mails avaient disparu.

“J’ai perdu courage,” dit Radack. « J’ai littéralement eu envie de vomir. Ils tablaient sur la peine de mort pour cet homme, et les preuves n’atterrirent jamais sur le bureau du juge, des preuves qui auraient eu un effet sur la décision d’admettre ou non sa confession. »

Elle réussit finalement à retrouver les mails manquants. Elle fit parvenir les preuves de fautes professionnelles et de crimes au magazine Newsweek, sous couvert du Whistleblower Protection Act, qui en fin de compte ne la protégea absolument pas. Elle ne se doutait pas de ce qui était sur le point de lui arriver quand « tout le poids de la branche exécutive du gouvernement américain en entier » lui tomba dessus.

Radack perdit son emploi dans le cabinet d’avocats privé où elle travaillait, puis elle fut limogée d’un autre emploi quand le gouvernement contacta ses employeurs pour leur dire qu’elle était une criminelle. Elle fut placée sous garde à vue sans qu’on lui dise de quoi elle était suspectée et quoique nulle accusation formelle ne soit jamais portée contre elle. Elle fut sous le coup d’une exclusion du barreau régional sur les bases d’un rapport secret auquel elle n’a jamais eu accès (ce qui rendait sa défense plutôt difficile), et placée sur une liste d’interdiction de vol.

Cette expérience la conduisit à la décider à dédier le reste de son existence à représenter les lanceurs d’alerte.

En plus de partager son expérience, elle parle aussi du rôle de la technologie et comment elle peut aider le lanceur d’alerte. C’est cette technologie qui l’aida à récupérer des mails du Ministère de la Justice, qui à l’époque poursuivait Enron pour destruction de preuves et obstruction envers la justice.

Avant de se rendre à la conférence, elle rencontra le rédacteur en chef de WikiLeaks, Julian Assange. Elle déclare qu’il la convainquit qu’ « en tant que lanceur d’alerte et avocate représentant des lanceurs d’alerte, WikiLeaks est  le seul vrai moyen de disséminer de grandes quantités d’informations envers le public, de façon anonyme. Le gouvernement est conscient de ce fait et c’est la raison pour laquelle il se sent très vulnérable vis-à-vis de WikiLeaks. »

Puis, elle poursuit en disant:

« La guerre contre le terrorisme ne devrait pas être une guerre contre l’éthique, l’intégrité, la technologie et la loi. Stopper le terrorisme ne signifie pas terroriser les lanceurs d’alerte et les diseurs de vérité, ceux qui soulèvent des inquiétudes quand le gouvernement magouille afin de surveiller électroniquement, torturer et assassiner ses propres citoyens. Il n’est pas acceptable qu’un président s’octroie le droit de se poser en procureur, juge, juré et bourreau de n’importe quel humain sur cette putain de planète s’il lui en prend l’envie. »

Les employés ne devraient jamais avoir à choisir entre leur conscience et leur carrière, et certainement pas leur liberté, Radack conclut-elle.

Thomas Drake, qui dénonça les inconduites et irrégularités de l’Agence de la Sécurité Nationale (National Security Agency), prend la parole après Radack et décrit ce que fut la montée de l’Etat policier après les attaques du 11 septembre. Il la compare à la montée de la police secrète des Stasi en Allemagne de l’Est, dont la devise était : « Tout savoir ».

Durant la Guerre froide, tout était suspect. « De nos jours, dans cette ère post-Guerre froide, » dit Drake, « je me demande comment une démocratie ouverte et vive peut-elle exister au côté d’un Etat policier ? ».

Drake dut, dès le depart, faire face à la possibilité d’être condamné à la prison à vie s’il ne coopérait pas. Il fut condamné sous le coup de la Loi contre l’espionnage (Espionage Act), une condamnation faisant partie d’un effort du gouvernement visant à criminaliser les lanceurs d’alerte.

Dans les jours qui suivirent l’attentat du 11 septembre, « je fus contacté en privé par plusieurs personnes très préoccupées qui me disaient Tom, pourquoi est-ce qu’ils prennent l’équipement dont on se sert pour garder un œil sur les nations étrangères pour les rediriger vers nos propres citoyens ? », se souvient-il. Il apprit que le programme de surveillance secrète avait été autorisé par la Maison Blanche et, comme le dit un jour le Président Nixon : si le Président dit que c’est OK, alors c’est légal. »

Le gouvernement perdit complètement les pédales quand Eric Lichtblau et James Risen rédigèrent un article pour le New York Times à propos du programme d’écoutes téléphoniques illégales au sein de la NSA. Une enquête criminelle fut mise en route, dont il fut le principal suspect. Des agents du FBI descendirent sur sa maison et firent pression sur lui pendant deux ans afin qu’il se rétracte. Ce fut un cauchemar.

Il conclut en disant: “ J’ai peur pour le futur des Etats-Unis, mais j’ai aussi peur de la création d’un enregistrement universel de la vie de tout un chacun, de la possibilité d’avoir accès à une base de données et de pouvoir profiler n’importe qui, n’importe où, n’importe quand. »

En conclusion, William Binney, ancien directeur technique de la NSA, qui fut lui-même sujet des descentes de police et à des enquêtes criminelles, prend la parole.

En juin 2001, Binney démissionna de son poste, car il ne pouvait plus tolérer la corruption ayant lieu entre les employés et les entrepreneurs privés, cette relation incestueuse dans laquelle la sécurité est une affaire d’argent.

Binney eut vent d’un programme appelé “Stellar Wind”, qui permettait à la NSA d’espionner des citoyens américains. Il savait que ce n’était pas la peine d’aller voir les responsables de la NSA, car il connaissait ceux qui géraient ce projet. Il prit contact avec le Comité d’Information Nationale (House Intelligence Committee), puisque c’était cette organisation qui était sensée, selon la Loi sur la Surveillance Etrangère (Foreign Intelligence Surveillance Act) et d’autres lois américaines, surveiller et espionner les individus. Le comité dépêcha un employé pour parler à Michael Hayden, alors directeur de la NSA, et ce fut tout. Le président Porter Goss ne fit rien. Pelosi, un membre du comité, ne fit rien contre les violations commises car elle fut intégrée dans le projet et accepta de ne pas faire pression pour la mise en accusation du président Bush tant qu’elle serait tenue au courant des opérations secrètes.

Binney nous dit : « AT&T donnait au gouvernement 320 millions d’enregistrements par jour, d’américains contactant d’autres américains ». Il continue : « avec ça, on peut établir des rapports sur virtuellement n’importe qui dans le pays » Il n’y a pas de limites : cet état de fait se répandit au monde entier.

Il raconte aussi ce qui se passa lors d’une descente du FBI. Ils lui demandèrent s’il pouvait témoigner contre un crime. Ils voulaient des informations contre Drake, mais lui parla au contraire du projet Stelar Wind et que Bush, le Vice-Président Dick Cheney et le directeur de la CIA George Tenet étaient impliqués. Un seul des agents qui écoutèrent son récit était au courant du programme. Binney leur expliqua que c’était lui qui signait les mandats et que tout ce qu’il pouvait faire était de regarder par terre, alors qu’il énumérait les violations envers la vie privée de citoyens américains, etc.

“Ils voulaient que je me tienne tranquille”, dit Binney. « Ils ont pointé les armes sur moi et ma famille, afin de s’assurer que je reste tranquille. »

Il partage aussi avec nous une anecdote importante mettant en scène James Bramford, un journaliste réputé pour son travail sur la NSA. Bramford soumit une demande de renseignement sur des documents utilisés par le gouvernement contre Drake. Il reçut des documents parvenant de la NSA: on avait rayé au crayon le mot « Déclassifié » et estampillé « Top Secret » par-dessus. Ils lui passèrent ce document, et lui, le montra au juge, comme preuve que Drake était la victime d’un coup fourré, et que c’était un crime. Ils auraient dû être interpellés, mais l’affaire fut étouffée et personne ne fut poursuivi de quelque crime que ce soit.

Ce sont trois excellents conférenciers et je vous conseille vivement de ne pas rater un seul moment des 82 minutes que durent cette vidéo.

Traduction du Forum Wikileaks: http://www.wikileaks-forum.com/index.php/topic,17004.0.html
Source: http://dissenter.firedoglake.com/2012/12/29/us-whistleblowers-on-being-targeted-by-the-secret-security-state/

Assange a défendu 3 lanceurs d’alerte qui ont dénoncé la corruption et les programmes de la NSA et de la CIA

Assange at Ecuador embassy

« Le discours d’Assange mentionne trois lanceurs d’alerte que je défends : il appelle à mettre fin à la guerre contre les lanceurs d’alerte »

Par Jesselyn Radack, le 20 août 2012

Quelle que soit votre opinion sur le fondateur de Wikileaks, Julian Assange, il avait raison quand il a appelé à mettre fin à la guerre contre les lanceurs d’alerte, dans son discours à l’ambassade d’Equateur, hier [le 19 août 2012], à Londres:

La guerre de l’administration US contre les lanceurs d’alerte doit se terminer. Thomas Drake, William Binney, John Kiriakou, et d’autres lanceurs d’alerte héroïques doivent être pardonnés ou dédommagés des épreuves qu’ils ont endurées en tant que serviteurs du registre public.

Alors que les histoires de mes clients sont complètement différentes de celle d’Assange, l’administration Obama a menacé de persécuter criminellement chacun d’entre eux avec la même loi draconienne de l’Espionage Act, une loi destinée à chasser les espions, et non les lanceurs d’alerte. Et l’effet de la politique de l’administration Obama – sinon le but – est le même pour mes clients et pour Assange – à savoir de réduire au silence la dissidence.

Bien qu’Assange est souvent critiqué pour ne s’intéresser qu’à lui (qui lui en voudrait de tenir compte du fait que la police londonienne attendait à l’extérieur de l’ambassade d’Equateur pour l’arrêter ?), il a pris le temps dans son discours, long de plusieurs minutes, de s’adresser vers ceux qui ont été poursuivis en justice. Il a aussi correctement identifié la guerre de l’administration Obama contre les lanceurs d’alerte, comme une guerre contre les journalistes et contre les médias, un rapprochement que j’ai fait  moi-même, ainsi que Glenn Greenwald et les principaux médias des Etats-Unis.

Les Etats-Unis doivent donner l’assurance devant le monde entier qu’ils ne poursuivront pas des journalistes pour avoir mis en lumière les crimes secrets des puissants. Il ne doit pas y avoir de propos insensés, en ce qui concerne la poursuite judiciaire de n’importe quelle organisation de médias, que ce soit WikiLeaks ou bien le New York Times.

L’appel d’Assange aux Etats-Unis à mettre fin à la « chasse aux sorcières » contre Wikileaks rappelle à la mémoire Louis Brandeis de la Cour Suprême :

La peur d’un sérieux préjudice ne peut pas justifier seule la suppression de la liberté d’expression et de rassemblement. Les hommes craignaient les sorcières, et ils ont brûlé des femmes.

Maintenant le gouvernement a peur de la vérité et il persécute les lanceurs d’alerte, et parmi eux trois de mes clients qu’Assange a bien mentionné hier :

  • Thomas Drake est le lanceur d’alerte de la National Security Agency (NSA), qui est devenu la 4ème personne aux Etats-Unis à être sous le coup des charges de l’Espionage Act pour allégation de mauvais usage d’information classifiée. Le dossier du gouvernement contre lui s’est évanoui de manière spectaculaire quelques jours avant le procès en juin 2011, et les preuves sont devenues publiques depuis que la tombée des charges a montré que celles-ci étaient construites sur du vide.
  • William Binney, lanceur d’alerte de la NSA, avec Drake, et les anciens officiels de la NSA J. Kirk Wiebe, Edward Loomis, et l’ancienne rédactrice du Congrès Diane Roark, s’est plaint par des voies internes adéquates de la dilapidation, de la fraude, des abus massifs, et de l’illégalité à la NSA, et il a été par la suite soumis à une enquête, menacé de poursuites judiciaires, et assujetti à un raid armé du FBI. Il a finalement obtenu une lettre d’immunité.
  • Le lanceur d’alerte de la Central Intelligence Agency (CIA) John Kiriakou a lancé l’alerte sur le waterboarding et a aidé à exposer le programme de torture de la CIA, auquel il a refusé de participer. Kiriakou a aussi été chargé sous le coup de l’Espionage Act, et il comparaît dans son procès en novembre 2012. Pour aider et soutenir Kiriakou allez ici ou mentionnez « j’aime » sur la page Facebook Defend John Kiriakou.

Assange est sans doute une figure controversée, mais quoi que vous pensiez du messager, le message d’Assange demande l’attention de quiconque reconnaît les valeurs de la liberté d’expression et de la liberté de la presse.

Source: http://www.whistleblower.org/blog/42-2012/2184-assanges-speech-mentions-three-of-my-whistleblower-clients-calls-for-end-to-war-on-whistleblowers

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