Le journal Haaretz prend la défense des lanceurs d’alerte

Gideon Levy, 27/10/2013

« Snowden, Assange, Manning, Vanunu – les vrais héros de notre temps »

Les lanceurs d’alerte sont encore considérés comme des traîtres, mais les vrais traîtres sont ceux qui ont été responsables des actes qu’ils ont exposés

Si la chancelière allemande était vraiment une femme d’Etat brave, elle inviterait Edward Snowden à demander l’asile politique dans son pays et à lui rendre hommage. Son collègue, le président français, devrait avoir fait de même. Angela Merkel et François Hollande auraient dû remercié Snowden – l’ex-employé de la CIA qui a révélé le système d’écoutes arrogant que les Etats-Unis ont exploité…

Source: http://www.haaretz.com/opinion/.premium-1.554528

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Jacob Appelbaum se fait beaucoup de souci pour le futur de votre vie privée

Jacob Appelbaum à BerlinPhoto: Jacob Appelbaum à Berlin

Selon le magazine Rolling Stone, Jacob Appelbaum serait le « mec le plus dangereux du cyberespace ». Mais il ne l’est pas, et cette étiquette le fait chier. Appelbaum est en réalité un expert en cybersécurité et l’un des développeurs du Tor Project ; un collaborateur de WikiLeaks qui a récemment coécrit un livre avec Julian Assange et un ami de Laura Poitras, la confidente d’Edward Snowden, Laura Poitras avec qui il enquête sur la NSA pour Der Spiegel.

En 2010, Jacob est devenu une cible des services de renseignement étatsuniens du fait de ses liens avec WikiLeaks ; son matériel électronique a été saisi et Jacob a été placé en détention un paquet de fois. Pas particulièrement amateur de la persécution dont il faisait l’objet, Appelbaum est parti en Allemagne où il s’est fait approcher par tous les principaux partis politiques pour être leur expert en informatique ; il fait également office de consultant pour tous les films traitant de cybersurveillance et de sécurité sur Internet.

Le jour de notre interview, ses collègues du Chaos Computer Club – le plus grand collectif de hackers européen – s’attelaient à déjouer, avec succès, le fameux système de déverrouillage par empreinte digitale de l’iPhone 5S. Et Appelbaum promettait d’importants développements du réseau Tor. On s’est assis ensemble pour parler de la possibilité d’existence de la liberté individuelle dans le monde moderne.

Lire l’interview de Jacob Appelbaum: http://www.vice.com/fr/read/jacob-appelbaum-se-fait-beaucoup-de-souci-pour-le-futur-de-votre-vie-privee

John Le Carré défend les « lanceurs d’alerte » Snowden et Assange

Par Culturebox (avec AFP), 17/10/2013

John Le Carré, défense des lanceurs d'alerteLes affaires Snowden et Assange montrent qu’aujourd’hui « on choisit de tout faire pour détruire le lanceur d’alerte », affirme dans un long entretien au Nouvel Observateur le maître du roman d’espionnage John Le Carré, dont le 23e livre, « Une vérité si délicate » (Seuil), paraît en France.

Le dernier roman de John Le Carré se déroule en Grande-Bretagne et à Gibraltar. Deux diplomates découvrent un scandale politique et se transforment progressivement en lanceurs d’alerte, écartelés entre leur conscience et leur loyauté de serviteur de l’Etat.

« Hormis le Guardian, personne en Grande-Bretagne, pas même la BBC, n’a ouvert le débat sur le contenu du message » de l’ex-agent de la CIA Edward Snowden, qui a révélé au monde les écoutes massives pratiquées par les services secrets américains au mépris de la vie privée des citoyens, confie au Nouvel Observateur John Le Carré, 82 ans samedi.

Voir l’intégralité de l’article: http://culturebox.francetvinfo.fr/john-le-carre-defend-les-lanceurs-dalerte-snowden-et-assange-143609

Jean-Luc Mélenchon: Edward Snowden, notre héros européen!

Europe.Jean-Luc-Melenchon.fr, 27 Septembre 2013

snowden102way_sq-e640efc5481e6a88137c4aa402822717bc5c48b2-s6-c30En Juin dernier, Edward Snowden révélait par le détail certains programmes de contrôle de masse permettant aux Etats-Unis de surveiller les conversations de millions de personnes et d’institutions européennes. Il mettait ainsi à jour un vaste système d’espionnage de l’Union européenne et de ses Etats membres. J’avais immédiatement interrogé la Commission sur ce sujet. Je m’étonnais de son absence de réaction et, même, de son inertie. D’autant que commençaient, comme si de rien n’était, les négociations sur la formation du grand marché transatlantique. Les Etats-Unis avaient espionné le mandat de négociation européen, pourtant tenu secret aux parlementaires eux-mêmes! La Commission m’a enfin répondu. Elle prétend avoir « demandé » des clarifications au gouvernement nord-américain « à propos des programmes évoqués par les médias et de leurs conséquences potentielles sur les droits fondamentaux des Européens ». Aaaaah ! Voilà qui est fort bien. Je suis bien curieux de connaître le contenu de la réponse de ces derniers. Mais ce sera sans doute pour une autre fois…

En attendant que la Commission me fasse la grâce de bien vouloir condescendre à m’informer avec plus de considération, je crois utile d’agir. Car la bureaucratie atlantiste européenne ne fera rien, bien sûr. Avec mon groupe, la GUE, je propose la candidature d’Edward Snowden au prix Sakharov que le Parlement européen décerne chaque année, dans une comédie bouffonne où règne la mode anti-communiste du moment. Il y avait déjà deux « prix Sakharov » pour des « dissidents cubains » quand tous ces grands esprits se rendirent compte qu’ils n’avaient donné aucun prix dans le monde arabe, alors même que venait d’y éclater une vague de révolutions démocratiques. Puisque l’attribution de ce « prix pour la liberté de l’esprit » est un des rares pouvoirs, parfaitement symboliques, de ce Parlement qui n’en est pas vraiment un, utilisons-le! Les demandes polies de la Commission ne semblent pas être un signal bien inquiétant pour le gouvernement américain? Alors célébrons Snowden, notre héros! Le soutien du Parlement européen à Snowden ne pourrait-il pas les inciter à réfléchir sur le prix de l’opprobre pour une telle violation des droits fondamentaux de l’homme, et aussi du citoyen? N’en a-t-on pas fait cent fois plus pour Cuba, qui n’espionne pas chaque jour deux millions de français et cinq millions d’allemands? En célébrant Snowden, nous célébrons le courage incroyable d’un homme! Il savait qu’il serait pourchassé à mort par une police mondiale brutale et plus cruelle que ne le fut en son temps la police politique à l’Est!

L’idée est tellement piquante que depuis le lancement de cette idée, les faiseurs de diversion se sont activés. Il faut dire que la proposition de la GUE a été rejointe par le groupe des Verts. Il y avait le feu! Du coup le PPE a renoncé à proposer la candidature du pape François, initialement envisagée en toute bigoterie. Mais peut-être aussi pour s’éviter d’être interrogés sur la façon dont leur politique est le contraire de ce que dit le seigneur Pape, aussi bien sur la Syrie que sur les riches et les pauvres. Les réactionnaires se sont donc promptement ralliés à la proposition du groupe progressiste et social-démocrate. Ceux-là proposent de couronner Malala, jeune pakistanaise défendant le droit à l’éducation des femmes. Comme ils ont la majorité au Parlement, qu’ils président à tour de rôle, les uns votants pour les autres, il est probable que les amis de la liberté en seront encore une fois pour leur reste. Et la mascarade du prix Sakharov va continuer pendant tout le temps où existera une majorité unie de la droite et des sociaux-démocrates, et où la défense des droits de l’homme ne sera pas aussi celle des droits du citoyen. Aussi longtemps que ce prix sera seulement un prétexte pour justifier les ingérences impériales dans le monde et chez soi, à domicile, littéralement!

Source: http://europe.jean-luc-melenchon.fr/2013/09/27/edward-snowden-notre-heros-europeen/

« Protégeons mieux les lanceurs d’alerte », quels que soient leur pays et la nature de leur combat

LE MONDE | 24.07.2013 à 20h34

Par William Bourdon (Avocat et président de Sherpa)

585px-Nasa_blue_marbleEn ce début du XXIè siècle se dressent, de véritables héros modernes, des hommes qui, bravant parfois tous les risques, semblent vouloir privilégier l’intérêt général à l’exclusion de tout intérêt personnel. Ils sont les nouveaux grands désobéissants de notre époque, ceux dont la capacité d’insurrection prolonge les fulgurances courageuses de Martin Luther King, Gandhi, pour l’émancipation de la minorité noire aux Etats-Unis et du peuple indien face à la tutelle coloniale. D’autres émancipations se mettent en mouvement aujourd’hui.

Bien sûr, il existe des nuances dans les parcours de ces hommes mais un trait d’union les regroupe dans une même confrérie, celle des grands lanceurs d’alerte qui privilégient la défense de l’intérêt supérieur à celui qui semble devoir résulter du seul respect de la loi. Des hyper-citoyens.

Tel est le destin de Paul Watson, qui fait l’objet de deux mandats d’arrêt internationaux, après avoir lancé une campagne efficace pour défendre les cétacés de l’armada militarisée des baleiniers japonais.

Tel est le destin de l’informaticien Hervé Falciani qui, écoeuré par les méthodes que la banque HSBC Genève, son employeur, a décidé de voler et de transmettre à la justice française des fichiers cryptés. Des milliers d’évadés fiscaux ont ainsi été identifiés et ces fichiers ont permis de rapporter à la France plus de 1 milliard d’euros. Une goutte d’eau si l’on peut dire en regard du potentiel qui résultera peut-être un jour de l’exploitation complète de ces fichiers qui, une fois imprimés, d’après le procureur Eric de Montgolfier, « rempliraient un train de marchandises ».

Et, plus récemment, Edward Snowden, désormais lancé dans une cavale éternelle, après avoir révélé le scandale d’espionnage Prism, a remis au centre du débat public mondial une gigantesque menace, celle d’une récolte effrayante, sournoise et insidieuse de nos données personnelles par les prouesses technologiques de l’Etat américain.

L’un défend la biodiversité. L’autre, l’idée de faire de la finance un allié de l’économie réelle et du bien-être des citoyens plutôt qu’un gigantesque gruyère de trous noirs. Enfin, le troisième défend l’un des droits de l’homme consacrés au XXè siècle, la protection de la vie privée. A cette liste s’ajoute également le soldat Bradley Manning, menacé d’une peine à perpétuité, maltraité dans les prisons américaines où il se trouve, pour avoir fourni des centaines de milliers de documents confidentiels au site WikiLeaks, qui levèrent le voile, entre autres, sur les exactions commises par l’armée américaine en Irak.

Derrière eux, un cortège d’anonymes est en train de naître partout dans le monde. Ce sont eux qui ébranlent les « kleptocrates » et secouent les illégalismes privés ou publics. Ils sont tous les acteurs, pour reprendre l’expression de Vaclav Havel, d’une « révolution existentielle ».

La France doit être à l’avant-garde de la protection des lanceurs d’alerte. Dans le champ tant public que privé. Le Parlement a retiré de la loi sur la transparence l’article qui les protégeait. Il serait indécent que leur protection ne figure pas dans le marbre de la loi, première étape d’une loi européenne qui devra s’imposer.

LE SPECTRE DE VICHY

On agite déjà le spectre de Vichy pour disqualifier ceux qui, par leur action, sont redoutablement plus efficaces que tous les échanges d’informations fiscales et bancaires dont on se glorifie aujourd’hui hâtivement. En effet, on sait qu’une partie du système bancaire a déjà un coup d’avance en externalisant certains comptes, en en opacifiant d’autres. Il pourra de bonne foi affirmer vouloir coopérer efficacement et, de mauvaise foi, laisser dans les tiroirs sans fond que permet l’informatique les informations les plus décisives.

Alors, bien sûr, face au dégoût et à la répugnance que peut inspirer la dénonciation anonyme quand elle est chargée de venin, il faut des dispositifs. C’est ce que la loi française doit prévoir ; c’est-à-dire, d’une part, une institution qui puisse filtrer au tamis la qualité des informations révélées et, d’autre part, une loi qui réprime durement les lanceurs d’alerte qui, emplis de mauvaise foi, se draperont dans l’intérêt général pour mieux frapper les intérêts privés. Cela demande imagination et adresse. Gageons que le législateur français en aura.

Entre les défenseurs d’une finance éthique ou de la biodiversité et le duo Snowden-Manning, il y a évidemment un saut, puisque les premiers sont célébrés par le plus grand nombre, tout en restant persécutés par ceux dont ils bousculent les intérêts, et les seconds sont durement criminalisés.

Les mêmes pays européens qui ont poussé des cris d’indignation face aux révélations de Snowden pactisent maintenant avec les Américains pour faire de l’espace aérien l’instrument de leur sourde complicité.

Cela n’est pas acceptable car, paradoxalement, MM. Snowden et Manning ne sont pas des traîtres, mais des hommes prêts à révéler la face sombre des Etats, et en première place des Etats-Unis.

S’agissant des questions sécuritaires, toutes les manipulations sont possibles. Et l’hyper-terrorisme, de ce point de vue, a donné un gigantesque coup de main à ceux qui sont à l’oeuvre pour organiser un contrôle de plus en plus étroit de la vie des citoyens.

Les questions posées sont infiniment complexes. Reste néanmoins que la société civile mondiale dit aujourd’hui sa colère face à l’immensité du cynisme qui défigure les bonnes consciences et les belles paroles des décideurs privés et publics.

Notre planète est menacée de toutes les plaies d’Egypte. La clandestinité est l’alpha et l’oméga de ceux qui s’enrichissent. Pour défendre leurs intérêts, ils cherchent également à museler les citoyens. Face à cette sinistre farce, ces nouveaux désobéissants se lèvent pour nous aider à ne pas laisser aux générations futures une humanité en lambeaux.

Le droit doit être leur allié et ainsi les protéger.

William Bourdon (Avocat et président de Sherpa)

Source: http://www.lemonde.fr/idees/article/2013/07/24/protegeons-mieux-les-lanceurs-d-alerte_3453124_3232.html

Snowden à Moscou: « Le lobby US a tout mis en branle pour le faire extrader »

Snowden à Moscou
Snowden à Moscou, par Israël Adam Shamir depuis Moscou.

Au milieu de son bref été, Moscou est frais et calme. Les trottoirs sont envahis par les tables des bistrots, les clients sont là, joyeux, et les encombrements diminuent quelque peu du fait des vacances. Le seul danger pour les hommes, ce sont les minijupes étourdissantes.

Dans quelques jours au plus tard, les charmes et les tentations de la ville seront à la portée d’Edward Snowden, qui va recevoir sa carte de réfugié lui permettant de marauder librement à travers toutes les Russies et de se familiariser avec les habitants.

Ce sera là un dépaysement bienvenu après l’aéroport international de Seremetyevo, où il a été longtemps relégué. C’est un vaste aéroport, et il y a là des malheureux, principalement des réfugiés sans papiers, qui y passent dix ans ou plus, en transit. On a cru un moment que notre héros serait retenu à jamais dans ces limbes. Les Russes et l’intrépide Snowden se regardaient en chiens de faïence, en maintenant les distances, jusqu’au moment où ils ont brisé la glace. Snowden est parvenu à rencontrer quelques représentants du public russe: des membres du Parlement (la douma, en russe), des militants pour les droits humains, des avocats prestigieux.

 Il leur a rappelé qu’il « était habilité à fouiller dans tous vos échanges, à lire vos messages et à entreprendre des poursuites, jusqu’à changer le destin des gens, sans avoir à se justifier. » Il a invoqué la Constitution US qui est constamment bafouée par les hommes de l’ombre, dans la mesure où celle-ci « interdit tous les systèmes de surveillance massifs et invasifs ». Il a rejeté très justement la ruse légale des tribunaux secrets d’Obama, car aucun secret ne saurait blanchir ce qui est impur. Il a rappelé le principe de Nuremberg: « les citoyens ont le devoir de violer les lois de leur pays pour  empêcher des crimes contre la paix et contre l’humanité ». Et ce système de surveillance totale est certainement un crime contre l’humanité, la pierre d’angle du régime implacable qu’ils projettent d’implanter sur toute la planète. Lorsque cette déclaration a été interrompue par les haut-parleurs annonçant mécaniquement  un vol imminent, il a eu un sourire exquis pour dire: « j’ai entendu cela si souvent pendant toute cette semaine ».

Les Russes l’ont adoré; ils se sont mis à le voir d’un autre œil, comme je le prévoyais quand j’ai lancé un appel pour cette rencontre dans les pages du principal quotidien russe, le KP  (Komsomolskaya Pravda). Et maintenant nous apprenons que les Russes ont décidé de lui donner le statut de réfugié et de lui garantir toute liberté de mouvement.

Pourquoi ont-ils hésité si longtemps?

 Snowden est un Américain, et les Américains, comme les Anglais, ont de forts préjugés contre la Russie, leur ennemi commun pendant la Guerre froide. Pour eux, c’est le pays du Goulag et du KGB. Les deux menaces se sont évanouies il y a plusieurs dizaines d’années, mais les traditions résistent, parfois sans fin. D’ailleurs le Goulag et le KGB n’étaient guère que des versions modernisées du knout des Tsars et de l’affreux régime des serfs au XIX° siècle, qui peut fort bien être remis à jour par la nouvelle mafia d’État brutale, telle que l’a mise à jour Luke Harding. Pour un Américain moyen, il est pratiquement impossible d’envisager un rapprochement avec la Russie. Surtout pour un Américain qui servait dans les rangs de la CIA et de la NSA, comme c’était le cas de Snowden. Et lui estimait que s’il choisissait d’embrasser la Russie, il perdrait son statut de lanceur d’alerte et serait considéré comme un agent ennemi, ce qui n’était pas du tout la même catégorie.

La même chose était arrivée à Julian Assange, en fait. Quand il fut proposé au créateur de Wikileaks de trouver refuge en Russie (ce qui techniquement était possible), il remit la proposition à plus tard, traîna des pieds et resta en Angleterre, se montrant de fait incapable de franchir le grand fossé qui sépare l’Ouest de l’Est, l’Orient de l’Occident.

Snowden ne cherchait pas à se retrouver sous les projecteurs, bien au contraire. Il souhaitait mettre un terme aux crimes commis par la NSA au nom du peuple américain, ni plus ni moins. Il espérait devenir une nouvelle Gorge Profonde, dont l’identité ne serait jamais révélée. Ses premières révélations importantes, il les avait faites par correspondance; il avait pris un avion pour Hong Kong parce que c’est une ville qu’il connaît bien, il parle couramment chinois, et projetait de rentrer ensuite chez lui à Hawaï. Il apparaît que c’est le Guardian (anglais) qui l’a poussé à révéler son identité. Même à ce stade il se croyait encore en sécurité, parce que Hong Kong relève de l’autorité souveraine de la Chine, et la Chine est un État puissant, qu’on ne bouscule pas facilement.

Les Chinois ont mis à profit les révélations de Snowden pour contrecarrer les accusations américaines d’espionnage électronique, mais ils n’allaient pas mettre à mal leurs relations avec les US pour ses beaux yeux, et ils se sont débarrassés de la patate chaude. Geste final délicat, ils ont eu la courtoisie de lui donner 24 heures pour déguerpir. Il était bien obligé de décamper, et il a sauté dans un vol d’Aéroflot pour Moscou en compagnie de Sarah Harrison, une exquise  lady anglaise qui fait partie du comité directeur de Wikileaks.

 Snowden a donc atterri à Moscou, mais n’avait jamais envisagé de demander asile à la Russie. Pour lui, c’était juste une étape vers un pays neutre, l’Islande ou le Venezuela, bref,  quelque part en Occident. Il prévoyait de s’envoler vers La Havane et d’y changer d’avion pour Caracas. Il n’avait pas réalisé que l’État profond aux US a le bras fort long, et qu’il était bien décidé à s’emparer de sa personne et à lui appliquer un châtiment exemplaire.

 Au début, les Américains ont exercé des pressions énormes sur Cuba pour que l’escale lui soit refusée. Ils ont menacé Cuba d’un débarquement assorti de blocus complet, et Castro a demandé à Snowden de se chercher un autre itinéraire. Il n’y a qu’Aeroflot qui aurait pu sortir Snowden de Russie, et sa ligne passe forcément par La Havane. D’où l’échec du premier projet.

 Le sommet gazier qui se tenait à Moscou lui offrait  une autre issue de secours: il y avait là les présidents  de la Bolivie et du Venezuela, qui étaient venus pour la conférence dans leurs avions privés capables de faire ce long vol. Le président bolivien Evo Morales était parti le premier; son avion a été forcé d’atterrir, et fouillé, ce qui constitue un précédent historique inédit jusqu’alors. Ceci a servi d’avertissement pour le président Nicolas Maduro, qui quittait bientôt Moscou sans embarquer Snowden.

Ce fut une découverte pour Ed Snowden: il a appris à ses dépens qu’il n’y a qu’un pays au monde qui soit hors d’atteinte de l’oncle Sam. Il n’y a qu’un pays qui soit une véritable alternative à l’Empire, le seul pays que ni les bataillons de la Navy ni les drones d’Obama ne bombarderont, le seul pays dont les avions ne peuvent pas être arraisonnés et fouillés. Il était donc prêt à chercher l’entente avec les Russes; il a renouvelé sa demande d’asile provisoire, qui va probablement  lui être accordée.

Les Russes aussi ont hésité. Ils n’avaient pas envie d’irriter les US, ils étaient conscients que Snowden n’avait pas cherché à se rapprocher d’eux, et s’était juste retrouvé piégé lors d’une escale. C’était la patate chaude, et bien des gens étaient convaincus qu’il vaut mieux suivre l’exemple chinois, et l’envoyer ailleurs.

Le lobby US a tout mis en branle pour le faire extrader. Il y avait des militants pour les droits de l’homme et des membres d’ONG parmi les employés du Département d’Etat. Les Américains mettent ces gens et ces organisation en avant, comme leur cinquième colonne.

Lyudmila Alexeeva  en est un exemple en Russie; c’était une dissidente anti soviétique, elle a obtenu la nationalité américaine, elle est revenue en Russie et a repris sa bataille pour les droits humains et contre l’État russe. Elle crie sur les toits que Snowden est un traître, ne le voit nullement comme un lanceur d’alerte ou un défenseur des droits humains. Et il devrait être renvoyé aux USA, a-t-elle averti. D’autres dissidents notoires  et combattants contre le régime de Poutine ont applaudi, et se sont démasqués, apparaissant sous leur vrai jour.

Il y avait aussi quelques  siloviki qui étaient contre Snowden. Ce sont des membres et ex-membres de la communauté des services secrets russes, qui ont endossé le concept de convergence entre services de sécurité, et ont collaboré avec les Américains et d’autres services, en particulier ceux d’Israël. Ils ont dit que la loyauté envers le service auquel on appartient est la vertu la plus importante, et qu’un traître ne saurait être cru. Ils ont souri devant les révélations de Snoden en disant qu’ils savaient tout ça depuis longtemps. Ils ont dit qu’on ne saurait prendre au sérieux son désaccord avec Washington. C’est également la ligne défendue par Konstantin Remchukov, important patron de média, le propriétaire de la  Nezavisimaya Gazeta, qui en a rajouté, traitant Snowden d’espion chinois.

 Enfin, on a entendu les conspirationnistes croasser que Snowden est un cheval de Troie, envoyé pour forcer les portes des secrets d’État russes. C’était de fait un agent double de la CIA, arguent-ils. Pas du tout, c’est un agent du Mossad, concluent d’autres encore. Et rendez-le donc aux Américains, assènent-ils. C’est bien là la pierre de touche qui a mis en lumière nombre d’agents américains, qu’ils passent pour des défenseurs des droits humains ou pour d’aussi fallacieux membres des services de sécurité.

Parmi ceux qui soutiennent Snowden en Russie, on trouve mon ami le poète Eduard Limonov, qui a qualifié Snowden d’annonciateur de l’effondrement du monde unipolaire. Mon journal, KP, a également embrayé. La télévision d’État a choisi une approche prudente, et n’accordait guère de poids aux découvertes de Snowden.

Le président Poutine a également joué avec précaution. Il a d’abord écarté les rumeurs envisageant la livraison de Snowden à Obama avec une formule laconique: « La Russie n’extrade personne, vers aucun Etat. » Puis il a offert l’asile à Snowden à condition qu’il cesse d’attaquer les US. C’est la condition habituelle que l’on pose aux demandeurs d’asile politique. Il a ajouté que Snowden n’accepterait probablement pas, parce qu’il veut continuer à livrer bataille, « exactement comme feu Sakharov », le célèbre dissident de l’ère soviétique. Il a aussi tenté de dissuader les Américains de poursuivre Snowden, comparant cette chasse à l’homme comme » la tonte d’un porcelet », qui déclencherait des hurlements et ne rapporterait guère de laine. La manœuvre a porté ses fruits: Snowden a accepté la condition préalable et a choisi de demander un asile provisoire en attendant que la route de l’Amérique latine s’ouvre devant lui; le président pour sa part a sauvé la face et a fait de son mieux pour éviter une bagarre avec les US et avec le puissant lobby pro-américain de Moscou. Je voudrais dire que malgré son image de macho autocrate, Poutine ne contrôle nullement les media russes libres, qui sont généralement propriété de barons tout-à-fait dévoués à l’Occident. Ses prises de position dans les débats nationaux sont à peine relayées.

Le dirigeant russe n’a pas cherché la confrontation. D’une façon générale, il ne cherche pas à semer la pagaille. Il se montre plutôt comme quelqu’un de circonspect et porté sur le conservatisme. Il préférerait probablement que Snowden s’envole sous d’autres cieux, d’autant plus que Snowden, qui est un patriote américain, ne partagerait pas les joyaux de la couronne avec les Russes. Il a fait traîner longuement son autorisation  protectrice pour que Snowden puisse rencontrer le public russe. Ce qui n’a pas empêche les Américains, tout au long de cette étape, de rajouter des listes entières de noms à la liste Magnitsky, liste secrète de Russes dont les propriétés et les comptes en banques peuvent être confisqués (« gelés » est le terme technique qu’ils utilisent). Les membres du Congrès ont pu déblatérer librement contre Poutine, et diffamer la Russie tout leur soûl. Attendez un peu, vous allez voir qu’Obama va téléphoner à Poutine ce soir et qu’il va nous renvoyer le paquet Snowden aussi sec, disait le porte-parole  de la Maison Blanche. Pendant ce temps-là, les US ont continué à échafauder leurs machinations contre la Syrie au Moyen Orient, et Israël a pu bombarder tranquillement les positions syriennes, probablement avec le soutien américain. Au lieu de lui manifester le moindre égard, Obama a essayé d’intimider Poutine. C’était une tactique erronée, et contre-productive.

Au même moment, la Russie a effectué un contrôle soudain de ses  disponibilités militaires, et n’écarte apparemment aucune option. Ce grand pays ne cherche pas la bagarre, mais ne bat pas en retraite non plus. Snowden est en sécurité ici à Moscou, où personne ne peut lui faire de mal, de sorte qu’il va pouvoir exposer devant le monde entier les crimes contre l’humanité commis par les services secrets américains. Et Moscou est un lieu de villégiature exceptionnel, particulièrement en été.

Israël Adam Shamir
Moscou, 21 juillet 2013

adam@israelshamir.net

Traduction: Maria Poumier

Source: http://www.israelshamir.net/French/Snowden-Fr.htm

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