Un militant du Bahreïn arrêté pour avoir dénoncé le rôle de son pays dans la montée de l’Etat Islamique

220px-Nabeel_Rajab_at_his_officeNabeel Rajab, militant des droits de l’homme au Bahreïn, a été arrêté le 1er octobre pour un tweet qui a déplu aux autorités de son pays. Sans doute habitué aux arrestations et aux réactions excessives de son gouvernement, dans un monde incompréhensible où les réseaux sociaux ont été créés pour la liberté de tous mais où même l’informatique ne peut résoudre l’obscurantisme de certains esprits qui nous gouvernent, Nabeel Rajab a été « convoqué pour expliquer des tweets offensants », d’après un communiqué officiel. Dans ce tweet, « il affirme que d’anciens membres des services de sécurité du Bahreïn sont partis se battre en Syrie, dans les rangs de l’organisation Etat Islamique » (RFI) et il soulève ainsi un problème plus large concernant l’Etat Islamique, celui du rôle de certains gouvernements dans la montée du terrorisme au Moyen-Orient.

« Beaucoup de Bahreïniens qui ont rejoint le terrorisme et l’Etat islamique viennent des institutions sécuritaires. Elles ont été leur premier incubateur idéologique » (Source: Twitter)

Il est étonnant de voir que cette arrestation de Nabeel Rajab n’a pas été largement relayée dans les médias occidentaux, y compris les grandes chaînes audiovisuelles, comme un signe de soutien à toute forme de liberté d’expression, et que l’attention des journalistes se soit uniquement focalisée sur les frappes aériennes et le conflit avec la Turquie. Tout au plus, peut-on trouver le communiqué d’Amnesty International qui appelle à sa libération et celui de RSF qui condamne son arrestation arbitraire. Mais du côté des gouvernements et des institutions internationales, c’est le grand silence. Aucun communiqué ne semble avoir été publié.

Pourquoi les gouvernements européens n’apportent pas un soutien médiatique et politique à Nabeel Rajab, un militant qui a soulevé une question importante sur l’origine et la montée de l’Etat Islamique? Pourquoi n’y a-t-il pas d’appui direct pour soutenir ces voix dissidentes qui se font arrêter dans des pays qui prétendent lutter contre l’Etat Islamique, mais qui en contrepartie arrêtent toute personne qui remet en cause la logique de ce gouvernement? Des personnes comme Nabeel Rajab devraient être au centre du débat sur l’Etat Islamique, car son exemple prouve que des pays participant à la coalition anti-Etat Islamique censurent eux-mêmes leurs propres citoyens. Comment croire de ce fait à la sincérité et à l’efficacité d’une telle coalition, quand la base même de ce débat est censuré?

Alors que les Etats-Unis ont mené des frappes contre les positions de l’Etat Islamique à Kobané, ces derniers jours, et que la coalition internationale s’est réunie à Washington pour discuter de ce qui se passe au Moyen-Orient, avec parmi eux des pays qui ont des intérêts directs dans cette région du monde, à savoir l’Arabie Saoudite, le Qatar, le Bahreïn et les Emirats arabes unis, on constate parallèlement peu de soutien et peu de volonté de prise de conscience internationale face à l’origine de cette crise militaire et politique qui plonge dans le chaos l’Irak et la Syrie. La censure du débat sur la montée de l’Etat Islamique et l’arrestation de certains dissidents au Bahreïn n’aidera pas à résoudre ce conflit, qui est devenu trop complexe aujourd’hui pour que seule l’élite gouvernementale puisse choisir et diriger le destin de populations entières dans une situation aussi grave.

Résoudre un conflit lié au terrorisme et à une guerre qui semble s’étendre sur toutes les frontières, cela passe aussi par l’information des citoyens et par le débat sur les vraies origines de ce conflit, un débat critique où chaque pays devrait admettre son rôle dans la montée de l’Etat Islamique. Ce n’est pas uniquement un problème de terrorisme. C’est aussi, par exemple, le problème face à la vente des armes au Moyen-Orient, le fait que des pays occidentaux vendent de plus en plus d’armes comme seule méthode pour apaiser des régions en guerre, et le fait qu’un groupe terroriste ait pu s’emparer d’armes sophistiquées à grande échelle.

D’autre part, beaucoup d’armes ont été vendues à des pays qui ne sont pas encore des modèles à suivre en matière de droits de l’homme: que ce soit la Syrie, l’Irak ou d’autres pays confrontés à des rébellions et à des guerres civiles, les gouvernements occidentaux devraient d’autant plus s’interroger sur le sens réel du commerce des armes, quand on sait qu’il faudra deux fois plus d’armement pour arrêter des groupes faisant un usage démesuré de la violence face à des populations civiles.

Il faut peut-être remettre en cause le commerce des armes à un niveau international. Nos démocraties sont sans doute encore trop soumises au pouvoir de l’industrie de l’armement, mais l’armement et la défense ne doivent pas devenir les buts de nos démocraties et ne doivent pas s’imposer comme une logique gouvernementale dans le monde. De la même manière que les technologies de surveillance ne résoudront pas les problèmes de pauvreté et la corruption, il faut trouver d’autres objectifs plus nobles pour nos démocraties. Il faut se détourner de cette logique de l’armement qui ne fait qu’augmenter les guerres et le terrorisme dans le monde. Il faut remettre en cause les profits des sociétés d’armement qui, au lieu d’oeuvrer pour le bien de l’humanité, ne font que contribuer à sa destruction.

Il ne s’agit pas pour une société ou un gouvernement de faire des profits rapides et de développer des technologies militaires pour imposer sa suprématie politique dans le monde. Il ne s’agit pas de montrer qu’un pays est capable de produire des milliers d’armes nucléaires ou des quantités infinies de substances chimiques, car la sophistication des armes n’est pas un signe de progrès de l’humanité ni un signe que nos sociétés seraient devenues plus démocratiques que dans le passé. Nos gouvernements sont déjà capables de produire des armes à l’infini, mais parallèlement ils n’ont toujours pas appris à dialoguer entre eux de manière pacifique et ils n’ont toujours pas appris à privilégier la diplomatie et la négociation y compris dans la résolution de conflits liés au terrorisme. En témoigne la situation actuelle dans le monde.

Le chaos actuel au Moyen-Orient témoigne à quel point les Etats-Unis et les grandes puissances sont incapables de s’entendre sur une stratégie pour sortir de cette guerre et à quel point les gouvernements du Moyen-Orient ont du mal à sortir de l’opposition entre les régimes chiites et les régimes sunnites, à dépasser leur intérêt national et leur intérêt individuel pour penser à l’intérêt de tous les pays. Mais c’est aussi la faute de nos gouvernements en Occident qui n’ont pas su imposer leur vision d’une démocratie égalitaire et qui n’ont pas su demander à ces pays de faire plus d’efforts pour améliorer la situation des droits de l’homme, alors que cette chose était tout à fait à leur portée.

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Al Jazeera et la politique étrangère des Etats-Unis: Ce que les Câbles de WikiLeaks révèlent au sujet de la pression et de la propagande américaine

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par Maximilian C. Forte, professeur associé d’anthropologie à l’Université Concordia de Montréal.

« Al Jazeera est un composant vital pour la stratégie de l’USG [United States Government] dans sa communication avec le monde arabe. » — Joseph E. LeBaron, Ambassadeur US au Qatar, 6 Novembre 2008

« Le Président de la Commission d’Al Jazeera Hamed bin Thamer Al Thani s’est montré ouvert à des usages créatifs des antennes d’Al Jazeera par l’USG au-delà des simples interviews. » — Joseph E. LeBaron, Ambassadeur US au Qatar, 10 Février 2009

Les câbles des ambassades US publiés par WikiLeaks présentent de nombreuses histoires très intéressantes qui racontent comment Al Jazeera s’est fait dompter par le gouvernement américain. L’ambassade US à Doha, et les officiels de Washington, ont utilisé une variété de méthodes directes et indirectes pour s’assurer un plus grand degré de soumission du côté d’Al Jazeera. Ces méthodes comprenaient le placement de porte-paroles dans les programmes d’actualité d’Al Jazeera; la soumission d’informations approuvées par le gouvernement US; en apportant une formation américaine aux journalistes d’Al Jazeera; en demandant une distorsion des programmes diffusés; en sécurisant un accord avec Al Jazeera pour faire une vérification en premier lieu avec des officiels US, avant toute diffusion de programmes « sensibles »; en surveillant Al Jazeera dans les moindres détails, en menant une évaluation depuis son information jusqu’à sa structure et ses politiques internes; en déposant des plaintes auprès des ministres du gouvernement qatari; avec des visites constantes et personnelles dans les sièges d’Al Jazeera; en développant une familiarité et des contacts personnels proches avec le personnel d’Al Jazeera; et en allant au-dessus de la tête du Directeur Général d’Al Jazeera pour être sûr que le « contenu condamnable » soit retiré et jamais répété.

Wadah_KhanfarLe conformisme, le professionnalisme, l’équilibre et l’objectivité, apparaissent comme étant les figures choisies pour un journalisme qui favorise la politique étrangère des Etats-Unis. Les officiels américains n’ont pas ouvertement menacé le personnel d’Al Jazeera, ni ne se sont engagés dans aucune forme de corruption grossière. L’intervention fut plus polie, prolongée, et intime.  Dans le processus de lecture de ces câbles, nous apprenons que, pour le gouvernement US, Al Jazeera a été évaluée comme un outil stratégique, comme un mandataire crédible pour la « diplomatie publique » des Etats-Unis. Nous entendons les anciens cadres d’Al Jazeera se décrire eux-mêmes comme des « partenaires » et des « relations » des Etats-Unis. Nous en apprenons aussi au sujet du degré où Al Jazeera est contrôlée par l’Etat du Qatar et comment elle sert d’instrument à la politique étrangère. Nous témoignons du degré où Al Jazeera English est presque entièrement une importation étrangère, qui ne prétend même pas exprimer « la voix des Arabes » et qui opère en tant que transplant colonial. L’image d’Al Jazeera révélée à travers les câbles est une image sinistre, et Al Jazeera ne pourra jamais en sortir indemne.

Rencontre M. Al Mahmoud

En Mars 2006, Abdul Aziz Al Mahmoud, le directeur du site internet d’Al Jazeera Arabic, en a eu assez et est parti. Al Mahmoud a perdu ses illusions à la fois sur la chaîne et sur son Directeur Général, Wadah Khanfar (plus de précisions sur/de Khanfar suivent dessous). Al Mahmoud, un citoyen du Qatar instruit aux Etats-Unis et ancien militaire, a été décrit par les diplomates US comme « un contact proche de l’Ambassade » (l’un des nombreux contacts, comme il s’en avère — « L’Ambassade de Doha a construit des relations de coopération à caractère personnel au sein d’Al Jazeera »).  Qu’est-ce qui a changé chez Al Jazeera à ce point, pour qu’il ait dû démissionner? Dans l’explication qui nous est donnée par l’ambassadeur américain du moment, Chase Untermeyer, Al Mahmoud aurait dit:

Dans les anciens jours [2001]… Al Jazeera était dans une effervescence d’idéalisme et vivait dans un débat passionné entre les partisans de différentes idéologies (les nationalistes arabes, les islamistes, les sécularistes, les socialistes, etc), et il y avait une atmosphère authentiquement révolutionnaire à ce sujet. Maintenant, dit-il, les gens viennent travailler de 9 à 5 comme des bureaucrates, et Al Jazeera fait partie désormais de l’administration dominante.

L’Al Jazeera décrite ci-dessus, avant sa transformation, ressemble à celle qui est montrée dans le documentaire approfondi et réalisé avec soin, Al Jazeera: Voix de l’Arabie.

Le « conformisme » d’Al Jazeera, dû en partie aux pressions et à la coordination américaine régulière avec les directeurs et les éditeurs d’Al Jazeera sur les questions de la couverture des informations, est l’un des thèmes récurrents dans les câbles, publiés par WikiLeaks, de l’Ambassade US à Doha (dont certains ont été auparavant rassemblés par MRZine). Devenir « responsable » et « professionnel » voulait dire, dans la pratique, devenir responsable devant les Etats-Unis et devant l’Émir du Qatar, tout comme les Etats-Unis ont découvert la valeur de la voix d’Al Jazeera dans le Monde Arabe, et tout comme l’Émir a utilisé son média géant pour attaquer les rivaux arabes au moment opportun, et notamment la Libye.

Une Journée dans la Vie d’Al Jazeera Répondant au Gouvernement US

C’était le 13 Octobre 2005.

Al Jazeera building in Doha, QatarAl Mahmoud a peut-être regretté l’idéalisme, mais il faisait partie d’une mutation d’Al Jazeera vers un plus grand service rendu aux intérêts américains au Moyen-Orient. En ce jour d’Octobre 2005, il a rencontré séparément l’Ambassadeur américain Chase Untermeyer et l’Officier des Affaires Publiques (PAO, Public Affairs Officer) de l’Ambassade américaine, Mirembe Nantongo. Ils recherchaient Al Mahmoud sur des objections qu’ils avaient pour le contenu du site internet d’Al Jazeera Arabic. Al Mahmoud « reconnut qu’une partie des éléments, tel que publiés, étaient inacceptables et ont été changés sur ses instructions » — en réalité, nous apprenons que tout le contenu « indésirable » a été retiré, pas seulement changé, et pas seulement en partie. (Le contenu indésirable était lié, en partie, à l’image des Etats-Unis au Moyen-Orient et à une visite de Karen Hughes, qui était alors Sous-Secrétaire d’Etat à la Diplomatie Publique et aux Affaires Publiques, et qui allait par la suite rendre personnellement visite à Al Jazeera; et à un diaporama du 9/11 [11 septembre] qui a négligé de souligner combien les Etats-Unis ont été une victime et combien le bilan humanitaire a été élevé au Moyen-Orient.)

Chase Untermeyer est d’abord venu parler à un fonctionnaire du Ministère des Affaires Étrangères du Qatar, au sujet du contenu du site. Untermeyer « souligna que c’est le genre de reportage irresponsable qui a produit des problèmes et des tensions dans les relations entre le Qatar et les Etats-Unis » — faisant du problème d’Al Jazeera un problème du gouvernement du Qatar et un problème de relations internationales. Nous voyons exactement comment l’idée du journalisme « responsable » est ici encadrée: un journalisme qui répond aux préoccupations des régimes des Etats-Unis et du Qatar.

Apparemment, l’Agence du Renseignement de la Défense américain (DIA, Defense Intelligence Agency) était aussi occupée à produire de fréquents rapports pour calculer l’« incidence du contenu répréhensible. » L’ambassadeur Untermeyer est allé au Ministère des Affaires Étrangères du Qatar, armé d’un tel rapport pour aider à faire comprendre son affaire. Dans un autre câble, nous apprenons que le DIA aurait régulièrement envoyé de tels rapports au Ministère des Affaires Étrangères, qui ensuite les aurait transmis à Wadah Khanfar, le Directeur Général d’Al Jazeera (voir plus ci-dessous). À une occasion, Wadah Khanfar a commenté la nature du rapport de la DIA: « De toute évidence, la personne qui a écrit ce rapport n’est pas un journaliste.  Le rapport est politiquement orienté. » Ceci nous dit quelque chose sur la politisation du « professionnalisme » tel qu’il est conceptualisé par les diplomates américains.

Horizon de mer à DohaLa PAO, Mirembe Nantongo, a apparemment bien tenté d’intimider Al Mahmoud: « s’est opposé au diaporama du tableau du 9/11″… « ces attaques ont été des actes lâches »… « a rejeté l’assertion du diaporama… »… « donné une vision étroite, déformée »… « omission de tout rôle des Etats-Unis dans la libération des musulmans, » et ainsi de suite.  La PAO a pris note que le diaporama a été retiré du site, mais pas assez satisfaite de l’effet de son interférence dans les décisions éditoriales d’une agence de médias indépendante, elle a demandé à Al Mahmoud de confirmer sa suppression. Pas encore satisfaite de cela, la PAO a ensuite posé violemment un paquet de vues autorisées et certifiées par les Etats-Unis, à répéter pour Al Jazeera:

La PAO a aussi encouragé Al Mahmoud à s’appuyer sur les différentes ressources d’informations dont il disposait avec son personnel via la Section des Affaires Publiques, et elle lui a laissé un dossier avec des feuilles d’informations et des liens relatifs à l’assistance de l’USG [Gouvernement US] dans la région, incluant l’aide d’urgence et les détails des programmes d’échange de l’USG.

Le Directeur Général d’Al Jazeera, Wadah Khanfar, n’a pas seulement ordonné à Al Mahmoud de retirer complètement le diaporama du serveur (pas juste en le modifiant, et pas juste en l’archivant, comme l’aurait préféré Al Mahmoud), mais il apparemment aussi été celui qui a averti Al Mahmoud de s’attendre à un visiteur américain. Al Mahmoud était ainsi, comme l’a noté la PAO, preparé à la visite de ce dernier.  Al Mahmoud a humblement répondu qu' »une erreur avait été commise ». La PAO suspecta que Khanfar avait à son tour eu des pressions de la part du Ministère des Affaires Étrangères du Qatar, après la visite de l’ambassadeur Untermeyer.

La PAO termine un câble en faisant remarquer que:

Al Mahmoud est de toute évidence très soupçonneux d’attirer une attention négative de sa chaîne de commandement, et il conscient qu’USG [Gouvernement US] irrité signife des problèmes pour lui.  Il a prié la PAO de l’appeler directement chaque fois que l’Ambassade observerait du matériel dérangeant sur le site internet.

La liberté de la presse, l’une des valeurs que les Etats-Unis affirment en inventant leur image publique au Moyen-Orient, est démentie dans la pratique réelle. Al Jazeera, de son côté, n’a pas réussi à affirmer une autonomie éditoriale.

Sous le Microscope

« Ils [Al Jazeera] savent qu’ils sont sous le microscope, et veulent être pris au sérieux. La globalisation croissante d’Al Jazeera ne fera qu’accroître la pression faite sur eux pour adhérer aux standards internationaux du journalisme et résultera dans une organisation qui peut être conduite avec un terrain familier, et dans un cadre déjà établi par les médias traditionnels. » — Ambassade US, à Doha, 13 Février 2006

Les officiels de l’Ambassade US, comme nous le voyons dans les câbles Wikileaks de Doha, ont en fait pris l’habitude de rendre visite et de contacter Al Jazeera, espérant construire ce « terrain familier » et d’établir une relation de confiance qui aurait répondu aux normes favorables à la politique américaine. Alors qu’Al Mahmoud venait de dire à la PAO de l’ambassade de le contacter directement chaque fois que les Américains noteraient du matériel qu’ils jugent dérangeant, ainsi l’Ambassade US garda une liste détaillée des contacts d’Al Jazeera — voir « Coordonnées de la Stratégie du Qatar sur les Emissions Répréhensibles ».  Un autre câble, daté du 18 Septembre 2005, détaille une rencontre entre la PAO et le Directeur Général d’Al Jazeera, Wadah Khanfar, un palestinien, comme ils le font remarquer. Il apparaît que Khanfar a essayé d’être une sorte d’intercesseur, courtois et compréhensif envers les Etats-Unis, se souvenant avec émotion comment avant le 9/11 [11 septembre], Al Jazeera « était vue par l’USG [Gouvernement US] et par le monde occidental comme un grand atout et un symbole de progrès dans la région » (je souligne), et payant encore un certain respect pour être indépendante et libre dans la critique.

Quand la PAO (Nantongo apparaît comme étant une personne indélicate, difficilement diplomatique, plutôt coloniale) a demandé à Khanfar comment il voyait les relations d’Al Jazeera avec le gouvernement US, Khanfar s’est dans un premier temps retenu et il a tourné l’attention sur les gouvernements arabes. Tout en relevant des « erreurs » des deux côtés entre Al Jazeera et les Etats-Unis, le Khanfar diplomate semblait encouragé et optimiste à ce qu’un « tournant » ait récemment été atteint dans les relations US-Al Jazeera, autrement dit, « quand des échanges pratiques, détaillés, ont commencé à prendre place entre les deux parties. » « AJ reste ouvert à de telles contributions et elles sont en effet bienvenues », dit Khanfar: « Nous avons été plus en mesure de répondre depuis que nous avons reçu des contributions. C’est désormais une discussion pratique, une relation beaucoup plus saine. » Khanfar a affirmé: « Al Jazeera n’est pas là pour être anti-Américaine. Absolument pas. »

Karen Hughes, l’émissaire de Bush pour la diplomatie publique au Moyen-Orient, mentionnée ci-dessus, a personnellement rendu visite à Al Jazeera en 2006 et eu une rencontre avec Khanfar et quatre autres membres seniors du personnel d’Al Jazeera (le Rédacteur en Chef Ahmed Sheikh, le Rédacteur en Chef adjoint Ayman Gaballa, et les présentateurs seniors Mohamed Krishan et Jamil Azar). Hughes s’est plaint que la couverture de l’Iraq par Al Jazeera n’était pas neutre et suffisamment « respectueuse ».  En réponse, Khanfar a fait quelques remarques convaincantes, critiquant la résistance iraquienne et promettant un partenariat avec les Etats-Unis et leurs objectifs d’occupation:

Nous nous voyons ici comme vos partenaires, et non pas comme une chose pouvant créer des problèmes.  Nous voulons la stabilité en Iraq. Il est clair que la provocation n’a mené nulle part… Nous nous voyons comme des partenaires.

Protestation au YémenHughes s’est opposée à ce qu’Al Jazeera ne montre aucune vidéo que ce soit venant des insurgés ou d’Al Qaïda, cherchant effectivement à interdire ce qui reste d’entre nous de pouvoir jamais écouter ou d’apprendre de ceux qui luttent contre les Etats-Unis (une politique reflétée par YouTube). Hughes a ensuite dit à Khanfar qu’elle placerait « deux ou trois porte-paroles de l’USG sur une base permanente à Dubaï Media City, qui seraient disponibles à tout moment pour commenter sur une large gamme de sujets. » Khanfar était ouvert à cette demande et il sollicita des conférenciers américains avec une expertise sur la politique US en Iraq, le conflit israélo-palestinien et d’autres domaines. Il ajouta qu’il serait heureux d’avoir des porte-paroles du gouvernement américain « sous son bras. » En 2008, dans une section du câble sous-titré « Tenir par la main semble fonctionner », la PAO note qu’Al Jazeera a demandé à l' »Ambassade [US] de fournir des noms d’Américains de notoriété publique qui pourraient souhaiter intervenir » — la PAO fut d’accord et offrit même « de montrer aux producteurs comment chercher les universitaires, les auteurs, les membres de groupes d’experts, les anciens officiels de l’USG et les officiels de l’Etat qui pourraient offrir leurs vues sur des sujets spécifiques. » En 2008, l’Ambassade US a pressenti « la bonne volonté » d’Al Jazeera et une couverture beaucoup plus « équilibrée » (c’est-à-dire favorable aux Etats-Unis). L’Ambassade promit « de prendre parti de cette tendance positive en cherchant à placer plus de voix américaines, aussi bien officielles que privées, sur Al Jazeera, dans les mois à venir, et en surveillant de près la performance des producteurs et des intervieweurs. »

Protestation au Yémen lors du Printemps ArabeIl faut aussi remarquer que lorsque Hughes a parlé de questions de « professionnalisme », elle a directement lié la notion au contenu d’Al Jazeera, « en particulier en ce qui concerne la couverture de l’Iraq et à la diffusion des vidéos fournies par les terroristes. » Il est ici assez clair de voir ce que professionnalisme veut dire et pourquoi cela devient une figure commode de l’ingérence politique des Etats-Unis. Hughes a appelé à un « dialogue plus civil et respectueux, » une ligne classique communément utilisé par ceux qui voudraient pratiquer la contre-insurrection par la discours, éduquant les opposants dans des « manières » qui, espère-t-on, les rendront plus calmes et dociles. L’équipe US qui accompagne Hughes à Al Jazeera, comprenant l’ambassadeur Chase Untermeyer, Alberto Fernandez, Directeur de la Presse et de la Diplomatie Publique aux Affaires du Proche-Orient, et la PAO Mirembe Nantongo, a demandé à Al Jazeera de leur remettre une copie de sa politique éditoriale, tout en se plaignant du « calibre » des personnes invitées par Al Jazeera dans ses talk-shows.

Deux ans après Hughes, pendant la visite de Perry Cammack, membre du personnel de la Commission des Relations Etrangères du Sénat, la question a été soulevée avec Khanfar au sujet de la couverture manifestement amoindrie d’Al Qaïda sur Al Jazeera. Ceci est en partie dû à ce qu’Al Jazeera a essayé de « chercher la faveur » du gouvernement irakien, pour qu’Al Jazeera soit autorisée à revenir en Iraq. Dans une rencontre de la même année (2008) avec James K. Glassman, Sous-Secrétaire d’État à la Diplomatie Publique, Wadah Khanfar a déclaré que les relations avec le gouvernement des Etats-Unis sont « beaucoup mieux qu’avant » et qu’Al Jazeera ne diffuse plus des enregistrements « extrémistes » inédits, et qu’il « s’efforce de vérifier les faits avec l’USG avant de diffuser le reportage d’incidents impliquant l’armée américaine. »

Khanfar, à d’autres occasions, répèterait qu’Al Jazeera n’est pas « anti-US » et « n’épouse ‘aucune sorte de politique éditoriale anti-US’. » Comme s’il sentait que Khanfar avait peur que la conversation tourne au fait où il serait humilié en devant assumer le rôle d’un simple pantin américain, le Secrétaire d’État Adjoint aux Affaires du Proche-Orient, Gordon Gray, lui dit: « Nous ne demandons pas à Al Jazeera de devenir l’instrument du gouvernement américain; ce que nous demandons, c’est son professionnalisme. » Le DAS [Deputy Assistant Secretary] Gray a demandé à Khanfar s’il aimerait voir une plus grande coopération entre Al Jazeera et le Gouvernement US, « dans le domaine de l’amélioration du professionnalisme d’Al Jazeera » (je souligne), et il a mentionné le programme des Visiteurs Internationaux. Notez comment Gray caractérise la réponse de Khanfar: « Khanfar a immédiatement acquiescé » (je souligne). Khanfar est allé jusqu’à dire que son personnel détient un tableau généralisé des Etats-Unis et pourrait bénéficier d’une plus grande exposition.  Khanfar a aussi plaidé pour que plus d’officiels des Etats-Unis apparaissent sur Al Jazeera. En effet, Khanfar était ouvertement froissé du favoritisme des Etats-Unis affiché envers Al Arabiya, son concurrent à capitaux saoudiens (et de nouveau en 2009, il a répété cette plainte injuste).

Le professionnalisme, encore une fois, est devenu la voie d’élaboration par laquelle le gouvernement US exercerait une influence directe sur Al Jazeera. Qu’il y ait une influence significative est attestée par le nombre de documents — mais il est clair que cette influence ne serait seulement acceptable par les seniors d’Al Jazeera que pour autant qu’elle est respectueusement conditionnée en termes d’intégrité professionnelle, plutôt que comme une soumission politique pure et simple.

Quand il en est venu à la couverture d’Haïti, sur Al Jazeera English, nous avons vu un exemple flagrant de la pression exercée par les Etats-Unis pour fondamentalement transformer la couverture d’Al Jazeera et de la manière dont ce dernier a vite acquiescé. Dans un câble du 20 Janvier 2010, écrit par Joseph LeBaron, Ambassadeur US au Qatar, nous voyons les plumes de son cou se hérisser face à la manière dont Al Jazeera English a décrit « l’intervention humanitaire » américaine en Haïti, dans des termes similaires à une occupation. Nous apprenons que dans les quelques heures où l’ambassadeur LeBaron informe aux Affaires du Moyen-Orient/Presse et de la Diplomatie Publique, les Etats-Unis avaient un de leurs officiels qui apparaissait sur Al Jazeera English. Judith McHale, Sous-Secrétaire d’État à la Diplomatie Publique et aux Affaires Publiques, a aussi contacté Tony Burman, Directeur d’Al Jazeera English — l’Ambassade US à Doha a d’abord contacté Burman et « s’est assuré que Burman serait prêt pour l’appel et qu’il comprenait les préoccupations sérieuses que la Sous-Secrétaire exprimerait. » L’ambassade US a continué à surveiller la couverture d’Al Jazeera, et a remarqué qu’en l’espace de trois jours, « la couverture d’AJE [Al Jazeera English] a considérablement évolué. » L’Ambassadeur LeBaron a ajouté une note finale à cela, promettant plus d’intervention pour qu’Al Jazeera English arrête, en aucune manière, de représenter les Etats-Unis en des termes qui ne seraient pas moins qu’élogieux:

L’Ambassadeur a ordonné au personnel de l’ambassade de continuer à surveiller les rapports sur AJE, et de communiquer immédiatement ces observations à Washington. Si AJE, ou toute autre chaîne d’Al Jazeera, revient à une couverture inexacte, l’Ambassadeur n’hésitera pas à intervenir à des niveaux plus élevés, en commençant par le Président Qatari du Conseil d’Administration du Réseau d’Al Jazeera.

Le Journalisme Importé: La Qualité Supérieure vient toujours d’Ailleurs (Dit le Colonisé)

Constructions à DohaDéterminé à devenir international, Al Jazeera a créé un organe consultatif international, « composé de figures respectées du journalisme international pour évaluer et conseiller les opérations d’Al Jazeera, » connu sous le nom de « Commission Internationale des Visiteurs d’Al Jazeera. » Ce groupe, qui jouerait un rôle d’assurance de la qualité (voir plus de détails ci-dessous), inclut la participation de personnes telles que Frank Sesno de CNN; Richard Burt, conseiller principal auprès du Centre d’Études Stratégiques Internationales de Washington (CSIS), ancien ambassadeur américain et ancien correspondant du New York Times; et toute une gamme d’autres journalistes, de France 3 Télévision, Die Zeit, à la BBC.

Les institutions du journalisme britannique et français ont travaillé pour former le personnel d’Al Jazeera, ce qui a aussi développé une relation avec l’Université de l’École du Journalisme du Missouri. Le centre de formation d’Al Jazeera n’a pas son propre personnel, mais « emprunte des formateurs sur une base ponctuelle à diverses institutions britanniques/françaises/américaines du journalisme, » dont la fondation britannique Thomson et en France, l’École Supérieure de Journalisme de Lille. Les cours de formation d’Al Jazeera sont donnés en anglais.  Le centre de formation — qui fonctionne comme un agent d’assimilation étranger — vise à étendre son influence à travers le monde arabe, en formant le personnel des centres médiatiques de la région. Il a rapporté des dizaines de cours en une seule année, avec des milliers de participants. Le centre de formation d’Al Jazeera a aussi participé à l’initiative américaine Middle East Partnership Initiative (MEPI), établie par le Secrétaire d’État Colin Powell pendant le premier mandat de l’administration de George W. Bush, et supervisée par Liz Cheney, pour aider les « agents du changement » locaux dans la région.

Il faut aussi comprendre que le centre de formation d’Al Jazeera a aussi cherché à enseigner « la conscience politique », selon le Directeur Général d’Al Jazeera — gardez à l’esprit d’où viennent les formateurs et où vont les stagiaires — et que les formateurs de l’École de Journalisme Thomson au Royaume-Uni enseigneraient au personnel local « les aspects philosophiques, historiques et politiques de leur travail » (il aurait pu rendre compte de ce qu’est aujourd’hui l’Institut Reuters au Département de Sciences-Politiques et de Relations Internationales à Oxford).

Doha, capitale du QatarAl Jazeera English, lancée in 2006, a été une voie rapide qui a consisté à reproduire le journalisme institutionnel dominant, en empruntant en effet directement aux cercles institutionnels dominants — « les recrues des grands noms des médias de toutes les régions du monde » devaient rejoindre la colonie d’Al Jazeera à Doha (je veux dire quand littéralement les journalistes vivent dans des communautés fermées avec peu d’espoir d’interagir avec la population locale). L’une de leurs recrues américaines, Dave Marash, « a écorché par ses propos la chaîne pour avoir eu un penchant anti-américain » et il est parti — bien que le personnel d’Al Jazeera ait minimisé ses raisons déclarées, faisant remarquer qu’il avait beaucoup plus de griefs personnels et que, dans tous les cas, l’accusation d’anti-américanisme était adressée non pas au personnel qatari ou arabe, mais plutôt aux employés britanniques. Le personnel local d’Al Jazeera, de son côté, s’est plaint que les employés britanniques étaient arrogants et « agissaient comme des colonialistes ».

En 2006, le contrôle du site en anglais a été remis à Al Jazeera English et à son rédacteur en chef, Russell Merryman, un ressortissant britannique. Le directeur du site web d’Al Jazeera, Al Mahmoud, responsable précédemment des versions anglaises et arabes, était manifestement mécontent de cette réorganisation.

Même ceux qui eux-mêmes ne sont pas des étrangers au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, comme Jaafar Abbas Ahmed, sont formés par la BBC, Abbas ayant lui-même pris résidence à Doha après avoir travaillé pour la BBC pendant plus de dix ans.  Nous apprenons qu’un « nombre signifiant » des premiers journalistes d’Al Jazeera sont venus de la BBC. L’équipe d’Al Jazeera chargée de l’assurance de la qualité (voir ci-dessous) va régulièrement « enregistrer la couverture de la BBC et de CNN » d’un événement également couvert par Al Jazeera » et le comparer de manière critique à la couverture d’AJ. » De plus, Al Jazeera English a présenté un « code de conduite » pour ses journalistes qui est virtuellement identique au document de la BBC.

L’Émir du Qatar et Al Jazeera

Centre commercial à DohaLes câbles de Doha sont intéressants sur d’autres points, qui mettent en contexte la façon dont le Qatar a déployé Al Jazeera et comment le Qatar a construit sa politique étrangère. Le régime qatari est, après tout, l’une des nations qui s’est activement engagée dans le bombardement de la Libye, et qui a financé et armé l’opposition au Col. Kadhafi. L’une des raisons invoquées pour l’intervention militaire étrangère en Libye a été celle de la création d’une nouvelle démocratie, avec des libertés politiques pour l’opposition.  Quelle ironie de rappeler l’absence de ces libertés au Qatar. Comme l’expliquent les porte-paroles dans un câble, « les pouvoirs économique et politique sont irrésistiblement dans les mains de l’Etat… Le Qatar n’a pas d’opposition formelle. En fait, les partis politiques sont illégaux… le fait de critiquer le gouvernement apporte le risque de perdre des avantages et des atouts pour eux et leurs familles, comme le logement et l’éducation. » Les réformes démocratiques promises sont vues par les critiques qataris comme simplement conçues pour mettre en valeur l’image internationale du régime.  L’Émir peut retirer n’importe quel montant d’argent du Trésor à volonté, sans avoir à répondre à qui que ce soit: les fonds de l’Etat sont des fonds personnels. Même avec les réformes, la famille régnante reste non-interrogeable face à toute institution nationale. Les individus peuvent être arrêtés et détenus sans inculpation jusqu’à six mois (ou plus, sous réserve de l’approbation du Premier Ministre), dans « l’intérêt public. » Les membres de la tribu Al-Murra ont été déchus de leur nationalité qatarie. Et, bien que les commentateurs US ont critiqué le Qatar pour avoir parrainé une unité comme Al Jazeera, ce qui apparemment a fait entendre les voix jihadistes, le fait révélé dans un câble est que le gouvernement du Qatar « parfois ‘aide’ les services de sécurité d’Israël. »

Un des câbles montre clairement que les officiels qataris « voient AJ, aussi bien anglais qu’arabe, comme des outils importants de la politique étrangère du Qatar. » Dans une rencontre avec le sénateur John Kerry le 13 Février 2010, le Premier Ministre du Qatar Hamad bin Jassim Al Thani a déclaré que « nous arrêtions Al Jazeera pendant un an » si cela signifiait que l’Égypte modifie sa politique étrangère sur les Palestiniens, ce qui montre clairement où réside en fin de compte le véritable pouvoir dans la détermination du contenu d’Al Jazeera et que le contenu est ouvert à la négociation entre les parties qui ont le pouvoir sur Al Jazeera. Quant à Al Jazeera English, elle est taillée pour correspondre « au plus près à la ligne politique de Doha en tant que chaîne arabe AJ. »

Nous devons aussi remarquer que le Directeur Général, Khanfar, a déclaré que l’Emir ne s’immisce pas dans les opérations d’Al Jazeera, ce qui pourrait être un choix très attentif de mots de la part de quelqu’un qui semble toujours choisir ses mots avec attention. Cependant, comme l’a observé l’ambassade US, « Al Jazeera a résolument évité de… rapporter quoi que ce soit de politiquement controversé au Qatar. » Le Président d’Al Jazeera est lui-même un membre de la famille royale qui dirige le Qatar.

De même, il faut aussi remarquer que l’ambassade US a déclaré à Washington être prête pour exploiter l’ouverture d’Al Jazeera « à travers une diplomatie directe avec la famille régnante du Qatar et les membres des sièges d’Al Jazeera à Doha. » Ailleurs, l’ambassadeur LeBaron a insisté pour dire que,

pour aider à améliorer l’image de l’USG dans la rue arabe, nous devons intensifier l’engagement de haut-niveau de l’USG à la direction du Qatar. De meilleures relations avec la famille régnante al-Thani se traduira par des changements dans la couverture d’al-Jazeera qui vont progressivement aider à améliorer l’image des Etats-Unis dans la rue arabe.

Tout en admettant qu’Al Jazeera a été formidable pour l’image publique internationale du Qatar, et celle de l’Emir, Khanfar a affirmé qu’Al Jazeera ne se considère pas en soi comme une partie d’un quelconque mouvement de réforme, ni non plus comme la voix des Arabes.

Responsable + Professionnel = Impérial

Al_Jazeera_English_NewsroomEn effet, Khanfar a démontré comment dans la pratique les contributions américaines et « l’assurance de qualité » pour assurer le « professionnalisme, » « l’équilibre, » et l' »objectivité » feraient pencher la couverture des informations pour mieux servir les intérêts américains. Khanfar a dit à la PAO au sujet de la réunion quotidienne sur l’assurance de qualité d’Al Jazeera que « la réunion est très serrée, plus serrée encore que votre liste. »  (Nous ne savons pas quelle liste la PAO a eu avec elle.) Khanfar a décrit comment Al Jazeera a modofié son choix de termes, pour apaiser les préoccupations des Etats-Unis: au lieu de « résistance, » ils se réfèreraient désormais à des « groupes militaires »; au lieu d' »occupation, » ils parleraient désormais avec affabilité de « force multinationale » — tout cela faisant parfaitement écho à la manière dont l’ISAF de l’OTAN dresse son récit de presse quotidien en Afghanistan.

Il est également important de remarquer que la PAO de l’ambassade US aurait aussi une rencontre avec le responsable de l’équipe « assurance de la qualité » d’Al Jazeera, Jaafar Abbas Ahmed, ayant ainsi une entrée directe sur ce qui a été discuté lors des réunions d’assurance de qualité, même si les participants peuvent ne pas être au courant du rendez-vous premier de la PAO avec leur directeur. Abbas remarque la résistance des journalistes de la génération ancienne d’Al Jazeera et fait l’éloge de Wadah Khanfar, qui a ouvert Al Jazeera à l’ambassade américaine, comme étant une « source de force » (sans doute dans le renforcement de la main d’Abbas vis-à-vis des réfractaires irréductibles). Abbas décrit son unité QA [Assurance Qualité] comme une « tumeur » avec laquelle le personnel a appris à vivre — il a aussi promis une base de données informatisée de tout le personnel d’Al Jazeera, les gardant sous surveillance en vue de toute remarque qui aurait « un parti pris ». Il est intéressant de voir l’amitié bavarde d’Abbas avec la PAO, comme s’il parlait à une personne initiée, ou à un directeur collègue, alors qu’ils font les gros yeux face aux indigènes indisciplinés. De la même manière, à une autre occasion, Abbas va jusqu’à qualifier d’« idiots », les producteurs d’interviews d’Al Jazeera, quand il s’adresse à la PAO de l’ambassade.

Khanfar était là pour être le « M. Je résous tout » de l’Amérique: « Quand il y a un problème — que nous l’apprenions de vous, de notre équipe QA [Assurance Qualité], ou d’une autre source source — nous le résolvons immédiatement. » Khanfar a en effet demandé à ce qu’il puisse aussi recevoir directement les rapports de la DIA [Defense Intelligence Agency] qui analysent la couverture d’Al Jazeera, parce que le Ministère des Affaires Étrangères était trop lent à les leur transmettre. L’ambassade a accepté, en remarquant que Khanfar « les prend clairement au sérieux. » Les Etats-Unis ont continué à insister pour qu’Al Jazeera ne diffuse pas les vidéos des insurgés ou des « interviews provocantes. » L’ambassade US a salué Khanfar comme étant quelqu’un de « clairement dévoué pour apporter à Al Jazeera les normes professionnelles internationales du journalisme » et qui « semble ne pas être seulement ouvert à la critique, mais aussi l’accueillant volontiers. » À de nombreuses occasions, Khanfar est clairement réactif aux critiques américaines sur le contenu d’Al Jazeera, en particulier sur son site internet.

Questions de Complicité

« [N]ous devrions faire un usage stratégique du réseau télévisuel d’Al Jazeera. » — Joseph E. LeBaron, Ambassadeur US au Qatar, 10 Février 2009

Il est important de remarquer — car certains voudront soulever cette question comme une preuve solide que les Etats-Unis étaient en relation avec Al Jazeera comme ils l’auraient fait avec n’importe lequel de leurs ennemis, c.-à-d. en planifiant des actions meurtrières — que les câbles ici aussi sont utiles. Écrit par des initiés, et destiné à la consommation privée des autres initiés de l’appareil américain des relations étrangères, l’ancien ambassadeur Untermeyer rejette comme complètement « absurde » toute notion selon laquelle Bush planifiait de bombarder les bureaux d’Al Jazeera à Doha. Comme il le fait logiquement remarquer, cela aurait été absurde parce que cela aurait été en fait une attaque militaire contre un pays ami, et il appelle son gouvernement à donner un démenti plus fort que ce qui a été fait jusqu’à présent.

Skeleton_of_the_regime_LibyaQuand il en vient à la substance des relations américaines avec Al Jazeera, les questions qui devraient se poser à l’esprit sont: Que signifie responsable? Responsable de quoi? Responsable devant qui? Qu’est-ce que l’équilibre, et comment la vérité trouve-t-elle l’équilibre, quand l’idée elle-même implique que quelque chose d’autre doit être un mensonge? Pourquoi l’équilibre est-il important, quand la diffusion a réprimé depuis longtemps et marginalisé régulièrement les voix? Qu’est-ce que l’objectivité, quand on est soumis à la pression et à la peur pour sa carrière? Qu’est-ce que le professionnalisme et pourquoi cela se résout toujours apparemment dans une position par défaut pour ne pas décevoir le statu quo?

Quand le gouvernement US est si clairement déterminé à dominer le message, à accomplir des actes routiniers de censure quotidienne à travers une pression secrète et intime derrière les coulisses de la scène, et quand les notions de professionnalisme, d’équilibre, et d’objectivité deviennent un simple code impérial pour la soumission aux intérêts américains, il n’est pas étonnant que WikiLeaks lui-même puisse être accusé d’être… devinez quoi? Irresponsable, non-professionnel, et anti-américain! Longue vie à l’irresponsabilité, parce que le journalisme est certainement mort.

Il ne faudra pas s’étonner qu’il y ait ceux qui lisent ces câbles, et qui pourtant, en voulant préserver un vernis de légitimité et de crédibilité envers Al Jazeera, insisteront que ce n’est pas un « simple porte-parole » du gouvernement américain. Non, ce n’est pas un simple porte-parole — le penchant dans la couverture d’Al Jazeera est quelque chose qui a évidemment besoin d’être négocié et réaffirmé chaque jour. Là où les journalistes américains pratiquent l’auto-censure, consciemment ou non, il y a aussi généralement des raisons culturelles et étroitement idéologiques pour le faire, et la solidarité entre le corps de la presse et l’État impérial pourrait être de type « organique ». N’étant pas ancrée dans la culture et la politique américaines, Al Jazeera exige une approche plus pratique de l’instruction — tenue en main — et, ici, toute solidarité est surtout de nature « mécanique ». La relation que les Etats-Unis ont avec Al Jazeera pourrait placer OutFoxed! sous un jour quelque peu mineur: aussi nombreux soient ceux qui injurient le pouvoir de Murdoch et de Fox News, cette posture n’a pas encore l’impact qu’a Al Jazeera sur une population ciblée par la politique étrangère américaine, et n’est certainement pas la propriété d’un État, avec une armée de l’air et des troupes, et un combattant actif à lancer en Libye.

Notes:

1.  Divulgation complète: Suite à un entretien d’une heure sur Al Jazeera Arabic en 2010, j’ai accepté d’écrire une série de colonnes rémunérées pour le site Al Jazeera Arabic. Cet article n’est pas écrit sur la base d’un de mes très minime savoir d’initié, et je dois préciser qu’à aucun moment, aucun individu du personnel d’Al Jazeera n’a cherché à imposer une politique éditoriale sur mon écriture. Dans mes échanges avec le personnel d’Al Jazeera, je n’ai jamais rien pu constater d’autre qu’ils étaient très professionnels, patients, et généreux. En mars 2011, j’ai mis fin à ma relation avec Al Jazeera, pour des raisons politiques, au vu de la couverture de la Libye et du Bahraïn, et des fins politiques pour lesquelles Al Jazeera a été utilisée par l’État du Qatar et son allié américain dans la guerre contre la Libye.

2.  La série complète des 40 câbles sur lesquels est basé cet article a été réunie et rendue disponible au téléchargement sous format PDF, que vous pouvez retrouver en ligne: en cliquant ici.

Source: http://mrzine.monthlyreview.org/2011/forte220911.html

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