L’affaire Wikileaks en Suède a-t-elle un lien avec la scientologie?

WIKILEAK ASSANGE SWEDENPhoto: Julian Assange en Suède (Cleveland.com)

Qu’est-il arrivé en Suède?

Julian Assange est allé en Suède le 11 Août 2010, depuis l’Angleterre. Seulement deux semaines avant, depuis une base temporaire en Angleterre fin juillet, sa publication, WikiLeaks, avait publié les Afghan War Logs, soixante quinze mille documents secrets du Pentagone sur la guerre en Afghanistan, qui comprenaient la mort de près de vingt mille personnes. Plus tôt cette année, Wikileaks avait publié les images militaires américaines d’un crime de guerre à Bagdad, Collateral Murder. (Justice 4 Assange)

L’affaire de la présumée agression sexuelle en Suède (et l’accusation de viol émise par la justice suédoise en août 2010) intervient entre deux épisodes importants de publication de l’organisation Wikileaks: la publication des journaux de guerre en Afghanistan en juillet 2010, suivis par les journaux de guerre en Iraq en octobre 2010 et la publication du Cablegate en novembre-décembre 2010.

Mais alors, pourquoi parler de la scientologie, dans une affaire qui semble uniquement concerner les problèmes personnels de Julian Assange avec deux femmes qu’il a rencontrées en Suède?

Julian Assange vs. la scientologie

Le combat de Julian Assange contre la scientologie ne date pas d’hier. On retrouve, en effet, dans plusieurs articles sur Internet les traces de ce combat qui remonte aux années 1990. Julian Assange n’a jamais été un ami de la scientologie, comme on peut le constater.

Sans donner de date précise, un article cite, par exemple, que:

« [Julian Assange] a fait une incursion précoce contre le culte de la Scientologie et a échoué » (The Australian)

De même:

« En Mars 1996, Assange a lancé un appel à se joindre à une manifestation antiscientologie. » (The Monthly)

Le 24 mars 2008, Wikileaks publie des documents sur la scientologie, ce qui semble n’être finalement que la continuité d’un combat commencé depuis plusieurs années dans la vie de Julian Assange.

En publiant par la suite, à partir de 2010, des documents diplomatiques américains, Wikileaks s’est non seulement attiré des ennemis au sein du gouvernement des Etats-Unis, mais également des ennemis au sein de tous les gouvernements, organisations et services secrets qui collaborent avec les Etats-Unis, ainsi que des ennemis au sein de la scientologie qui, comme on le sait, a eu pour objectif l’infiltration du gouvernement américain.

La scientologie et la censure Internet

La scientologie a toujours essayé de contrôler les publications sur Internet et a même été considérée comme un ennemi d’internet. En juillet 2013, un article de la BBC évoque cette situation:

« Le mois dernier, des militants des droits numériques à l’influente Electronic Frontiers Foundation (EFF) ont placé l’Église de Scientologie sur leur mur de la honte pour ce qu’ils disent avoir été des actes répétés contre les libertés Internet. »

On apprend aussi dans cet article que, pendant de nombreuses années, bien avant les publications de Wikileaks, la scientologie a tenté de contrôler le contenu relatif à son sujet sur Internet.

Des « innovateurs de la censure », selon un témoin cité dans l’article. La scientologie a même été bannie de Wikipedia en 2009.

La scientologie: la censure au nom du copyright

La scientologie représente exactement ce que combat l’organisation Wikileaks en ce qui concerne la liberté d’expression sur Internet. Ce sont deux visions du monde qui s’affrontent à notre époque moderne: d’un côté, les hackers ultra-libéraux qui voudraient que tout contenu puisse être partagé gratuitement et librement sur Internet, et d’un autre côté, les gouvernements et les sociétés qui veulent garder un contrôle sur tous les produits de la culture et de la civilisation qui sont à l’origine de leurs profits financiers.

Le meilleur outil pour garder le contrôle d’une création culturelle, c’est le copyright. Mais la propriété intellectuelle n’est pas un problème en soi. Le problème, c’est quand cette propriété intellectuelle est utilisée pour censurer. C’est ce qu’a fait la scientologie vis-à-vis de Wikileaks et des personnes qui ont voulu lancer l’alerte sur cette secte: invoquer le copyright pour censurer des contenus et des informations. Mais, c’est un argument qui est encore utilisé de nos jours par des gouvernements. Les actions passées de la scientologie n’ont fait que donner une idée de ce que les gouvernements sont prêts à faire pour imposer la censure contre des informations gênantes à leur sujet: Hadopi, Loppsi, Acta ont été autant de manières pour chercher à mettre en place une censure indirecte des contenus en invoquant la propriété intellectuelle. Les dangers de ces lois ne se posent pas directement pour la culture, mais surtout pour le droit à l’information et la liberté d’expression.

La scientologie au sein du gouvernement américain

Dans Wikipedia, un article consacré à la scientologie aux Etats-Unis explique comment a été mise en place dans les années 1970 une opération visant à infiltrer le gouvernement des Etats-Unis.

L’Opération Snow White était le nom d’un projet de l’Église de Scientologie dans les années 1970 pour purger les dossiers défavorables sur la scientologie et son fondateur L. Ron Hubbard. Ce projet comprenait une série d’infiltrations et de vols dans 136 organismes gouvernementaux, des ambassades et consulats étrangers, ainsi que des organismes privés critiques de la Scientologie, réalisés par les membres de l’Église, dans plus de 30 pays.

On peut imaginer que la scientologie a infiltré toutes sortes d’organismes gouvernementaux aux Etats-Unis et qu’elle continue encore aujourd’hui sa traque contre ses opposants à travers le monde. On peut aussi imaginer que Wikileaks, en publiant des documents sur la scientologie en 2008, a aussi été ajouté à cette liste d’opposants que la scientologie cherche à tout prix à éliminer.

Graham Berry a expliqué dans un discours les méthodes de la scientologie pour censurer les opposants:

Dans ce discours, j’ai dit que la Scientologie pourrait être réduite à trois concepts fondamentaux; le pouvoir, la purge et la punition. Le pouvoir réfère à l’objectif de la Scientologie de « nettoyer » la planète, et d’éliminer toute opposition à la scientologie. La purge réfère à la Scientologie qui supprime tous les documents négatifs et les informations critiques depuis les fichiers du gouvernement et l’accès public. La punition, je l’ai dit, était le plus sombre de tous les aspects de la Scientologie. Elle a pris deux formes; une forme orwellienne interne d’élimination de toute dissidence ou pensée critique, et une forme externe de punition des critiques et des responsables gouvernementaux non-coopératifs avec les politiques de terreur et de psycho-terreur sur le copyright pour le traitement des « personnes suppressives »; des personnes qui entravent ou s’opposent aux objectifs de la Scientologie. (Wikipedia)

Quand on lit ce texte, on se rend compte que la scientologie n’est pas une simple Eglise, mais qu’elle utilise des méthodes avancées pour censurer et porter atteinte à la liberté d’expression, de la même manière que peuvent le faire certains services secrets ou gouvernements à l’égard de leurs opposants.

La scientologie en Suède

scientologie dans le mondeC’est peut-être un choix malchanceux qu’a fait Julian Assange en s’installant en Suède, en 2010. Pour une organisation qui avait dévoilé des documents sur la puissante Eglise de scientologie, il se trouve que Wikileaks a justement choisi de trouver refuge dans l’un des pays européens qui est un proche allié américain et qui autorise la scientologie (aux côtés de l’Espagne, du Portugal, Hongrie, Slovénie, Croatie, Albanie).

Le 13 mars 2000, la Suède reconnaît la scientologie comme une communauté religieuse, comme on peut le voir dans ces statuts par pays. C’est toujours étonnant de constater que Wikileaks a choisi de s’installer dans un pays comme la Suède, ne serait-ce que par rapport à la présence de la scientologie.

La Suède et les Etats-Unis

Les relations militaires de la Suède avec l’OTAN et les Etats-Unis ne sont pas un secret. Mais, comme nous l’apprend un article de mars 2011, ce serait aussi l’origine des problèmes de Wikileaks et d’une tentative de faire taire l’organisation:

« la vendetta suédoise contre Julian Assange remonte à la révélation d’événements dans les câbles Wikileaks autour de la vente de données privées de la Suède à l’OTAN mentionnant principalement la population immigrée (les accords secrets à Stockholm entre les fonctionnaires du gouvernement suédois et les représentants de la CIA et du FBI, s’est ajouté à la loi de surveillance pro-OTAN directement établie sur les autorités suédoises par les USA). »

Les révélations de Wikileaks ont ébranlé le système américain, non seulement à travers les révélations diplomatiques, mais en touchant au coeur du système américain, à savoir l’industrie de l’armement et les révélations sur la guerre en Irak (Afghan war logs et Irak war logs).

Des sites Internet pro-Wikileaks ont ainsi pu révéler le lien entre les Etats-Unis, l’industrie de l’armement, le gouvernement suédois et la guerre en Irak. « [Carl Bildt] Le Ministre des Affaires Etrangères de la Suède a propagé l’idée de l’invasion de l’Irak et en profita. À partir de 2007. » C’est ce qu’on apprend dans un article de Rixstep:

« Carl Bildt a gagné des millions avec l’invasion américaine de l’Irak. Il a siégé au conseil d’administration de la société d’investissement Legg Mason, faisant la gestion d’énormes participations financières dans le secteur de l’armement US, et en même temps était un lobbyiste pour le géant des armes Lockheed Martin. »

En plus de l’Irak, l’intervention de la Suède et le soutien à la guerre en Libye ont aussi été mis en évidence:

Aussi peu d’intérêt que ce qui a été démontré par les mêmes Suédois sur les «dommages collatéraux» (le massacre des populations civiles) en Irak et en Afghanistan – où la Suède a également eu des troupes sous la direction de l’OTAN – ils semblent ne pas en démontrer plus dans le cas de la Libye.

Pour résumer, Wikileaks est mis en cause pour une affaire d’agression sexuelle en Suède, dans un pays partenaire de l’OTAN, proche des Etats-Unis, qui accueille l’Eglise de Scientologie, qui a des liens avec l’industrie de l’armement et dont un membre du gouvernement s’est personnellement enrichi grâce aux ventes d’armes lors de la guerre en Irak et aurait travaillé comme espion des Etats-Unis. L’affaire d’agression sexuelle en Suède, c’était peut-être le bon prétexte pour faire taire Julian Assange, celui qui s’était attaqué aux intérêts communs de toutes ces personnes. (On notera aussi une coïncidence plus tardive: la visite de la Secrétaire d’Etat Hillary Clinton en Suède, quatre jours après le verdict sur l’extradition de Julian Assange, en juin 2012.)

Wikileaks a pu se retrouver, depuis l’année 2010, comme un ennemi commun à la fois aux Etats-Unis, en mettant en cause la diplomatie américaine, et en Suède, où l’industrie de l’armement avait des intérêts auprès des Etats-Unis, sans parler de la scientologie qui a aussi été affectée à travers les publications de Wikileaks, ces dernières années, et dont les membres se retrouvent parfois au sein de ces gouvernements infiltrés.

Sans aller jusqu’à dire qu’il y a eu un complot contre Julian Assange, la Suède a pu cependant bénéficier d’un rôle particulier par rapport à Wikileaks, en étant à la fois un très bon allié du gouvernement américain, en ayant des liens avec l’industrie de l’armement aux Etats-Unis, et en étant un pays où la scientologie a aussi une certaine influence.

Quand on connaît la détermination de la scientologie à faire taire les opposants, comme cela a pu être décrit par plusieurs ex-membres de la secte dans des témoignages sur Internet, il est presque évident de dire que l’affaire d’agression sexuelle en Suède a pu être utilisée par la scientologie ou par le gouvernement américain (ou par les deux à la fois) pour faire taire une organisation aussi embarrassante que Wikileaks.

Même si la scientologie ou le gouvernement américain ne sont pas à l’origine des accusations, et même s’ils n’ont pas forcément construit un complot en utilisant deux militantes féministes suédoises, ils ont pu néanmoins utiliser ce prétexte pour faire pression sur la justice suédoise et pour chercher à obtenir l’extradition de Julian Assange aux Etats-Unis.

Assange, élection en Australie« La Suède est l’Arabie Saoudite du féminisme » (Julian Assange, The Sunday Times, 26 décembre 2010)

Les paradoxes de la Suède…

Aujourd’hui, la Suède, qui se voulait être un pays qui protège les lanceurs d’alerte, se retrouve dans une affaire de justice contre le fondateur de Wikileaks, celui qui luttait contre la scientologie, le mettant plus ou moins dans une situation où sa liberté d’expression et la continuité de son travail sont menacés, mais cela n’empêche pas non plus le pays d’accorder un prix à Edward Snowden, tout en continuant cette « chasse aux sorcières » contre Julian Assange… Avec l’affaire Wikileaks, on a pu découvrir un nouvel aspect de l’humour suédois.

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« Assange et le mandat d’arrêt européen »: peut-on parler d’un abus de la loi?

Bernard Porter, 11 Novembre 2014

Assange at Ecuador embassyHier, en suivant le débat – ou plutôt le non-débat – sur le mandat d’arrêt européen à la Chambre des communes, et les commentaires de la presse à ce sujet, je fus surpris que l’affaire Julian Assange n’ait pas été citée comme l’un des cas les plus litigieux de l’utilisation du mandat.

L’extradition d’Assange a été requise avec l’aval d’une procureur suédoise, Marianne Ny, sans aucune mise en accusation, et sur la base de preuves fragiles, beaucoup desquelles il n’a pas été autorisé à voir. Ce fut après qu’il se soit volontairement soumis à un examen par la police de Stockholm, après quoi il a été relâché et autorisé à aller en Grande-Bretagne. Ny est intervenue par la suite. Assange s’est opposé à retourner en Suède à ce moment-là, parce qu’il craignait qu’il puisse être alors ré-extradé vers les États-Unis pour être jugé dans le cadre de ses révélations WikiLeaks. (Je pense que cela est peu probable, mais je ne voudrais pas l’exclure.) Il aurait pu craindre aussi certaines caractéristiques du système juridique suédois qui apparaissent moins que satisfaisantes pour les yeux d’un anglo-saxon, et que de nombreux légalistes suédois critiquent également. Dans ce cas, il me semblait que le mandat d’arrêt européen, promu à l’origine comme un moyen de nous protéger contre le terrorisme et le crime organisé, a subi des abus, comme les mesures de « contre-terrorisme » le sont souvent.

Lire la suite: http://www.lrb.co.uk/blog/2014/11/11/bernard-porter/assange-and-the-european-arrest-warrant/

Déclaration du Ministre d’Etat britannique Hugo Swire faite au Parlement sur la Suède et Assange

Le Ministre britannique des Affaires étrangères Hugo Swire répond à la question sur la possibilité du procureur suédois d’interroger Julian Assange à Londres. (28 Octobre 2014) « Nous ferions absolument tout pour le faciliter et nous accueillerions [cette décision] activement. »

WikiLeaks: Julian Assange va quitter l’ambassade d’Équateur à Londres

Pancartes en soutien à Julian AssangeLe fondateur de WikiLeaks a annoncé lundi qu’il quitterait « sous peu » l’ambassade d’Équateur à Londres, où il est réfugié depuis juin 2012 pour échapper à une extradition vers la Suède, où il est accusé de délits sexuels.

Lire la suite: http://www.france24.com/fr/20140818-julian-assange-va-quitter-ambassade-equateur-a-londres-wikileaks-equateur-viol-suede-espionnage-etats-unis/

La police suédoise enquête sur la disparition d’une valise de Julian Assange

Julian Assange-Londres

Publié par Associated Press le mardi 03 septembre 2013 à 17h54. Modifié par Léandre Drolet à 18h18

STOCKHOLM – La police suédoise a ouvert une enquête mardi après que le fondateur de WikiLeaks, Julian Assange, eut porté plainte pour la disparition de l’une de ses valises en 2010, alors qu’il quittait la Suède en direction de l’Allemagne.

La valise en question contenait trois ordinateurs portables avec du matériel de WikiLeaks, notamment des «preuves» de crimes de guerre qui auraient été commis par les forces américaines en Afghanistan, selon la déclaration sous serment et la plainte criminelle déposées par l’avocat de M. Assange à la police de l’aéroport de Stockholm.

Dans la déclaration, Julian Assange laisse entendre que sa valise pourrait avoir été saisie illégalement «dans le cadre d’une opération du renseignement ayant pour but de récolter des informations» à son sujet.

Il n’a offert aucune preuve de ses allégations, mais a précisé que toutes les tentatives pour retrouver sa valise, disparue en septembre 2010 après avoir été enregistrée auprès du transporteur aérien, avaient échoué.

La plainte a été déposée à la veille de la visite du président des États-Unis, Barack Obama, en Suède.

«La saisie présumée, ou le vol, s’est produite à une période de tentatives intenses des États-Unis pour empêcher les publications de 2010 par WikiLeaks», affirme M. Assange, qui a demandé aux autorités suédoises de «réclamer des explications» aux membres de la délégation du président américain durant leur visite.

La police des frontières à l’aéroport de Stockholm a ouvert une enquête après avoir reçu la plainte mardi, a indiqué une porte-parole, Jessica Fremnell.

Elle a refusé de dire si les autorités suédoises interrogeraient des membres de l’entourage de M. Obama, comme le demande le fondateur de WikiLeaks.

«Nous prenons nos propres décisions quant à ce que nous pensons devoir faire», a-t-elle dit.

Julian Assange, originaire de l’Australie, est réfugié depuis plus d’un an dans l’ambassade d’Équateur à Londres afin d’éviter son extradition en Suède, qui veut l’interroger en lien avec des allégations de nature sexuelle.

Source: http://www.985fm.ca/international/nouvelles/la-police-suedoise-enquete-sur-la-disparition-d-un-263658.html

Communiqués de presse Wikileaks:

Wikileaks lance une enquête criminelle avant la visite d’Obama en Suède, mercredi: http://wikileaks.org/Press-Release-WikiLeaks-Launches.html
AFFIDAVIT de Julian Paul Assange (.pdf)

La police suédoise ouvre un fichier de plainte criminelle avant la visite d’Obama en Suède, mercredi: http://wikileaks.org/Updated-Press-Release-WikiLeaks.html
AFFIDAVIT de Julian Paul Assange (.pdf)

Wikileaks dépose une seconde plainte criminelle en Allemagne: http://wikileaks.org/WikiLeaks-Files-Second-Criminal.html
AFFIDAVIT de Julian Paul Assange (.pdf)

A écouter: Chris Hedges interviewe Julian Assange

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Posté le 5 mai 2013

Dans ces extraits audio de leur longue conversation à l’ambassade d’Equateur, Chris Hedges interroge Julian Assange au sujet de la stratégie juridique et les pensées du fondateur de WikiLeaks sur le Pfc. Bradley Manning.

Pour en savoir plus, y compris le commentaire approfondi de Hedges sur leur conversation, une chronologie interactive, des ressources et une illustration originale de M. Fish, visitez ce lien relatif.

Edition audio par Brittany Knotts. Transcription par Lucy Berbeo.

Interview, partie 1 (télécharger l’audio 1): Chris Hedges parle avec Julian Assange des stratégies légales de ses opposants.

Chris Hedges: Alors, qu’est-ce que vous, quand vous regardez tout ce genre de, vous savez, tout ce mouvement, que pensez-vous qu’ils essaient de faire? Comment veulent-ils essayer de vous faire sortir d’ici?

Julian Assange: Je pense que c’est un vrai désordre. Je ne pense pas qu’ils ont — il y a tellement de parties différentes avec des intérêts différents. C’est un vrai désordre. Le Royaume-Uni veut s’en dégager, mais il ne veut pas perdre son prestige par rapport à l’Equateur. La situation en Suède devient si difficile maintenant que… La Suède ne sera jamais contre les Etats-Unis. Aucun pays — ni le Royaume-Uni, ni la Suède, ne seront jamais contre les Etats-Unis. Mais dans ce cadre, la situation est si difficile maintenant en Suède —

CH: Que voulez-vous dire par si difficile?

JA: Politiquement, c’est — le chef de la Cour Suprême suédoise est sorti et a dit que l’affaire est un vrai désordre.

CH: Avez-vous eu aucun élément indiquant que les Américains ont essayé de manipuler l’affaire en Suède?

JA: Ils n’en ont pas besoin. … Nous avons quelques éléments. Le [L’] ambassadeur US d’alors, Louis Susman, a dit au début de 2011 qu’ils attendent l’après-affaire suédoise. The Independent [le journal] —

CH: Qu’ils attendent quoi?

JA: Quel est l’intérêt des Etats-Unis dans cette affaire? Il s’agit de mon extradition. Il ne l’a pas dit, mais c’est le contexte évident.

Assistante d’Assange: L’ambassadeur US du Royaume-Uni a donc dit, en début de —

JA: 2011

Assistante d’Assange: … début 2011, que les Etats-Unis attendaient de voir ce qui arrive avec l’affaire en Suède.

Michael Ratner, avocat d’Assange: Ils ne feraient pas les procédures en même temps, car alors il y aurait deux extraditions en concurrence — et alors, ils attendront jusqu’à —

CH: Oh, je vois. OK, je comprends.

JA: Sinon, il y en aurait eu un en attente, et l’autre serait venu, et alors le ministre de l’intérieur aurait eu comme sort de prendre une décision, une décision de cour révisable, une décision politiquement révisable, pour échanger le précédent avec ceux-ci.

MR: Donc ce qu’ils feraient, s’ils devaient le faire effectivement, si Julian avait gagné le recours contre l’extradition, ils seraient probablement à ce moment en train de déposer une demande d’extradition à la cour britannique.

JA: Oui, ou les droits à… si je vais en Suède. C’est donc ce qu’a dit l’ambassadeur, et également ce qu’a dit le correspondant diplomatique de The Independent à la fin de 2010, qu’il y avait déjà des discussions informelles entre la Suède et les Etats-Unis.

Assistante d’Assange: Le jour après, le jour après où tu es allé en prison.

JA: Oui.

CH: Des discussions informelles entre la Suède et les Etats-Unis. Donc vous — vous extrader en Suède et ensuite —

JA: Et les détails étaient que, je pense que dans cela il a dit que ce serait au terme, que ce serait à la fin de l’affaire suédoise. Et alors aux Etats-Unis, où je pense que l’équation politique est la plus intéressante. Vous avez des procureurs dans l’affaire [Pfc. Bradley] Manning qui sont clairement en train de se préparer pour un musical de Broadway long de 12 semaines, où ils ont leur diva étoile, qui est le mec de la Navy SEAL, et ils vont le faire chanter. Et c’est une si grosse machine — 141 témoins qu’ils ont énumérés pour la poursuite judiciaire. Et l’enquête du grand jury a été une si grosse entreprise; je veux dire, tellement de gens, tellement d’enregistrements, toutes sortes d’affaires devant les tribunaux à ce sujet; des choses n’ayant pas de rapport avec cela. L’EPIC [Electronic Privacy Information Center, ou Centre d’Information de la Vie Privée Electronique] a une affaire judiciaire en relation avec le FOI [Freedom of Information, ou Liberté de l’Information], ce qui est une information très intéressante, d’ailleurs, sur –

MR: Vous connaissez tout sur l’EPIC?

CH: Non.

JA: C’est une ONG située à Washington, l’Electronic Privacy Information Center [Centre d’Information de la Vie Privée Electronique]. Une sorte d’ACLU [American Civil Liberties Union] pour la vie privée. Et alors ils ont demandé tous les dossiers du FBI et du DOJ [Department Of Justice] concernant les listes des supporters de WikiLeaks. Ils font une attaque sous le principe des droits associatifs… Il y a eu une interférence, une potentielle interférence avec les droits associatifs. Mais de toute manière, dans le litige de cette affaire, la façon dont le FBI et le DOJ [Department Of Justice, Ministère de la Justice] défendent la chose, nous avons ces catégories de documents, et nous comptons le nombre de documents dans chaque classe, et ils forment des sortes de sections, comme la section du Ministère de la Justice qui a à voir avec l’extradition — c’est un point intéressant. Quoi qu’il en soit, vous pouvez voir qu’il y a vraiment une très grosse machine. Il y a, vous le savez, plus d’une douzaine de départements américains fortement impliqués. Mais cette machine est maintenant très difficile à arrêter, dans la mesure où il y a déjà des budgets prédéfinis. Par exemple, il y a eu un appel d’offres lancé par le Ministère de la Justice il y a environ un an pour un système informatique de gestion de l’affaire WikiLeaks. L’appel d’offres était de 1 à 2 millions de dollars pour ce système informatique, juste pour regarder les documents. Il y a toutes sortes d’intérêts professionnels de la part des procureurs, du FBI, et cetera, en gardant cette grosse affaire en marche. Ils veulent, vous savez, marquer des points. Maintenant, au niveau des avocats supérieurs, euh Eric Holder. En fait… en descendant juste d’un degré, Neil MacBride.

MR: Vous savez qui c’est?

JA: Le DA [Deputy Attorney, ou Procureur Adjoint] du Massachussets est devenu —

MR: Non, non. Neil MacBride, juste pour que vous le sachiez, c’est le procureur, le procureur américain pour le District Est de Virginie. … C’est un procureur fédéral américain.

JA: C’est celui qui est responsable des poursuites en matière de sécurité nationale et, en particulier, de la plupart des poursuites extraterritoriales des Etats-Unis. Il y avait un article hagiographique paru dans le Washington Post à son sujet, il y a peut-être quatre mois; cela vaut vraiment la peine de le lire pour comprendre l’aspect géopolitique de la partie juridique de l’affaire, que je n’avais en quelque sorte pas réalisé avant, mais il y a une sorte de combat juridique asymétrique qui se déroule au niveau de la loi américaine, pour appliquer le droit américain à autant de juridictions que possible. Et si vous avez le contrôle sur l’utilisation de la force dans une juridiction étrangère, cette juridiction fait partie par définition de votre Etat. Donc, il est impliqué dans ce projet d’amener le plus grand nombre possible d’Etats sous la loi américaine et de les remettre en route. Cet article dit qu’il y a quelque chose comme 60 territoires où ils arrêtent les gens et où ils les poursuivent à Alexandria, en Virginie. Il est également chargé de l’affaire Kim Dotcom.

JA: Il y a donc la question de savoir s’il existe déjà un acte d’accusation secret. S’il y a un acte d’accusation secret, nous le croyons à cause des nombreuses preuves à travers les fuites, mais surtout à cause du comportement du Ministère de la Justice et de Neil MacBride, et à travers les questions, qu’il existe un acte d’accusation secret.

CH: Qu’est-ce que cela veut dire, un acte d’accusation secret? En termes de, par exemple —

MR: S’il y a une mise en accusation et qu’ils ne donnent pas d’avis public à ce sujet —

CH: Pourquoi ne le feraient-ils pas?

MR: Eh bien, parce que dans ce cas, la personne est —

JA: C’est normal.

MR: Oui, c’est normal, si la personne est en dehors du pays —

JA: La personne n’a pas encore été arrêtée.

MR: Ils ne veulent pas télégraphier à cette personne, « vous avez été mis en examen. »

JA: Si la personne n’a pas encore été arrêtée, c’est normal. L’acte d’accusation est secret. Et aussi, du point de vue de la loi, c’est une infraction pénale pour tout responsable américain au courant de l’acte d’accusation secret de parler à toute personne, même à un autre responsable américain, de l’existence de l’acte d’accusation secret, sauf dans le cadre de l’exécution d’un mandat.

CH: Et pouvez-vous me dire s’il y a eu des indications publiques qui semblent faire allusion à l’existence d’un acte d’accusation secret?

JA: En vertu de leur propre procédure, si vous demandez « Êtes-vous un sujet, cible ou témoin d’une enquête du grand jury? », ils sont supposés vous le dire. Mais ils refusent de le faire.

MR: Vous ne pouvez pas aller au tribunal pour ça, mais leurs lignes de conduite disent —

JA: Leurs lignes de conduite disent —

CH: Si vous demandez donc est-ce que vous êtes un sujet, cible ou témoin du grand jury, ils devraient vous le dire.

JA: Ils sont supposés le faire. Les lignes de conduite, les principes de conduite des poursuites judiciaires sont qu’ils devraient vous le dire. Et ils refusent totalement de s’engager sur cette question.

CH: Vous leur avez posé la question?

JA: Oui, nous avons posé la question. Ils refusent de s’engager.

CH: Oh, c’est intéressant.

JA: Mais quand vous dites, « Avec qui devrions-nous parler à ce sujet? », ils disent « ce gars-là, ce gars-là » — vous savez, il y a un « gars » qui est chargé de répondre à cette question, mais il refuse de s’en mêler. Pourquoi? Eh bien, l’explication la plus simple est qu’il serait en violation de cette loi qui dit que vous ne le pouvez pas.

CH: Avez-vous une idée du moment où cet acte d’accusation secret a pu tomber?

JA: Il y a une fuite de Stratfor, qui était un mail interne de Stratfor, qui dit « merci de ne pas publier … il y a un acte d’accusation secret contre Assange. »

CH: Ah oui, je m’en souviens.

JA: Le vice-président.

CH: Je me souviens que —

JA: Il travaillait pour le Service de la Sécurité Diplomatique [des Etats-Unis], donc il a effectivement eu… d’autre part, c’est un gars qui est un peu rapide et imprécis avec les enregistrements, donc. …

CH: Avez-vous une idée du moment où cela est arrivé?

JA: Eh bien, si… cet email datait de 2011, début 2011. Quelqu’un a dit que, peut-être, ils avaient fait un acte d’accusation et qu’ils étaient tous prêts, parce que si je gagnais l’affaire ici, l’affaire d’extradition, alors ils avaient besoin d’agir rapidement. Ou bien il est possible qu’il s’agissait d’un projet de mise en accusation. Ils… ils ont toujours un projet de mise en accusation prêt à sortir au cas où ils en aient besoin. Alors peut-être que le projet de mise en accusation était toujours prêt à sortir et ils ne l’ont pas déposé avant la date prévue pour plus tard. Mais ce qui est très suspect, c’est que bien sûr, ils ont dit publiquement « l’enquête est en cours », mais ils refusent de suivre leur procédure et de confirmer mon statut, ce qui serait naturel s’il y avait un acte d’accusation secret.

Interview, partie 2 (télécharger l’audio 2): Julian Assange fait part de ses réflexions sur l’affaire Bradley Manning

Chris Hedges: Y a-t-il quelque chose qui vous a frappé, vous a surpris, dans la déclaration de Bradley Manning?

Julian Assange: Tout. [rires]

CH: Oh, vraiment? OK.

JA: Cela doit être ma réponse.

CH: Nous étions là-bas, et c’était très émouvant. Oh mon dieu, c’était tellement émouvant. Ca vous brisait le coeur. C’était vraiment —

Michael Ratner, avocat d’Assange: Incroyable.

CH: Oui, ça l’était vraiment. Et il était si posé.

MR: Oh, c’était remarquable!

CH: C’était vraiment remarquable, articulé.

JA: Je pensais que les médias traditionnels… ce que j’appelle — j’utilise différentes expressions pour cette bête. Je pense que cette semaine, je suis dans les « vieux médias ». La façon dont les vieux médias ont dressé son portrait consistait à lui enlever toutes les qualités héroïques. Et une qualité héroïque consiste à décider de faire quelque chose, contrairement à ce qui est une expression inconsciente et irraisonnée de la folie ou de la frustration sexuelle, ou quoi que ce soit d’autre. Personne ne peut vous suivre — vous ne pouvez pas suivre les pas de quelqu’un, à moins que la personne que vous suivez ait fait des choix, et vous pourriez peut-être —si elles [ces personnes] ont fait des choix et si elles ont accompli certaines choses, alors vous pourriez être en mesure également de choisir de faire la même chose. Mais si vous avez fait des choses parce que vous étiez un homosexuel fou, et personne ne peut choisir d’être un homosexuel fou. Alors, ils l’ont dépouillé — ils ont voulu le dépouiller de tout son raffinement.

CH: Vous savez, je sais très bien —

JA: Vous pourriez dire, regardez, c’est un événement rare. Pourquoi un événement rare se produit? Eh bien, que savons-nous? La plupart des gens ne sont pas capables de faire ça. Disons que peu importe qui était cette personne, si l’idée est que c’est Bradley Manning, alors que savons-nous au sujet de Bradley Manning? Nous savons qu’il a remporté trois prix scientifiques, autrement dit nous savons que ce mec est brillant. Nous savons qu’il était intéressé par la politique très jeune, et il était éloquent et franc, et il n’aimait pas le mensonge. Et nous savons qu’il était préoccupé par l’état du monde. Et nous savons qu’il était doué dans son travail d’analyste du renseignement. Et ces choses suggèrent que si vous allez dire, quoi, soyez prudent, que la combinaison des capacités et des motivations qui pourraient causer une action, alors voici les talents et les vertus qui pourraient perceptiblement donner lieu au phénomène. Mais au lieu de cela, les gens vont… ils regardent tout le, vous savez, ils disent: « Oh, c’est un homosexuel, c’est la réponse. » Dix pour cent, 10 pour cent de l’armée américaine sont des homosexuels; au moins 50 pour cent sont de familles brisées. OK? Vous prenez ces deux facteurs ensemble, ce qui vous ramène à 5 pour cent, on va dire; un pouvoir très instructif, il y a 5 millions de personnes avec des habilitations actives de sécurité, donc cela vous ramène à combien, 25? Non, cela vous ramène à 250 000 personnes. Vous devez maintenant descendre de 250 000 à un seul.

CH: Eh bien, disons que la manière la plus simple de survivre dans les médias, c’est d’adopter le stéréotype dominant et de courir avec, et si vous contestez le stéréotype — je parle juste comme quelqu’un qui a été à l’intérieur de cette organisation — vous, en tant que journaliste, vous allez prendre beaucoup de merde de vos éditeurs, mais surtout celle des autres journalistes qui colportent cette merde. Et ainsi c’est devenu, ils ont très habilement créé une sorte de fausse personnalité, complètement fausse, évidemment.

JA: C’est cette Côte Est — je pense que tout comme Freud est entré dans la Côte Est [rires] des Etats-Unis, ensuite ils ont commencé à travailler avec les fils et les filles des gens riches qui étaient perturbés. Et ensuite c’est devenu une icône de prestige d’avoir un psychiatre. Je veux dire, combien c’est absurde, combien c’est absurde que pour être une personne ayant correctement réussi, sur la Côte Est des Etats-Unis, en tant que femme, vous devez avoir un psychiatre, et en tant qu’homme, vous devez avoir un avocat?

Source: http://www.truthdig.com/avbooth/item/listen_chris_hedges_interviews_julian_assange_20130505/

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