Torture en Libye: Abdel Hakim Belhaj remporte le droit de poursuivre le gouvernement du Royaume-Uni au sujet de son enlèvement

Le tribunal juge que le cas d’un exilé libyen, qui a été envoyé à Tripoli et torturé, peut aller de l’avant malgré les tentatives du gouvernement pour y mettre un terme

Owen Bowcott, The Guardian, 30 Octobre 2014

Abdel Hakim BelhajAbdel Hakim Belhaj et sa femme Fatima Bouchar ont été secrètement transportés à Tripoli en 2004, où ils ont été torturés par les forces de sécurité de Kadhafi.

Un homme politique libyen qui a été enlevé dans une opération conjointe de la CIA et du MI6 a reçu une décision de la cour d’appel qui lui permet de poursuivre le gouvernement britannique pour son transfert, une décision qui établit un précédent important pour d’autres demandes.

Abdel Hakim Belhaj et son épouse marocaine, Fatima Bouchar, ont été transportés secrètement en 2004 à Tripoli, où les forces de sécurité de Mouammar Kadhafi l’ont torturé, et, comme il est supposé, les agents du renseignement britannique ont participé à son interrogatoire.

La cour d’appel a décidé jeudi que l’affaire devait aller de l’avant, malgré les tentatives du gouvernement d’y résister en raison de l ‘ »acte de la doctrine de l’Etat », arguant que les tribunaux ne pouvaient pas enquêter sur ce qui est arrivé parce que cela impliquait un État étranger.

Parlant au Guardian depuis la Libye, Belhaj, 48 ans, dit: « J’ai toujours eu la foi dans la justice britannique. La bonne décision a été prise. Je sens que je me rapproche de la réalisation de la justice dans mon cas « .

Lire la suite: http://www.theguardian.com/world/2014/oct/30/abdel-hakim-belhaj-court-kidnap-mi6-cia-torture

Quand WikiLeaks accuse Google et l’USAID de faire du changement de régime pour le compte des Etats-Unis…

Renversement du Totum Arabe (Sherif Arafa)Caricature: Sherif Arafa (Cartoon Movement)

Quand WikiLeaks accuse Google et l’USAID de faire du changement de régimes pour le compte des Etats-Unis… peut-on le croire sincère? Alors que l’organisation WikiLeaks oeuvre plus ou moins à la même chose, en ayant par exemple directement influencé les événements du Printemps Arabe, notamment en Egypte et en Tunisie, où Julian Assange a affirmé en personne que les révélations diplomatiques ont eu un impact sur le changement de régime et les révolutions dans ces deux pays — comment peut-on interpréter les tweets de @wikileaks dénonçant l’action de Google et de l’USAID vis-à-vis des changements de régimes dans d’autres régions du monde, que ce soit en Amérique Latine, en Afrique, au Moyen-Orient ou même en Europe?

@wikileaks, 6 avril 2014: « Le bureau de l’USAID des « Initiatives de Transition » gère les programmes de changement de régime, ainsi en est-il de Google ».

Peut-être que Wikileaks aurait dû ajouter à ce tweet: « Ainsi est-il de l’organisation @wikileaks ». Politiquement parlant, WikiLeaks, Google et l’USAID fonctionnent dans un but relativement semblable en ce qui concerne la transition démocratique et l’effort pour rendre plus transparents des gouvernements étrangers où manquent certains principes de la liberté d’expression et des droits de l’homme, mais tout cela se fait, semble-t-il, avec des moyens et des méthodes différentes. L’USAID (Agence des États-Unis pour le développement international) dépend directement des Etats-Unis, Google est une société privée, mais avec le récent scandale de la NSA, on apprend aussi qu’en tant que géant d’Internet, Google dépend aussi du gouvernement des Etats-Unis, tandis que WikiLeaks est une organisation à part, une organisation secrète qui se dit indépendante des gouvernements, mais qui affirme en même temps avoir affaire à des services secrets, et on imagine mal comment Wikileaks pourrait publier des documents sensibles sans avoir un certain réseau de soutien au sein même des gouvernements.

En même temps, rien n’a jamais permis de dire si Wikileaks a été créé ou pas par le gouvernement américain, mais beaucoup de personnes pensent que cela aurait pu être un outil très utile pour servir l’agenda des Etats-Unis dans les efforts de transition démocratique dans plusieurs pays du monde, notamment au Moyen-Orient. De plus, dans l’article cité par @wikileaks dans ce tweet, il est question du changement de régime au Vénézuela: 

Un câble WikiLeaks publié en 2013 décrit la stratégie des États-Unis pour saper le gouvernement de Chavez par «pénétrer la base politique de Chavez», «en divisant le chavisme» et «en isolant Chavez internationalement. » (blog foreign policy)

Quand Wikileaks tweete le lien de cet article, cela ne veut aucunement dire qu’il est contre la stratégie américaine qui a consisté à déstabiliser un gouvernement au Vénézuela, alors qu’on sait que l’Amérique Latine rencontre beaucoup de problèmes de corruption, de pauvreté et d’injustice de manière générale, et qu’il en est de même au Vénézuela. Autrement dit, l’organisation Wikileaks pourrait très bien soutenir l’idée d’un changement de régime au Vénézuela et d’une ouverture démocratique, tout en pointant du doigt l’implication du gouvernement américain dans cette transition politique. C’est là tout l’art de Wikileaks, de ne jamais dévoiler les vrais enjeux de l’organisation.

D’autre part, on trouve aussi sur le site de l’USAID de nombreux projets et des articles liés à la transparence politique, le concept même défendu par Wikileaks et qui est une idée lancée par le gouvernement des Etats-Unis. On peut trouver également, en faisant une simple recherche avec le mot-clé « wikileaks », un document intitulé « TRANSPARENCY AND INTEGRITY PROJECT » qui prend même les câbles Wikileaks pour appui dans une analyse politique (p. 46), précisant que le câble Wikileaks a donné « un détail pertinent ». On voit donc à quel point la fuite des câbles diplomatiques a pu servir le gouvernement des Etats-Unis et leurs services secrets pour justifier les accusations de corruption d’un régime en place, pour authentifier des propos ou des rumeurs, et pouvoir ainsi continuer leur politique de changement de régime, grâce à une organisation comme Wikileaks où personne ne peut pour autant prouver si elle dépend ou non du gouvernement américain.

Nous avons déjà longuement analysé les liens possibles de Wikileaks et du gouvernement américain, ou d’autres services secrets occidentaux, mais aussi les liens possibles avec l’ONU. Quand Wikileaks s’attaque à Google, ou à d’autres sociétés ou organismes dépendants du gouvernement américain, on ne sait pas très bien s’il cherche effectivement à dénoncer l’influence négative que les services secrets américains ont pu avoir dans certains pays, ou si, au contraire, Julian Assange fait déjà de la promotion pour des projets de transparence politique, ou bien s’il s’agit de faire la promotion d’un dernier livre qui parle encore de Google… En dehors de ça, toute ressemblance entre Google, l’USAID et Wikileaks serait donc fortuite.

Voir le tweet de @wikileaks: https://twitter.com/wikileaks/status/452625240854904832

Edward Snowden et la théorie des dominos

Est-ce qu’un seul lanceur d’alerte peut, à travers ses révélations, provoquer la chute de tout le système mondial de l’espionnage? Réponse: avec l’affaire de la NSA, on pourrait en effet penser qu’Edward Snowden a enclenché, de manière plus ou moins évidente et irrémédiable, la chute de tout un système injuste élaboré par les services secrets américains et destiné à la collecte illégale des données privées des citoyens dans le monde entier. Il a suffi d’une personne et d’une seule révélation pour enclencher toute une série d’autres révélations sur la NSA, des révélations toutes plus fracassantes les unes que les autres, et qui s’emboîtent les unes après les autres, enchaînant pays après pays les scandales liés à l’espionnage, et on ne sait pas encore où cela s’arrêtera. Car, effectivement, le jeu du domino semble loin d’être terminé.

La théorie des dominos, qui est une théorie de géopolitique inventée par les Etats-Unis avec la Guerre froide, est appuyée elle-même sur la théorie de l’effet domino, autrement dit selon Wikipedia: « une réaction en chaîne » qui provoque « la chute séquentielle d’une file de dominos » les uns à la suite des autres. Wikipedia nous apprend que cette théorie a été mise en évidence et utilisée dans la lutte contre le communisme, que cette théorie a justifié l’invasion du Vietnam « pour prévenir une future domination communiste du sud-est asiatique », mais aussi que ceci aurait justifié l’invasion de l’Irak en 2002-2003 en vue de « la disparition des régimes autoritaires » dans tout le Moyen-Orient, l’invasion du Moyen-Orient n’ayant été qu’une sorte de porte ouverte aux événements du Printemps Arabe. En géopolitique, la théorie des dominos semble donc illustrer une propagation idéologique par contagion: la chute de la dictature irakienne a propagé l’idéologie de la chute des dictatures au Moyen-Orient, de même que la chute du mur de Berlin le 9 novembre 1989 avait propagé une idéologie de la libération de toute l’Europe de l’Est et conduit à la chute des régimes communistes. Pour ceux qui n’ont toujours pas compris la théorie des dominos, voici une vidéo simple qui en explique le principe:

WikiLeaks avait déjà emboîté le pas sur les révélations de l’espionnage gouvernemental, notamment à travers les câbles diplomatiques fournis par Bradley Manning et les e-mails de la société de renseignement Stratfor transmis par le hacker Jeremy Hammond. Dans la suite de WikiLeaks, Edward Snowden a donc dévoilé au grand jour un autre aspect de l’espionnage mené par le gouvernement américain et certains de ses partenaires qui sont d’autres gouvernements ou d’autres services secrets. Avec les câbles diplomatiques, WikiLeaks avait déclenché une sorte d’effet domino dans les pays du Printemps Arabe, où on a pu voir la Tunisie servir d’exemple à d’autres pays arabes, avec des manifestations qui ont conduit en 2010-2011 à la chute de plusieurs gouvernements au Moyen-Orient, des régimes assimilés à des dictatures ou définis comme des régimes autoritaires. Il y avait alors une effervescence politique générale au Moyen-Orient, une effervescence qui a continué à travers des projets de constitution. La volonté démocratique des Tunisiens avait incité d’autres peuples du Moyen-Orient à réclamer plus de liberté. La théorie des dominos permet de comprendre tous ces événements historiques de manière beaucoup plus claire.

Avec l’affaire de la NSA, ce sont désormais les gouvernements occidentaux, et notamment les Etats-Unis, qui vont devoir rendre des comptes à la population, face aux accusations d’atteintes à la vie privée et face à la collecte illégale de données menée à travers le monde entier. Comme dans la théorie des dominos, le gouvernement américain n’est pas le seul à être fragilisé par ces révélations, car on apprend en effet que plusieurs gouvernements européens ont collaboré avec la NSA, comme la Suède et la France. Si le président Obama a récemment fait un discours sur la réforme de la NSA, personne n’a malheureusement encore entendu François Hollande s’exprimer sur le rôle des services secrets français vis-à-vis de la NSA. Mais on imagine bien que si le président américain a dû donner des explications, il en sera de même pour tous les services secrets qui ont collaboré avec la NSA, et qu’ils devront tous rendre des comptes aux citoyens.

Finalement, ce qu’il faut retenir dans cette histoire, et ce qui nous semblerait à tous plutôt drôle, c’est que la théorie des dominos est à l’origine une théorie américaine visant à lutter contre le communisme, mais on constate aujourd’hui que cette théorie forgée par les Etats-Unis se retourne contre leur propre perception du pouvoir politique. Car aujourd’hui, c’est le système occidental, et non le communisme, qui montre ses faiblesses démocratiques et qui menace de s’effondrer ou en tout cas de s’émietter un tout petit peu. Comme vous pouvez le voir dans la vidéo qui illustre le tour du monde des dominos, l’affaire de la NSA américaine contamine désormais tous les autres pays du monde. Si vous aimez la théorie des dominos, vous aimerez forcément l’affaire de la NSA. Mais il faudra être patient pour en voir la fin, car il paraît que Snowden a dérobé 1,7 millions de dominos contenant des informations secrètes, et seul 1% d’entre eux seraient publiés…

kimono

Texte: CC BY-SA

Vidéo: youtube

Tunisie: Pourquoi Marzouki collabore-t-il avec Google?

Tunisie Numérique, 24 septembre, 2013 à 14:56

Lundi 23 septembre, Moncef Marzouki a donné une conférence à New York sur la constitution tunisienne. Il était invité par Google Ideas, une filiale du géant de la communication Google, à exposer l’expérience tunisienne en matière de démocratie.

Pour relater la conférence, le communiqué de presse officiel de la présidence de la république, désigne Google Ideas sous le nom de « fondation ». Or il serait fallacieux de dire que Google Ideas est seulement une fondation ou une société. C’est surtout un think tank créée par Google, c’est à dire un cercle de réflexion politique affilié à Google ou plus clairement un lobby à travers lequel Google veut influer sur les politiques internationales.

Le dirigeant de Google Ideas, Jared Cohen, élu par le magazine Times comme l’une des 100 personnalités les plus influentes du monde, est un ancien conseiller de l’ex-secrétaire d’état de Geoges .W. Bush: Condoleezza Rice. Il est soupçonné par le biais de  révélations de messages Wikileaks de collaborer avec la maison blanche dans un travail à la fois politique et technologique de Google Ideas à travers le monde, pour manipuler certains soulèvements et renverser des régimes opposés aux États-Unis.

Officiellement Google Ideas va créer un nouveau portail qui recense les constitutions du monde entier afin de permettre la comparaison entre elles, dans le but d’aider notamment les pays en transition politique. D’après un article du Figaro, « présent aux côtés des représentants de Google, le président tunisien Moncef Marzouki s’est dit « fasciné » par l’initiative, qui sera « extrêmement utile » pour des pays comme le sien, qui ont du mal à se doter d’une constitution ou d’une loi électorale. »

Mais cette fascination béate devrait être plus nuancée.

Premièrement parce que la crise politique en Tunisie qui a débouché sur le blocage de la rédaction de la constitution, a été provoquée par les agissements de la Troïka et son refus de l’aide des experts en droit constitutionnel. Les experts de la commission de Venise avaient d’ailleurs signalé toutes les fautes et les incohérences du projet de constitution rédigé par des députés sur lesquelles domine une Troïka majoritaire.  La Troïka dont fait partie le parti du président Marzouki, a toujours été contre l’intervention d’experts dans la rédaction.

Deuxièmement, parce que cette initiative a l’air d’être une façade pseudo-démocratique de ce think tank pro-américain appelé Google Ideas. Julian Assange n’a-t-il pas dit dans un article publié au New York Times, très critique envers un livre coécrit par Jarred Cohen et le patron de Google Eric Schmidt: « l’avancée des technologies de l’information incarnée par Google porte en elle la mort de la vie privée de la plupart des gens et conduit le monde à l’autoritarisme ».

Alors les question qu’on peut se poser sont:   Moncef Marzouki a-t-il lu l’article en question de Julian Assange avant de déclarer sa fascination ? Sait-il, lui l’anti-impérialiste, que des preuves comme ceux d’Edward Snowden accusent Google d’avoir collaboré à une gigantesque entreprise d’espionnage montée par les États-Unis ? D’autant plus que Marzouki s’était laissé interviewer avec enthousiasme par Assange, en 2012. A cette occasion, notre président, surfant sans doute sur la notoriété du fondateur de Wikileaks, avait déclaré qu’il « admirait son travail » et qu’il l’invitait à d’installer en Tunisie en cas de problème.

Peut-être sait-il tout cela mais tend-il simplement à concrétiser son projet personnel d’une cour constitutionnelle internationale. Seulement un président d’une république a-t-il le droit de côtoyer et de collaborer avec les dirigeants d’une grande entreprise privée, même pour des buts nobles?

Quoi qu’il en soit, en collaborant avec « la fondation » de Jarred Cohen, Marzouki, le défenseur des droits de l’homme et des libertés individuelles, se contredit sur plusieurs plans: sur le plan idéologique et sur le plan politique. Cette contradiction connote soit une naïveté face aux enjeux profonds de certaines entreprises qui le dépassent soit un machiavélisme visant à internationaliser des projets personnels soit une implication dans des consignes parachevées par la récente rencontre avec Barack Obama.

Un communiqué de la présidence se doit de répondre à ces questions sans langue de bois.

Source: http://www.tunisienumerique.com/tunisie-pourquoi-marzouki-collabore-t-il-avec-google/193707

« Les peuples se soulèveront contre leurs gouvernements, et le monde sera libéré »

2011-10-19_Syntagma_squarePhoto: Manifestation place Syntagma, en Grèce (2011)

Nous vivons une époque unique de notre histoire. Avec l’affaire Prism, un scandale planétaire d’espionnage qui vient s’ajouter aux révélations antérieures de Wikileaks, le monde se trouve aujourd’hui, en 2013, face à un tournant historique. Le monde change, et la liberté des peuples n’aura jamais été autant menacée qu’à présent. L’humanité et les Droits de l’homme n’auront jamais autant régressé. Certaines parties du monde sont plongées dans le chaos, alors que d’autres se relèvent difficilement de la guerre ou de la révolution.

Il y a d’abord eu l’Afghanistan, une guerre meurtrière comme toutes les guerres qui existent. Puis, il y a eu l’Irak, un massacre comparable à celui de la 2ème guerre mondiale. Comme si ces guerres n’avaient pas suffi, et comme si le nombre des morts n’avait pas été suffisamment effrayant, il y a aujourd’hui la guerre en Syrie — une guerre sans fin. Toutes ces guerres engendrées par l’Occident ont fait de nombreux morts parmi les musulmans. Les pays du Moyen-Orient ont souffert, et si on compte ces guerres comme une seule guerre de l’Occident contre le Moyen-Orient, alors on peut dire qu’il y a eu un génocide commis envers les peuples musulmans vivant au Moyen-Orient. Ces peuples n’ont pas pu se défendre.

L’Irak, l’Afghanistan, la Libye et la Syrie — sans compter les musulmans d’autres pays qui ont aussi été les victimes de toutes ces guerres. Les Etats-Unis et l’Europe ont mené des guerres inutiles, honteuses et inhumaines au Maghreb et au Moyen-Orient. Ces derniers mois, nous a aussi été révélée l’horreur du système concentrationnaire mis en place pour détenir les prisonniers de Guantanamo. Cette prison existe toujours. Des milliers de détenus et des milliers de morts encore dans les attaques de drones.

Quel est donc ce pays qui a torturé des hommes, sans leur avoir laissé la possibilité de se défendre? Quel est ce pays qui a enfreint les traités internationaux sur les Droits de l’homme? Quel est ce pays qui a incité également 54 autres nations à participer au vaste programme de torture et de déportation vers la prison de Guantanamo? Quel est ce pays qui aveugle les hommes avec des principes de liberté, mais qui en échange ne donne que l’injustice et la répression contre tous ceux qui veulent s’élever vers la liberté?

Quel est ce pays d’injustice et de honte qui livre désormais la guerre contre les lanceurs d’alerte? Ce pays, ce sont les Etats-Unis, et plus largement l’Occident qui se livre à une dénégation totale du principe des Droits de l’homme dans nos pays depuis ces toutes dernières années. Guantanamo, détention illégale, détention indéfinie.Torture, prisons secrètes, prison à vie, peine de mort. Toutes ces choses viennent des Etats-Unis. Aujourd’hui, le scandale Prism.

Il n’y a jamais eu autant de guerres, mais les guerres continuent. Il n’y a jamais eu autant de misère, mais la misère continue, sans que les gouvernements s’en soucient. Il n’y aura jamais eu autant de sans-abris. Il n’y aura jamais eu autant de crises économiques, de licenciements et de profits bancaires. Il n’y aura jamais eu autant de pauvres asservis au pouvoir des plus puissants. Il n’y aura jamais eu autant de désespoir dans le monde, sans compter la destruction programmée de notre environnement et de notre écologie.

2011-10-19_Athens_general_strike_3Que font nos gouvernements pour résoudre cette situation mondiale? Ils ne font rien. Ils votent l’austérité et la répression pour tous les citoyens du monde. Ils enferment les individus. Aucun de nous ne peut y échapper. Les gouvernements arrêtent tous ceux qui veulent se révolter et dénoncer l’injustice, comme c’est le cas pour Bradley Manning, Julian Assange et Edward Snowden. Tous ceux qui se révoltent sont censurés et arrêtés. Tous les autres sont encore libres, mais pour combien de temps? Pour combien de temps pourrons-nous encore parler librement, dans un monde où chacun de nos gestes est espionné, où chacune de nos phrases est enregistrée par la NSA? Combien de temps accepterons-nous d’être surveillés et réprimés?

Si le monde doit changer, il faut que les gouvernements se réveillent maintenant et qu’ils arrêtent les injustices contre les citoyens. Il faut que les guerres cessent partout dans le monde. Il faut que des pays comme la Palestine puissent être libres, et que les Israéliens acceptent de vivre en paix avec les peuples qui les entourent. Nous ne sommes qu’un seul peuple sur la terre, nous ne sommes qu’une seule histoire. Nous ne pouvons plus accepter que les gouvernements détruisent l’humanité et la vie sur cette terre. Nous ne pouvons plus accepter d’être traités de cette manière par ceux qui nous gouvernent.

Nous appelons nos gouvernements à nous rendre notre liberté et à respecter nos droits. Nos droits sont tous égaux, quel que soit le pays: nous avons tous le droit de vivre et d’exister, nous avons tous le droit d’aimer, le droit d’être libre et de vivre en paix. Nous appelons nos gouvernements à respecter ces droits et à faire preuve de bon sens. Les gouvernements doivent arrêter de persécuter les citoyens. Les gouvernements doivent soutenir les rêves des hommes, et non pas les détenir, les censurer ou les torturer. Les rêves des hommes ne doivent pas être détenus indéfiniment dans des prisons, comme Bradley Manning, pour avoir espéré la paix dans le monde. Les rêves des hommes ne doivent pas mourir dans des prisons. Ces rêves doivent vivre éternellement.

Nous appelons les gouvernements à libérer les lanceurs d’alerte, quel que soit le pays où ils se trouvent. Personne ne mérite la prison pour avoir rendu une information publique. Nous appelons les gouvernements à arrêter les guerres, à ne plus engendrer de conflits et à pacifier les peuples. Nous appelons les gouvernements à ne plus vendre d’armes et à ne plus détruire la vie de ceux qui n’ont rien. Nous appelons les gouvernements à ne plus se nourrir de notre sang et de nos larmes, en vendant des armes de destruction à des dictatures. Nous appelons les gouvernements à ne plus détruire nos rêves de liberté, mais à porter l’humanité vers un monde meilleur. Vous ne l’avez jamais fait, il est temps de changer d’attitude.

Mais si vous persistez dans votre silence et dans vos crimes, si vous persistez dans la corruption, si vous n’arrêtez pas de nous emprisonner, de nous censurer et de nous tuer, si vous n’arrêtez pas la torture et l’espionnage, si vous n’arrêtez pas toutes ces guerres, alors sachez que nous — citoyens du monde, citoyens sans frontières — nous saurons nous libérer des forces qui oppriment le monde, avec la seule force de nos rêves et celle de notre courage. Alors, ce sera la fin de toutes les injustices. Les peuples se soulèveront contre leurs gouvernements, et le monde sera libéré.

Ecrit par kimono

19 juillet 2013

Lien pdf de l’article: « Les peuples se soulèveront contre leurs gouvernements, et le monde sera libéré »

Entretien avec Gilbert Achcar sur le Printemps Arabe: “Toute la région est en ébullition”

Protestation au Maroc, en 2011

Il y a beaucoup de choses à discuter. Le Moyen-Orient fait la une que ce soit pour l’attaque contre Gaza ou la situation en Tunisie, la prise du pouvoir de Morsi en Egypte ou les menaces contre l’Iran, un grand nombre d’événements. Je commencerai par une question portant sur une appréciation générale du Printemps arabe, de ce que l’on a appelé le Printemps arabe, qui a commencé il y a deux ans, presque jour pour jour, le 17 décembre 2010 en Tunisie. Peux-tu nous indiquer des éléments d’une compréhension générale de ce que cela a signifié pour la région?

Gilbert Achcar: Le commentaire le plus général que je puisse faire est que, pour la première fois dans l’histoire de la région, les choses sont vraiment en train de bouger et de changer, et cela à un rythme très rapide de surcroît, de sorte que la région est entrée dans ce que j’appelle un processus révolutionnaire à long terme. Il s’agit là d’un changement énorme dans l’histoire de la région. Des blocages de toutes sortes sont en train d’exploser. Je pense que cette situation se maintiendra pour de nombreuses années à venir.

Tu mentionnes des blocages, songes-tu en partie à l’existence des régimes dictatoriaux sclérosés et vieillissants? Le premier serait la Tunisie. Peux-tu nous dire quelque chose à ce sujet ainsi que sur la situation présente dans ce pays?

Gilbert Achcar: Oui, mais je dois dire qu’il s’agit de bien plus que des seuls régimes dictatoriaux. Bien entendu, ceux-ci constituent la partie la plus visible du blocage, celle qui a été le plus directement touchée par les soulèvements dans les pays où ils ont obtenu des victoires jusqu’ici. Mais il ne s’agit que d’une partie seulement d’un blocage plus général qui comprend un blocage économique. La région reste à la traîne par rapport au reste du monde en termes de croissance économique et, plus généralement, de développement, malgré le fait qu’elle est dotée de ressources naturelles très importantes. Elle détient le record mondial des taux de chômage et cela depuis des décennies. Nous sommes ainsi en présence d’un blocage social, sans même parler du blocage très évident lié à la condition des femmes. Il y a donc tout un ensemble de blocages et je n’en ai mentionné jusqu’ici que quelques-uns, les plus frappants. Tout cela est en train d’éclater en une gigantesque explosion qui a débuté en Tunisie.

Tout a commencé en Tunisie le 17 décembre 2010. C’est la date à laquelle Mohamed Bouazizi s’est immolé par le feu, mettant ainsi le feu à l’ensemble du pays, puis à toute la région.

Le fait que cela ait commencé en Tunisie est lié aux luttes qui se sont déroulées dans ce pays au cours des années 2000, luttes qui sont elles-mêmes liées à l’existence d’une importante tradition de gauche, principalement active dans la centrale syndicale du pays, l’UGTT [Union générale tunisienne du travail]. C’est cette situation spécifique qui explique pourquoi c’est dans ce pays avant les autres que l’explosion a eu lieu, mais cela ne signifie pas que les conditions étaient plus mûres en Tunisie que partout ailleurs, comme l’atteste le fait que l’explosion en Tunisie a déclenché une série d’autres dans différents pays. Il n’y a presque aucun pays de langue arabe qui n’a pas été touché par le soulèvement, de la Mauritanie et du Maroc à l’ouest de la région jusqu’à la Syrie et l’Irak à l’est.

Carte du Printemps ArabeIl est apparu, à un certain moment, sans doute en raison des résultats électoraux en Egypte et, auparavant, en Tunisie, que les vainqueurs immédiats du Printemps arabe ont été des organisations islamistes telles que les Frères Musulmans en Egypte. Peux-tu dire quelque chose à ce sujet, tout d’abord par rapport à la Tunisie et, ensuite, à propos de l’Egypte?

Gilbert Achcar: Oui. C’était tout à fait prévisible. La prévision la mieux partagée au sujet de la région était qu’il y aurait ou qu’il y aura des explosions sociales, des explosions politiques: en lisant les rapports des ambassades des Etats-Unis dans la région, rendus publics par Wikileaks, on peut voir que les Etats-Unis eux-mêmes ne se faisaient pas beaucoup d’illusions. On savait à quel point la situation était tendue et dangereuse. En rapport avec cela, la prévision la plus commune était que ces explosions propulseraient le mouvement intégriste islamique au-devant de la scène à une époque où – vu depuis Washington – cela était considéré comme une menace pour les intérêts américains. Mais une fois que le soulèvement a commencé, il y a eu tendance à prendre des désirs pour des réalités et croire que, par quelque miracle, de nouvelles forces émergentes seraient capables de diriger et conduire l’ensemble du processus, en poussant les forces islamiques à l’arrière-plan.

Il est vrai que de nouvelles forces ont émergé, en particulier parmi la nouvelle génération, parmi les jeunes. Il est vrai que de nouveaux réseaux de jeunes, utilisant toutes les ressources fournies par l’Internet, ont joué un rôle clé en façonnant, organisant et coordonnant tous ces soulèvements; il n’y a pas de doute à ce sujet. Mais avec des insurrections appelant à des élections libres – une revendication normale pour un peuple assoiffé de démocratie, comme c’est le cas – il était toutefois évident que des élections à court terme seraient remportées par ceux qui ont les moyens de les gagner. On ne peut gagner des élections par le seul moyen de l’Internet, comme vous le savez bien aux Etats-Unis. Il faut des appareils politiques, de l’argent, des organisations implantées à la base, là où se trouvent les masses d’électeurs, comme dans les régions rurales, etc. Cela ne peut pas s’inventer ou s’improviser en quelques semaines. Et c’est pourquoi il était tout à fait prévisible que les forces intégristes islamiques, en particulier les Frères musulmans avec leurs diverses branches et organisations, remporteraient les élections. Ces forces disposaient d’un potentiel accumulé au cours de nombreuses années consacrées à la construction de réseaux, en particulier dans des pays comme l’Egypte où ils pouvaient agir ouvertement. Ce n’était pas le cas en Tunisie, mais cela a été compensé par le fait que ces forces bénéficiaient de la manne des pays pétroliers et de l’impact de la télévision. Plusieurs chaînes de télévision dans la région servent ces types de groupes, que ce soit au travers de programmes religieux – il y a de nombreuses chaînes religieuses –  ou par le biais du rôle politique spécifique joué par la principale chaîne satellitaire de la région qui est Al Jazeera. Al Jazeera agit de façon tout à fait manifeste pour le compte des Frères Musulmans, lesquels ont une présence notable dans son équipe de journalistes et sont sponsorisés par le gouvernement du Qatar, qui possède et gère Al Jazeera. Ils disposaient donc de ces ressources cruciales, ainsi que, bien entendu, de beaucoup d’argent en provenance des monarchies du Golfe.

Il était tout à fait prévisible que les Frères Musulmans obtiendraient la plus grande part des votes, ce n’était donc pas une surprise. Les gens qui prennent facilement leurs désirs pour des réalités ont réagi à ces élections en abandonnant les visions idylliques auxquelles ils avaient adhéré pour adopter une vision très sombre de la situation, avec des commentaires du type «le printemps se transforme en hiver». Le plus surprenant, en vérité, a été la faiblesse des victoires électorales des forces religieuses. Le cas le plus frappant est, bien sûr, l’Egypte, où l’on a pu voir combien la chute de l’influence et des scores électoraux des Frères Musulmans a été rapide. Il n’y a qu’à considérer le nombre de votes dont les Frères Musulmans ont bénéficié aux élections parlementaires puis à l’élection présidentielle, au premier tour de la présidentielle, et enfin au référendum sur la Constitution: il est évident qu’ils perdent de l’influence à très grande vitesse. Ils perdent du terrain, et c’est cela qui est le plus surprenant.

On peut dire la même chose à propos de la Tunisie, malgré le problème des divisions au sein de la gauche – laquelle était ridiculement fractionnée en un nombre incroyable de groupes et d’organisations: des douzaines de listes de la gauche et de la gauche radicale se sont affrontées lors des élections dans la capitale. Si l’on additionne les voix portées sur les diverses listes de gauche, on obtient un résultat qui se serait traduit par un nombre important de sièges au parlement, si les votes avaient été combinés. En dépit de tout cela, les Frères Musulmans tunisiens du mouvement Ennahda ont obtenu 40% des votes avec une participation électorale inférieure à la moitié, ce qui signifie en fait qu’ils ont obtenu 20% des votes des inscrits. Il ne s’agit pas précisément d’un raz-de-marée. La Tunisie a connu, depuis lors, une détérioration des conditions sociales et la coalition qui a accédé au pouvoir, menée par la force islamique dominante, a perdu du terrain. Elle est de plus en plus discréditée à cause de son incapacité à apporter un quelconque début de solution aux problèmes réels auxquels le pays fait face, à savoir ceux que j’ai déjà mentionnés : chômage, problèmes économiques, problèmes sociaux, etc.

Nous avons assisté aussi bien en Tunisie qu’en Egypte à une montée des luttes sociales, des luttes des travailleuses et des travailleurs, avec des affrontements croissants entre ces luttes sociales et les gouvernements dominés par les Frères Musulmans dans les deux pays.

Ce phénomène a atteint des niveaux dramatiques en Tunisie avec un affrontement entre l’UGTT et le gouvernement qui est devenu violent. Le pays se dirige vers de nouvelles élections mais, avant même ce nouveau tour électoral, les affrontements sociaux et politiques font rage, de sorte que la situation d’ensemble a atteint le point d’ébullition. Tout change à très grande vitesse. Tant la tendance à prendre ses désirs pour des réalités au début que les commentaires catastrophistes par la suite sont impressionnistes et erronés. La réalité est que nous faisons face à un bouleversement révolutionnaire à long terme, un processus révolutionnaire au long cours qui a débuté en décembre 2010 et va se poursuivre tant dans les deux pays qui ont vu le soulèvement aboutir à de premières victoires que dans ceux qui n’ont pas encore été affectés à un niveau majeur. Toute la région est en ébullition.

Que s’est-il passé avec l’appel de l’UGTT pour une grève générale, début décembre? Je crois qu’il a été annulé?

Gilbert Achcar: En effet, il a été annulé à la suite d’un compromis. Dans le fond, la direction de l’UGTT a craint que la confrontation tourne mal parce qu’il n’y a eu qu’un seul appel précédent à la grève générale dans le pays, en 1978, qui a mené à un affrontement très dur. Il y avait donc quelques craintes vis-à-vis de ce qui pouvait se produire. C’est pourquoi ils ont accepté de se replier sur un compromis avec lequel aucune des deux parties n’a perdu la face. Mais l’avertissement a toutefois été émis et l’UGTT n’a pas mâché ses mots dans ses attaques contre le gouvernement, dans ses critiques de la manière dont ils se comportent au pouvoir. Elle continue d’exiger la dissolution des milices contrôlées par le parti islamique. Les Frères Musulmans, tant en Egypte qu’en Tunisie, se sont montrés plus efficaces même que Moubarak dans le recours à ce type d’organisation de casseurs.

Voilà donc comment la situation se présente. La perspective en Tunisie est très intéressante parce que c’est le seul pays de la région dans lequel un mouvement organisé de travailleurs dirige réellement le processus. Il se trouvait déjà à la tête du soulèvement de décembre 2010/janvier 2011. Ben Ali a fui le pays le jour où la grève générale a touché la capitale, le 14 janvier 2010. Ce sont les syndicalistes qui ont dirigé la lutte, de Sidi Bouzid, la ville où tout a débuté après le suicide de Bouazizi, jusqu’au jour où le soulèvement a culminé dans la capitale. Les militants syndicaux de base et cadres intermédiaires ont été la direction véritable de la lutte. Toutefois, après la chute de la dictature, il y a eu à la direction de l’UGTT un changement qui a placé la gauche, y compris la gauche radicale, à la barre. La gauche tunisienne a finalement tiré les leçons de son expérience récente et est parvenue à s’unifier dans ce qu’ils ont appelé Front populaire. Le fait que cette coalition des forces de gauche soit dominante au sein de l’UGTT est extrêmement important: cela place la Tunisie à un stade de la lutte plus avancé que dans n’importe quel autre pays de la région.

Si nous pouvons passer de la Tunisie à l’Egypte où, depuis l’élection de Morsi comme président l’été dernier, il y a eu une tentative d’unifier l’opposition contre les Frères Musulmans. Peux-tu nous dire quelque chose au sujet des forces de gauche depuis la révolution?

Gilbert Achcar: Oui, mais il y a une différence majeure entre l’Egypte et la Tunisie. Elle tient dans le fait que le rôle de la gauche en Tunisie est beaucoup plus important parce que la gauche y a été très active, pour une durée beaucoup plus longue, plusieurs décennies, au sein du mouvement syndical, dans la fédération syndicale, l’UGTT. Et cela même si, la plupart du temps, la direction bureaucratique du syndicat a été sous le contrôle ou l’influence du gouvernement. La gauche est constamment restée très active dans les sections syndicales locales; les militants syndicaux les plus connus appartiennent à la gauche.

Une telle situation n’existe malheureusement pas dans d’autres pays de la région, et cela comprend l’Egypte. En Egypte, l’opposition s’est organisée en une coalition de la gauche et des forces libérales, y compris certains restes de l’ancien régime. Bien sûr, cela pourrait se produire en Tunisie aussi dans la mesure où certains à gauche ou dans le syndicat pourraient être tentés par une alliance avec des restes de l’ancien régime dans la confrontation avec les Frères Musulmans, les forces intégristes islamiques. C’est déjà le cas, cependant, en Egypte, où Amr Moussa fait partie de la coalition. Moussa, il faut dire, représente la fraction libérale de l’ancien régime. Il n’est pas comme Ahmed Chafik, l’ancien candidat présidentiel, qui était perçu comme le représentant officiel de la continuité du régime Moubarak. Moussa, en fait, s’est porté candidat contre Ahmed Chafik à l’élection présidentielle. Ce que nous voyons en Egypte est donc une coalition gauche-libéraux. Dans la mesure où il s’agit d’un front uni autour de revendications démocratiques, l’alliance peut être perçue comme légitime. Le problème, toutefois, est qu’elle va bien au-delà de cela, en se transformant en alliance électorale.

La gauche large elle-même est surtout représentée par Hamdin Sabahi, le candidat qui a surpris tout le monde lors du premier tour de la présidentielle en arrivant en troisième position et en emportant même l’élection au Caire et à Alexandrie, les deux plus importantes concentrations urbaines. Ce fut une très grande surprise. Sabahi est parvenu à représenter ceux qui cherchent une alternative de gauche tant à l’ancien régime qu’aux forces islamiques. Il a fondé après les élections le Courant populaire, que la plupart des groupes de la gauche radicale ont rejoint. Le Courant populaire a, malheureusement, été éclipsé à présent par la coalition large plutôt que de développer le potentiel de gauche réuni autour de Sabahi lors du premier tour des présidentielles.

Protestation au MarocEn Egypte, l’affrontement avec le régime dirigé par les Frères Musulmans pose la question du rôle de l’armée. Pourrais-tu nous faire part de tes réflexions à ce sujet? C’est-à-dire autant sur le rapport des forces que sur les développements probables au regard des problèmes économiques et politiques non résolus et un régime qui perd son soutien électoral ainsi que, en quelque sorte, sa légitimité électorale et politique?

Gilbert Achcar: La rapidité avec laquelle Morsi perd du terrain et sa légitimité sont la véritable surprise. J’ai toujours estimé – et je ne suis pas le seul à l’avoir pensé – que les gens avaient besoin de passer par une expérience avec ces types au pouvoir de façon à comprendre ce qu’ils sont réellement et cessent d’être dupes de slogans creux tels que «l’islam est la solution», qui masquent l’absence de programmes alternatifs concrets. Mais cela se passe encore plus rapidement que prévu.

Une raison en est la façon très maladroite dont les Frères musulmans font face à la situation. Ils ont fait preuve de beaucoup d’arrogance, croyant qu’avec l’aide de Dieu leur jour était arrivé et qu’ils avaient les choses fermement en main. C’est là une très grande myopie politique. S’ils avaient été plus intelligents, ils auraient compris que c’était en réalité contraire à leurs intérêts de gouverner à ce stade. Quiconque essaye de diriger le pays avec le type de programme qu’ils ont – qui n’est rien d’autre que la poursuite du programme du régime précédent – est condamné à un échec cuisant. L’événement le plus significatif qui s’est déroulé dernièrement en Egypte a été le moment où Morsi a signé l’accord avec le FMI. Il a signé un accord qui comprend des conditionnalités considérées comme fondamentales par tous les bailleurs de fonds potentiels de l’Egypte. Ils ont signé l’accord parce qu’il correspond à leurs propres vues néolibérales, bien entendu, lesquelles ne sont pas différentes de celles de l’ancien régime. La signature de l’accord est intervenue au plus mauvais moment. Alors même que les Frères Musulmans commençaient leur affrontement avec l’opposition, le gouvernement Morsi a décidé d’augmenter les prix des aliments de base et de modifier le système des impôts d’une façon qui n’affecte pas les plus riches. Cela a suscité un tel tollé que Morsi a dû annuler ces mesures quelques jours plus tard – sur sa page Facebook! C’est devenu une blague. Cela montre à quel point ces types n’ont pas la moindre idée quant à une solution réelle aux problèmes sociaux et économiques profonds du pays.

J’en viens maintenant à l’armée. Il y a eu beaucoup d’agitation autour du «coup d’Etat révolutionnaire» qu’aurait été l’écartement par Morsi de Tantaoui et de son adjoint à la tête du Conseil suprême des forces armées, le CSFA. Le fait est toutefois que cela a été fait en plein accord avec la hiérarchie militaire, qui tenait vraiment à se débarrasser de ces types qui se trouvaient en poste uniquement parce qu’ils avaient été imposés par Moubarak contre la volonté des militaires. Il n’a qu’à voir l’âge de Tantaoui, bien supérieur à la limite d’âge pour un poste dans l’armée. Nous savons, sur la base des rapports diplomatiques américains publiés par Wikileaks, que les officiers appelaient Tantaoui le «caniche de Moubarak». Le fait de l’envoyer à la retraite n’avait donc absolument rien de «révolutionnaire». Les deux officiers ont reçu des médailles et obtenu de généreuses sinécures, ainsi qu’une immunité les dispensant de rendre compte de ce qu’ils ont fait lorsqu’ils étaient à la tête du CSFA. La conviction selon laquelle la position de l’armée a été affaiblie est donc bien erronée.

Pensons à ce que s’est produit récemment lorsque l’affrontement entre Morsi et l’opposition a paru culminer. Le nouveau chef de l’armée a pris l’initiative de se présenter ouvertement comme arbitre de la situation et a appelé à une conférence qui aurait réuni, d’un côté, le président et le gouvernement et, de l’autre, l’opposition. Avant cela l’armée avait fait des commentaires qui sont la réplique exacte de ceux qu’elle avait faits lors de l’insurrection contre Moubarak en disant qu’ils ne réprimeraient pas le peuple. Le message était le suivant: «Nous n’avons pas accepté d’être utilisé politiquement par Moubarak et nous n’accepterons pas de l’être par Morsi.» L’armée joue donc ce jeu. On peut supposer que Washington lui conseille instamment de rester en dehors de la querelle, de se maintenir en position d’arbitre de sorte à ce qu’elle puisse jouer le rôle des «sauveurs» si la situation en venait à dégénérer complètement, avec la répétition de la séquence traditionnelle révolution, chaos, coup d’Etat. Le peuple égyptien est toutefois, à ce stade en tout cas, trop critique envers l’armée pour que quelque chose de ce type se produise à brève échéance. Mais personne ne peut prédire ce qui se passera à long terme.

Avant de te poser une question sur la Syrie, je voudrais juste te demander quel rôle est joué par la question des Palestiniens et de Gaza dans cette situation? La façon dont Morsi a aidé à la négociation d’un accord a été interprétée comme un bon coup pour lui. Le magazine Time, comme tu le sais, a baptisé Morsi l’homme le plus important du Moyen-Orient avant de le critiquer une semaine plus tard. L’ensemble de la question d’Israël et des Palestiniens occupe une place plus importante dans ce tableau. Peux-tu nous dire quelque chose à ce sujet?

Gilbert Achcar: Cette question porte en effet sur un point important. J’ai mentionné la morgue et l’arrogance des Frères Musulmans. Or, un élément clé qui explique leur attitude est le soutien dont ils disposent de la part de Washington. C’est un élément central dans leur conviction qu’ils sont aux commandes, qu’ils peuvent diriger. Washington a été en fait pris de court par le soulèvement à un moment où les Etats-Unis se trouvaient – et demeurent – à leur point le plus bas depuis l’apogée de leur influence en 1991, sous Bush père, lorsqu’un demi-million de soldats états-uniens furent déployés dans le Golfe lors de la première guerre dirigée par les Etats-Unis contre l’Irak. A cette époque, cet apogée de l’hégémonie des Etats-Unis a également conduit au soi-disant processus de paix entre Israël et les Etats arabes, puis à l’accord d’Oslo de 1993. Tout cela se trouve désormais derrière nous. Le facteur principal dans ce résultat est la politique menée par l’administration de George W. Bush et la catastrophe majeure pour l’Empire américain en général, pour l’impérialisme des Etats-Unis, que l’occupation de l’Irak s’est avérée être. Elle a tourné au désastre. Les forces armées des Etats-Unis ont dû se retirer d’Irak sans avoir atteint ne serait-ce qu’un seul des objectifs fondamentaux qu’ils s’étaient fixés en occupant le pays. Ils ont dû le quitter sans même y maintenir une seule base, rien, sans même exercer un contrôle sur le gouvernement, qui est bien plus sous l’influence de l’Iran. La première chose que le gouvernement irakien a faite à la suite du départ des troupes américaines a été de négocier un accord d’armement avec nulle autre que la Russie. L’Irak a été un désastre pour les Etats-Unis.

Ils se trouvent donc vraiment dans une position de grande faiblesse. Les Etats-Unis se sentent bien faibles dans la région et sont restés au deuxième rang lors des opérations de l’OTAN en Libye, gardant profil bas, contrairement à n’importe quelle opération précédente, qu’elle ait été menée par l’OTAN (comme au Kosovo ou en Afghanistan) ou non (comme en Irak). On peut constater très clairement l’impuissance de Washington dans le cas de la Syrie. Dans cette situation, la seule force sur laquelle ils pouvaient miser est constituée par les Frères Musulmans.

C’est l’émir du Qatar, en vertu de sa position de principal sponsor des Frères Musulmans depuis le milieu des années 1990, qui a arrangé l’entente. Washington en est venu à miser sur les Frères Musulmans parce qu’il a perdu ses alliés habituels tels que Moubarak et Ben Ali. Comme nous entrons dans une nouvelle phase dans l’histoire de la région, Washington a besoin désormais d’une force disposant d’une réelle base populaire. La seule force disponible qu’ils ont trouvée est celle des Frères Musulmans, envers lesquels ils sont d’autant mieux disposés qu’ils ont avec eux une longue histoire de collaboration. Au cours des années 1950, 60 et 80 et jusqu’aux années 1990, les Frères Musulmans étaient alignés en fait sur les Etats-Unis, en particulier durant les années 1950 et 1960, lorsqu’ils étaient vus dans l’ensemble de la région comme des collaborateurs de la CIA. C’est le rôle qu’ils ont joué en réalité, travaillant contre le président égyptien Nasser ainsi que contre l’influence soviétique en étroite collaboration avec la CIA, avec les Etats-Unis ainsi qu’avec le royaume saoudien. Ils étaient alors sponsorisés par les Saoudiens avant qu’ils ne passent au Qatar au cours des années 1990.

Washington mise donc à nouveau sur eux. Le rôle joué par Morsi dans l’épisode de Gaza n’est en fait que la poursuite du rôle que jouait le régime Moubarak par le passé avec toutefois une efficacité plus grande du fait que le Hamas constitue la branche palestinienne des Frères Musulmans. Ils disposent donc d’une plus grande influence sur le Hamas et ont pu, par conséquent, négocier cet accord et obtenir les félicitations des Etats-Unis. Washington mise sur ces types, que cela soit en Tunisie, en Egypte ou à l’avenir en Syrie, lorsque le régime tombera. Il n’y a pas un pays de la région dans lequel les Frères Musulmans ne sont pas présents et ne jouent un rôle important. C’est pour cela que Washington mise sur eux et s’est montré extrêmement réservé dans ses commentaires sur ce qui se passe en Egypte. L’administration Obama s’est montrée en fait plus dure dans ces critiques contre Moubarak que dans celles qu’elle adresse aux Frères Musulmans.

Peux-tu dire quelque chose au sujet de la Syrie? En ce moment précis l’ensemble du processus est incroyablement difficile et violent du côté du gouvernement et il n’existe pas d’unanimité au sein de l’opposition, ni même au sein de la gauche opposée au régime dans la mesure où des segments de la gauche semblent soutenir le régime. Peux-tu commenter les développements en Syrie?

Gilbert Achcar: La Syrie ne fait pas exception par rapport à l’ensemble des soulèvements de la région en ce sens que nous nous trouvons face à un régime dictatorial, en réalité l’un des plus despotiques de la région (aux côtés de la Libye de Kadhafi et du Royaume saoudien). D’autre part, il s’agit d’un pays dans lequel la crise socio-économique a été très profonde, avec un taux de chômage très élevé, un taux de pauvreté s’élevant à 30%, et, en outre, une famille régnante concentrant le pouvoir et la richesse à un degré incroyable. Le cousin du président syrien contrôle 60% de l’économie du pays. Sa richesse personnelle est estimée à 6 milliards de dollars. Les ingrédients d’un cocktail explosif étaient réunis. Et il a explosé.

A gauche, il y a les communistes qui participent au gouvernement syrien. C’est une tradition qui existe depuis le temps de l’Union soviétique, qui entretenait des relations étroites avec le régime syrien – des relations qui se sont poursuivies avec la Russie de Poutine. La majorité de la gauche, pour ne pas dire toute la gauche au sens vrai du terme, est contre le régime. Le parti de gauche le plus important est représenté au sein du Conseil national syrien: il s’agit de l’aile dissidente des communistes, qui a scissionné dans les années 1970 et s’est opposée à la collaboration avec le régime.

Croire que le régime syrien est «de gauche» ou, pire, qu’Assad est « un socialiste, un humaniste et un pacifiste », ainsi que Chavez l’a déclaré de manière si embarrassante, est au mieux de l’ignorance. Quiconque se réclame de la gauche ne devrait pas avoir la moindre hésitation à soutenir complètement le peuple syrien dans sa lutte contre cette dictature brutale, exploiteuse et corrompue. Au-delà de cela, en Syrie comme dans n’importe quel pays de la région, on trouve parmi les forces qui luttent contre le régime des intégristes islamiques. C’était le cas aussi bien en Tunisie qu’en Egypte. Cela ne doit pas être pris comme prétexte pour dénigrer l’ensemble du soulèvement. En Syrie, comme partout ailleurs, la gauche doit soutenir sans hésitation le mouvement populaire contre la dictature et, ce faisant, encore plus lorsque les dictatures sont renversées, elle doit soutenir les forces les plus progressistes au sein du mouvement, en suivant ce processus de radicalisation au sein même de la révolution que Marx a nommé « révolution permanente ». (Traduction A l’Encontre, révisée par G. Achcar; entretien initial publié dans International Socialist Review, revue de l’ISO, Etats-Unis, entretien effectué en décembre 2012)

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Gilbert AchcarGilbert Achcar est professeur au SOAS-Université de Londres. Dans les jours qui viennent va paraître son dernier ouvrage, aux éditions Acte Sud, Sinbad, intitulé : « Le peuple veut. Une exploration radicale du soulèvement arabe. » Il est présenté ainsi: «La première étude de fond sur les soulèvements populaires dans le monde arabe, inaugurés par la révolution tunisienne en décembre 2010. L’auteur analyse les conditions économiques, sociales, politiques et idéologiques qui expliquent ces soulèvements et qui ont déterminé les formes particulières qu’ils ont revêtues dans chaque pays.»

Source: http://alencontre.org/laune/toute-la-region-est-en-ebullition.html

Images: http://commons.wikimedia.org/wiki/File:2011_Moroccan_protests_1.jpg
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