La stratégie d’Israël contre le Hamas exposée dans deux câbles WikiLeaks

combats-syrieDe nombreux câbles WikiLeaks évoquent le conflit israélo-palestinien, mais il faut confronter plusieurs documents pour tenter de comprendre la vraie situation géopolitique qui s’est mise en place au Moyen-Orient. La guerre en Syrie, en effet, ne semble pas totalement étrangère au conflit israélo-palestinien. Comme nous l’avions mentionné dans un article, la Syrie avait pris la défense des Palestiniens et réclamé « l’arrêt des violations israéliennes continuelles contre les droits de l’homme des Palestiniens, [la fin du] siège injuste sur la bande de Gaza et pour l’octroi au peuple palestinien de leur droit à l’autodétermination et à l’établissement de leur Etat indépendant avec Jérusalem comme capitale ». Ces demandes n’ont jamais été entendues par l’Etat d’Israël.

Un câble WikiLeaks du 11 février 2009 (09TELAVIV363) intitulé « Le président du Likoud Netanyahu parle de l’Iran, des Palestiniens et de la Syrie avec Codel Smith » explique le point de vue israélien sur la situation géopolitique du Moyen-Orient. Ce câble est très important, car il montre que l’Etat d’Israël aurait pu avoir un intérêt direct dans la déstabilisation du régime syrien pour conduire à l’affaiblissement du Hamas en Palestine. Israël accuse l’Iran de financer les groupes terroristes au Moyen-Orient et d’être le « régime-mère » du terrorisme. Parmi ces groupes terroristes, Israël considère que c’est l’Iran – soutenu par la Syrie – qui apporte son soutien au Hamas palestinien.

La Syrie, l’Iran et le Hamas palestinien

La théorie du gouvernement israélien consiste à dire, en quelque sorte, que si le Hamas est si puissant en Palestine, c’est parce qu’il est soutenu financièrement et idéologiquement par les régimes alliés de la Syrie et de l’Iran. Autrement dit, selon Israël, le problème du conflit israélo-palestinien ne serait pas uniquement un problème entre Israël et la Palestine, mais un problème qui a sa source en Syrie et en Iran, et qui doit se résoudre par l’affaiblissement de ces deux régimes: « il [Netanyahu] prédit que le terrorisme diminuerait si on coupe la volonté et la capacité de l’Iran à soutenir des terroristes avec de l’argent, un entraînement et des directives« .

On voit bien comment la stratégie israélienne se met en place et pourquoi le renversement du régime syrien aurait pu servir par la suite les intérêts sécuritaires de l’Etat d’Israël, en assurant la présence de régimes favorables à Israël dans tout le Moyen-Orient. Dans la suite du câble, Netanyahu « affirma que le retrait du Hamas au pouvoir n’y produirait pas nécessairement un régime pire, étant donné que les groupes alternatifs ne sont pas aussi proche de l’Iran que le Hamas ». Ainsi, affaiblir l’Iran et la Syrie semble s’être présenté aux yeux des responsables israéliens comme un moyen possible pour obtenir la fin de la résistance du Hamas en Palestine.

Le conflit israélo-palestinien, un problème régional

A travers ce document Wikileaks, on comprend finalement que le gouvernement israélien perçoit la guerre avec le Hamas dans une logique régionale qui va au-delà des territoires de la Palestine occupée. Cette logique régionale inclut plusieurs pays: Israël, la Palestine occupée, la Syrie, l’Iran, l’Irak et le Liban. Le conflit israélo-palestinien est un enjeu pour toute cette région du Moyen-Orient, c’est un facteur de déstabilisation et c’est pourquoi beaucoup d’observateurs considèrent qu’il n’y aura jamais de paix au Moyen-Orient tant que le conflit israélo-palestinien ne sera pas résolu. Les câbles Wikileaks témoignent de cette logique.

Dans un autre câble du 4 avril 2005 (05TELAVIV2054), le gouvernement israélien évoque de nouveau le problème de la Syrie face aux groupes terroristes: « Il a dit que, bien que la Syrie ait fait de mauvaises choses, comme aider le Hamas et le Hezbollah, en compromettant la stabilité en Irak, et donnant refuge aux copains de [Saddam] Hussein, la chose la plus importante maintenant est de le sortir du Liban. » Dans ce même câble, le ministre israélien des Affaires étrangères, Silvan Shalom, évoque l’espoir que « d’autres pays de la région passent vers des systèmes démocratiques ». Ces propos témoignent d’une certaine volonté israélienne d’amener des changements de régime au Moyen-Orient, vers des régimes plus démocratiques et pacifiés, libérés du terrorisme, ou du moins d’une stabilisation politique en Irak et en Syrie, qui pourrait être favorable à la résolution du conflit israélo-palestinien.

Le câble diplomatique ne dit pas si le gouvernement israélien a eu une implication dans la déstabilisation du régime syrien, mais si tel était le cas, on constate aujourd’hui que la stratégie d’Israël a échoué au Moyen-Orient, car la déstabilisation des régimes hostiles à l’Etat d’Israël n’a pas pacifié le Moyen-Orient et n’a pas conduit à la mise en place de systèmes plus démocratiques. Au contraire, on voit aujourd’hui qu’avec la guerre en Syrie, non seulement les régimes se sont maintenus dans la violence et la répression, mais le jihadisme a aussi progressé et se répand comme une poudre sur toute la région.

Quel rôle pour la Russie?

Il semble aussi que le gouvernement israélien ait mal envisagé le rôle de la Russie dans le conflit au Moyen-Orient. Dans le premier câble (09TELAVIV363), Netanyahu présente la Russie comme un possible allié dans la stratégie de lutte contre le terrorisme en Iran et en Syrie: « La communauté internationale pourrait aussi imposer un blocus naval sur l’Iran […] avec la Russie comme pays clé dans cet effort. Le conseiller de Netanyahu, Arad, a ajouté que la Russie a été utile à certains moments […] et que les puissances occidentales pourraient avoir à faire des concessions avec la Russie sur d’autres questions pour les amener à collaborer plus étroitement contre Téhéran. »

Ce câble date d’avant le début de la guerre en Syrie, qui a commencé par les manifestations du 15 mars 2011, mais on sait aujourd’hui que la Russie n’a pas voulu s’allier avec l’Occident dans la lutte contre le régime syrien. Le câble Wikileaks montre ainsi que la stratégie prévue par le gouvernement israélien n’a pas fonctionné, car celui-ci pensait s’appuyer sur la Russie pour déstabiliser l’Iran et la Syrie. De son côté, la Russie n’a pas voulu intervenir contre le régime syrien par peur d’une extension du front islamique vers ses propres frontières: on voit que, là aussi, le raisonnement n’a pas fonctionné, car le front islamique s’est bel et bien étendu vers d’autres pays, même s’il n’atteint pas encore la Russie.

En fait, il y a beaucoup d’incertitudes sur ce qui se passe désormais dans cette région du Moyen-Orient. Il semble que toutes les stratégies gouvernementales aient échoué pour pacifier la région et que les scénarios qui se déroulent actuellement en Syrie et en Irak avec l’avancée de l’Etat Islamique n’avaient certainement pas été imaginés ni par le gouvernement israélien, ni par les gouvernements américain, européen ou russe, à un moment où ils pensaient régler le conflit avec le Hamas.

Les documents Wikileaks mettent ainsi en lumière les profondes erreurs d’appréciation des responsables gouvernementaux israéliens qui, dans leur stratégie face à l’Iran et à la Syrie, en 2005, puis 2009, ont pensé qu’ils réussiraient à affaiblir le Hamas, mais n’ont pas compris que ce qu’ils redoutaient le plus allait se produire quelques années plus tard, à savoir l’avancée actuelle du front jihadiste, la radicalisation du terrorisme et la déstabilisation du Moyen-Orient qui remet profondément en cause tout espoir de résoudre de manière pacifique le conflit israélo-palestinien.

Source des documents Wikileaks: http://search.wikileaks.org/plusd/cables/09TELAVIV363_a.html et http://search.wikileaks.org/plusd/cables/05TELAVIV2054_a.html

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La mort de Yasser Arafat a-t-elle été une « opportunité politique » pour l’Occident?

Yasser ArafatAlors que dix ans après, la thèse de l’empoisonnement de Yasser Arafat n’a toujours pas été officiellement reconnue et qu’il sera maintenant impossible d’aller plus loin dans l’enquête sur la mort du leader palestinien, à cause du « laps de temps limite pour déceler des traces de polonium » qui est maintenant écoulé, comme le précise le journal Le Monde, et même si Al Jazeera avait pourtant publié le rapport suisse (108 pages, PDF) confirmant des traces de polonium, et bien que les médecins français à l’époque aient eu du mal à expliquer « la cause d’une détérioration soudaine » de la santé d’Arafat, il reste néanmoins les câbles Wikileaks pour tenter d’y voir un peu plus clair dans les événements et se rendre compte par soi-même s’il y a pu avoir empoisonnement ou pas du leader palestinien Yasser Arafat.

Comme l’ont beaucoup dénoncé les Palestiniens, qui voyaient un complot contre leur dirigeant, un câble Wikileaks laisse supposer – mais sans apporter de preuves concrètes – que la mort de Yasser Arafat a, en effet, pu faciliter un agenda américano-européen pour continuer le processus de paix au Moyen-Orient. Il n’y a pas de preuves d’empoisonnement dans ce câble diplomatique, ni aucune information qui pourrait aller dans ce sens. Mais, loin d’inquiéter les représentants politiques occidentaux, la mort de Yasser Arafat est décrite – en date du 19 novembre 2004, soit 8 jours après son décès – selon les termes de Leena Aalto, correspondante européenne adjointe, au Ministère des Affaires étrangères, à Helsinki, comme « une fenêtre d’opportunité » pour la paix au Moyen-Orient.

Ce genre de réaction est plutôt étonnante, mais cela reflète bien l’esprit qui règne au sein de la sphère politique européenne et occidentale: la mort de Yasser Arafat est perçue comme une « opportunité » pour favoriser de futures négociations au Moyen-Orient, notamment parce que l’Etat d’Israël était opposé à des négociations tant que Yasser Arafat était au pouvoir. Dans un autre câble du 30 décembre 2004, le ministre des Affaires étrangères israélien, Silvan Shalom, juge en effet que « la situation s’est améliorée depuis la mort d’Arafat ». Et on ne s’étonne pas non plus de lire dans un autre câble que Netanyahu qualifie cette période comme un « moment d’opportunité » pour réengager la discussion avec les Palestiniens, en utilisant quasiment la même formulation que Leena Alto. Yasser Arafat est mort le 11 novembre 2004. Quelques semaines avant la mort de Yasser Arafat, la représentante finlandaise Leena Alto participait aussi, les 26 et 27 octobre 2004, à un grand séminaire organisé par la Finlande et appelé « GlobalEurope 2020 », « impliquant près de 450 diplomates de 28 ministères des affaires étrangères européens » et définissant le futur des relations extérieures de l’Union Européenne.

Même si les paroles et l’opinion d’une représentante politique telle que Leena Alto ne sont pas en soi une preuve d’un complot contre Yasser Arafat, on comprend bien aujourd’hui, avec le recul des événements, que si Yasser Arafat a effectivement été empoisonné – et si cela est prouvé un jour -, son assassinat n’aura malheureusement pas favorisé la paix au Moyen-Orient, contrairement à ce que pensaient plusieurs responsables politiques au moment de sa mort en 2004, et le peuple palestinien continue de souffrir tous les jours et d’être chassé de sa terre par l’armée israélienne.

Extrait du document 04HELSINKI1486:

Processus de paix au Moyen-Orient ————————-

2. (C) Aalto a déclaré que la première priorité pour la Finlande était la sécurisation d’un fort soutien de l’UE pour un nouveau processus électoral visant à élire une nouvelle génération de dirigeants palestiniens post-Arafat. Elle a dit que la mort d’Arafat a fourni une « fenêtre d’opportunité » où promouvoir un règlement pacifique de fond en Palestine, et que l’Union européenne et les États-Unis devaient coopérer étroitement pour profiter de cette opportunité. (Remarque: les remarques d’Aalto sur la « fenêtre » étaient presque identiques à celles faites par le ministre des Affaires étrangères Tuomioja le 8 novembre lors d’une réunion avec EUR A / S Jones à Helsinki).

Câbles Wikileaks:

Arafat dans un coma continu, peut-être irréversible: http://www.wikileaks.org/plusd/cables/04PARIS8063_a.html

Stratégie pour novembre du GAERC: http://www.wikileaks.org/plusd/cables/04HELSINKI1486_a.html

Le MAE israélien SHALOM offre une vue prudente sur les élections palestiniennes à CODEL LIEBERMAN/DAYTON: http://www.wikileaks.org/plusd/cables/04TELAVIV6651_a.html

Netanyahu et CODEL LIEBERMAN discutent de la réforme économique, les perspectives pour la paix: http://www.wikileaks.org/plusd/cables/04TELAVIV6632_a.html

Exclusif: Une étude suisse dit que du polonium a été retrouvé dans les os d’Arafat (Al Jazeera): http://america.aljazeera.com/articles/2013/11/6/swiss-study-poloniumfoundinarafatasbones.html

Le rapport suisse sur le décès de Yasser Arafat (PDF): https://s3.amazonaws.com/s3.documentcloud.org/documents/815515/expert-forensics-report-concerning-the-late.pdf

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